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# 



4 






U dVof OTTAWA 



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MAURICE DONNAY 

r>E l'académie française 




THEATRE 



TOME SECOND 



Amants 

La Douloureuse 

L'Affranchie 




PARIS 
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
I 1 , RUE DE GRENELLE, 11 

1908 




THEATRE 



II 



EUGÈNE FASQUELLE, EDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris 



OUVRAGES DE MAURICE DONNAY 



DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

A 3 FR. 50 LE VOLUME 

Théâtre. — Tome I : Lysistrata. — Eux ! — Folle Entre- 
prise. — Éducation de Prince. ... 1 vol. 

— Tome II : Amants. — La Douloureuse. — 
L'Affranchie. 1 vol. 



La Bascule, comédie en i actes, 1 vol. iii-18. . 3 fr. 50 

L'Autre Danger, comédie en 4 actes. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 

Le Retour de Jérusalem, comédie en A actes. 
1 vol. in-18 3fr. 50 

En collaboration avec Lucien Descaves : 

La Clairière, comédie en 5 actes. 1 vol. in-18. . 3 fr. 50 

Oiseaux de passage, comédie en 4 actes. 

1 vol. in-18 3 fr. 50 



MAURICE DONNAY 

DE l'académie française 



THEATRE 



TOME SECOND 



Amants 

La Douloureuse 

L'Affranchie 



PARIS 

BIBLIOTHÈQUE- CHARPENTIER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
11, RUE DE GRENELLE, 1 1 



1908 

Tout droits de reproduction, de tnidartlon et de représentation r. ierrëi poar tuui 
V^T; 7 compris le Danemark, M^'axi-Bas, la Suidv et la Norvèri>. 



f 



I BiQL 



// a été tiré de cet ouvrage : 

Vingt-cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande, 
Dix exemplaires numérotés siir papier du Japon. 



m 

2Gù1 



I 



AMANTS 



COMEDIE EN CINQ ACTES 



Représentée pour la première fois, sur le théâtre de la Renaissance, 
le 6 novembre 1895. 



A. MES INTERPRÈTES 

JEANNE GRANIER et LUCIEN GUITRY 

Affectueux et reconnaissant hommage. 

M.D. 



PEHSOiNNAGES 



VÉTHEUIL xMMLucienGuitry. 

RUYSEUX Louis Delaunay. 

DE SAMBRÉ Paul Clerget. 

PRUNIER COURCELLES. 

RAVIER Grandey. 

SCHLINDER Legrand. 

GAUDERIC Merissel. 

PROSPER Steibler. 

Un Domestique Barnoll. 

Claudine ROZAY M™'= Jeanne Grânier. 

Henriette JAMINE Marguerite Caron. 

Suzanne GRÉGEOIS Simone Dâmaury. 

Adèle SORBIER Marie Royer. 

FRAULEIN Saryta. 

MISS Maille. 

Denise ROZAY La petite Collin. 



AMANTS 



ACTE PREMIER 



(.zUz--: ■o-1'^:lz i.: :ti ■ -c"-f^!i. O-i^H'^c bd: I^^ ^:.-'z::ii:— .lire. 



SCÈXE PREMIÈRE 

CLiiDi5E ROZAY, UE3irRirfTE JAMINE. Adèle SOR- 
BIER. Sr2A»E GRÉGEOIS, MISS, FRAILELX, 
SCBLl>DER,^»«i!rt^p.rfi«,ER5E5T RAVIER. Geo?.ges 

•ft GaST05 sorbier, f ffialr imat^çn>rt»}ilei bolillli» <*a ■*- 

ri«, DE5ISE ROZAY, ÏTOîeiE JAMLNE, A>dbé£ GRÉ- 
GEOIS, 



MADAME GREGEOIS. 

CVlail ch&roiant! Tout à fait gentil. J'avoue que je 
me sois amusêi? autant que les eolso^tà. 



AMANTS 



MADAME SORBIER. 



Moi, je riais de les entendre rire. (Georges et Gaston SorMcr 
se battent et se bousculent.) Georges et Gaston, voulez-vous 
finir. Ils sont insupportables, ces enfants-là! Fraulein, 
il ne faut pas les quitter... vous voyez ce qui arrive... 
N'ayez pas peur d'être sévère. 

FRAULEIN. 

Mais, madame, ils ne veulent pas m'écouter. Mon- 
sieur Gaston m'a appelée chameau tout à l'heure. 

MADAME SORBIER. 

Eh bien, vous ne goûterez pas. Vous allez rentrer 
tout de suite à la maison... et toi, Gaston, tu me copie- 
ras cent fois la phrase : «Je ne dois pas appeler chameau 
Mademoiselle, w Ça t'apprendra!... Allons, venez 
mettre vos chapeaux ! 

Elle s'en va avec Fraulein, Georges et Gaston. 
CLAUDINE. 

Mesdames, je vous présente M. Ernest Ravier, 
l'auteur de la pièce que l'on vient de jouer devant 
nous. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Comment, monsieur, c'est vous qui faites si habile- 
ment se mouvoir et parler tous ces petits personnages? 

RAVIER. 

Oui, madame, c'est moi. 

MADAME JAMINE. 

Mais c'est un talent véritable ! 

CLAUDINE. 

Le père de M. Ravier ne veut pas que son fils fasse 
du théâtre, 

MADAME GRÉGEOIS. 

C'est un meurtre ! 



ACTE PREMIER 7 

MAJ)AME JAMIÎiE. 

Je suis sûre que vous feriez de très jolies pièces poiir 
les Français. 

RAVIER, modeste. 

Ça n'est pas tout à fait la même chose. 

MADAME JAMINE. 

Ok! quand Scapia donne des coups de bâton à 
rhomme qui est dans le sac... 

SfiHLINDER. 

Il n*y a pas une grosse différence, allez!... Amuser 
des enfants ou des hommes... les hommes ne sont que 
de grands enfants. 

MADAME JAMINE. 

A qui le dites- vous ? *• 

MADAME GRÉGEOIS. 

Eh bien, monsieur, je vous assure que je me suis 
amusée pour mon propre compte. D'abord, chaque 
fois qu'on bat le commissaire, moi, je me tords. 

SCHLINDER. 

C'est toujours drôle n'est-ce pas, madame, de voir 
rosser l'autorité ? 

MADAME GRÉGEOIS. 

Toujours!... C'est irrésistible. 

SGHLINDER. 

Parbleu ! 

Il s'éloigne et va rejoindre liadamc Sorbier. 
MADAME JAMINE. 

Vous en avez fait une gaiïe, ma chère!... Vous savez 
qui est ce monsieur? 

MADAME GRÉGEOIS. 

Non. 



8 AMANTS 

MADAME JAMINE. 

C'est Schlinder, le préfet de police. 

* MADAME GRÉGEOIS. 

Ah! mon Dieu!... et moi qui lui dis que c'est toujours 
drôle de voir rosser l'autorité. 

RAVIER. 

Rassurez-vous, madame, avec lui ça n'a pas d'im- 
portance. C'est le dernier préfet de police où l'on cause, 
et si vous avez besoin de faire prendre des renseigne- 
ments sur une cuisinière, ou d'avoir un coupe -file, ou 
de faire la tournée des grands-ducs, vous pouvez vous 
adresser à lui en toute confiance. 

MADAME GRÉGEOIS. 

C'est bon à savoir, il faudra que je lui demande quel- 
que chose. 

MADAME JAMINE. 

Moi aussi. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Mais comment se trouve-t-il chez Claudine ? 

MADAME JAMINE. 

Il est très amoureux de M'"« Sorbier. 

* MADAME GRÉGEOIS. 

* Ah ! voilà ! 

RAVIER. 

Elle oublierait tous ses devoirs qu'il n'en serait pa^ 
autrement fâché. 

MADAME JAMINE. 

Dites-moi donc?... Qu'appelez-vous la tournée des 
grands-ducs? 

RAVIER. 

Comment! Vous ne savez pas? Je vais vous expliquer: 
lorsque \q£ grands-ducs de Russie viennent à Paris... 

Ilâ s'éloignent. 



ACTE PREMIER 

MADAME SORBIER, revenant près do Claudine. 

Chère madame, je vous remercie de la charmante 
après-midi qtie vous avez fait passer à mes enfants... 

CLAUDINE. 

Mais vous ne vous en allez pas tout de suite... les 
enfants vont goûter d'abord... 

MADAME SORBIER. 

Non, non, chère madame, Georges et Gaston ne 
goûteront pas... ils n'ont pas été assez sages... Ils se 
sont battus comme des enfants des rues, et Gaston a été 
insolent avec Mademoiselle. 

CLAUDINE. 

En eiïet, c'est très vilain; mais, pour cette fois, je 
demande leur grâce : vous ne pouvez pas me la refuser, 
à moi. Ils ne recommenceront plus; n'est-ce pas que 
vous ne le ferez plus. 

Les enf.ints font signe que non. 

MADAME SORBIER. 

Est-ce que c'est une manière de répondre?... Vous 
faites comme l'âne savant!... Vous avez une langue... 
\'ous ne pouvez pas dire non. 

GEORGES et GASTON, bourrus. 

Non. 

MADAME SORBIER. 

Non... qui? 

GEORGES el GASTON. 

Non, madame. 

MADAME SORBIER. 

Allez goûter!... mais c'est bien à cause de M'^^Ro- 
zay ce que j'en fais... vous pouvez la remercier. 

Fraulcin par quelques paroles allemandes incite à des riMncrcieinonts 
les enfants qui n'en tiennent aucun compte. 



10 AMANTS 

MISS, sun'cnant ay<îc Denise. 

Madame, tout est prêt... faut-il faire goûter les 
enfants ? 

CLAUDINE. 

Mais certainement, Miss!... Et toi, tu entends, ma 
chérie, tu es chez toi... c'est à toi de faire les honneurs. 

11 ne faut pas prendre d'abord ce que tu aimes, il faut 
que tous tes petits amis soient servis. Allons, va, mon 

trésor! (eIIc l'embrasse avec effusion.) J'irai VOUS VOir tOUt 

à l'heure! 

Denise part avec Miss qui l'accable de recommandalions en langue 
anglaise. 



SCÈNE II 

CLAUDINE, Henriette JAMINE, Adèle SORBTER, 
Suzanne GRÉGEOIS, SCHLINDER, RAVIER. 

Les enfants sont en train de goûter. Madame Grégeois a pris dans un coin 
Schlindcr. 



SCHLINDER. 

Madame, je vous écoute. 

madame GRÉGEOIS. 

Figurez-vous, monsieur le Préfet, que j'ai renvoyé, 
il y a quelque temps, une femme de chambre... c'était 
une fille que j'avais depuis huit ans à mon service, 
très adroite, très travailleuse... seulement, je me suis 
aperçue qu'elle avait des relations avec le second 
cocher; elle allait jusqu'à le recevoir la nuit da,ns sa 
chambre. Avez- vous jamais vu ça? 

SCHLINDER, préfet de police. 

J'en ai bien vu d'autres. 



ACTE PREMIER il 

MADAME GRÉGEOIS. 

Comme je n'entends pas que de pareilles choses se 
passent sous mon toit, dans ma maison, je les ai mis 
tous les deux à la porte. 

SCHLINDER. 

C'était votre droit. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Il y a de ça à peu près un mois et imaginez-vous que, 
depuis huit jours, je reçois des lettres anonymes, des 
lettres pleines de menaces, d'expressions ignobles, or- 
durières... des mots que je n'oserais pas vous répéter, 
monsieur le Préfet; il y en a que je ne comprends même 
pas! 

SCHLINDER. 

J'en«uis persuadé... Et alors? 

IIADAME GRÉGEOIS. 

Alors, je soupçonne que tout cela émane de ce joli 
couple que je me suis permis de déranger... C'est aussi 
votre avis? 

SCKLITiDTR. 

Oui et non. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Voyons, monsieur, si vous connaissiez ces lettres!... 
Une grosse écriture à l'encre rouge, commune, contre- 
faite... et puis, encore une fois, de telles expressions!... 

SCHLINDER. 

Ce n'est pas toujours une raison... j'ai vu de ces 
lettres-là et qui furent écrites par des mains blanches, 
fines et parfumées. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Oui, mais moi, monsieur, je n'ai pas d'ennemis; je 
vis, Dieu merci, dans un monde très tranquille, loin 
des aventures et des intrigues. 



12 AMANTS 



SCHLINDER. 



Évidemment... en ce cas-là, il est très possible, en 
effet, que ce soit ces gens-là... Gomment s'appellent- 
ils? 

Il prcRtl son carnet. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Ma femme de chambre s'appelle Sidonie Rabut. 

(Elle épèle.)... b... U... t. 

SCHLINDER, inscrivant les noms. 

Et l'homme? 

MADAME GRÉGEOIS. 

Félix Tirvieillot. 

SCHLINDER. 

Eh bien, madame, je ferai appeler Sidonie Rabut et 
Félix Tirvieillot chez un de mes commissaires qui a 
l'habitude de ces sortes d'affaires... Il leur fera peur, 
et, si c'est eux, ils se tiendront tranquilles. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Monsieur, il ne me reste plus qu'à vous remercier; 
j'espère, d'ailleurs, que vous me ferez le plaisir de 
venir à la maison. 

SCHLINDER, s'inclinant. 

Madame ! 



SCENE III 

Claudine ROZAY, Henriette JAMINE, Adèle SORBIER, 
Suzanne GRÉGEOIS, SCHLINDER, RAVIER. 

Pendant que les enfants goûtent. 
MADAME SORBIER. 

Venez vite, Schlinder, ces dames sont comme folles; 
elles voudraient vous adresser une requête. 



ACTE PREMIEK IJ 

SCHLINDER. ^ 

Je suis à leur disposition. 

CLAUDINE. 

Nous voudrions aller dans les endroits où l'on trouve 
des assassins. 

SCHLINDER. 

Nous ne les connaissons pas, madame, ces endroits- 
là. 

RAVIER. 

Si vous les connaissiez, vous ne seriez pas ici. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Allons donc, monsieur le Préfet... M. Ravier nous a 
nommé tout à l'heure un tas de lieux mal famés... le 
Père-Lunettes, le Château-Rouge, le bal des Gravilliers^ 
le caveau Saint- Hubert... 

RAVIER. 

La tournée des grands-ducs. 

SCHLINDER. 

Mesdames, rien n'est plus facile. 

CLAUDINE. 

Dites donc... je ne serai pas très rassurée... il n'y a 
pas de danger?... 

SCHLINDER. 

Mais non, madame... pas plus que chez vous. 

CLAUDINE. 

Vous êtes trop bon. 

SCHLINDER. 

Non, c'est vrai, vous comprenez bien que tous ces 
endroits-là sont connus, classés... Maintenant on les 
exploite... et la boutique du Père-Lunettes est devenue 
un cabaret artLitiquc. 

11. 2 



\i AMANTS 

RATrER. 

C'est le Chat-Noir des pauvres, 

MADAME GRÉGEOIS. 

Enfin nous voudrions voir ça . 

SCHLINDER. 

Rien n'est plus facile; le jour où vous serez décidées, 
vous n'aurez qu'à me le faire savoir. Madame, je vous 
demande la permission de me retirer, il faut que j'aille 
où le devoir m'appelle. 

CLAUDINE. 

Vous devez être très occupé... ces deux attentats 
coup sur coup... 

SCKLIlSrDER. 

Oui, il faut que j'aille au garden-party du ministre 
des affaires étrangères. 

RAVIER. 

J'y vais aussi... Voulez- vous faire route ensemble? 

SCHLTNDER. 

Mais très volontiers. 

Ils sortent. 

MADAME GRÉGEOIS. 

Il est charmant ! 

MADAME JAMINE. 

En voilà un qui a un métier amusant : il doit en 
savoir des histoires ! 

MADAME SORBIER. 

Il y en a encore beaucoup qu'il ne sait pas. 

FRAULEIN, survenant. 

Madame] 

MADAME SORBIER. 

Qu'est-ce qu'il y a encore, Frauiein? 



ACTE PREMIER 15 

FRAULEIN. 

Madame, Georges et Gaston ont trop mangé ; ils ont 
mal à leur cœur... qu'est-ce qu'il faut faire? 

MADAME SORBIER. 

J'y vais. Écoutez, madame, je vous demande par- 
don de vous avoir amené des enfants aussi mal élevés. 

CLAUDINE. 

Ils sont très gentils. 

MADAME SORBIER. 

C'est la faute du père qui les gâte... aussi, à la rentrée, 
je vais m'en débarrasser décidément; j'hésite beaucoup 
entre les Pères de la rue de Madrid et les Dominicains 
d'Arcueil. 

CLAUDINE. 

Je ne peux pas vous donner de conseil. 

Madame Sorbier s'en va, ce qui détermiae le départ de ces dames. 
MADAME SORBIER. 

Au revoir, chère madame, encore une fois pardon et 
merci. 

MADAME GRÉGEOIS, à Claudine. 

Je vais me sauver aussi... vous devez être très 
fatiguée. 

MADAME JAMINE, à Gaudine. 



Au revoir, chère amie. 



CLAUDINE. 



Restez donc, ma petite Henriette, nous avons un 
tas de choses à nous dire... 



16 AMANTS 

SCÈNE IV 
CLAUDINE, Henriette JAMINE. 

CLAUDINE. 

Eh bien! comment allez-vous, ma chère amie? Il y 
a si longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir... 
je ne savais même pas si vous étiez à Paris : je vous ai 
écrit atout hasard. 

MADAME JAMINE. 

Vous êtes mille fois aimable; mais, en effet, je 
n'étais pas à Paris cet hiver; nous sommes allés à 
Beaulieu; les médecins avaient ordonné le Midi pour 
Yvonne... Nous ne sommes rentrés qu'au mois d'avril. 

CLAUDINE. 

Est-ce que votre amie, M'"^ de Barency, était à 
Beaulieu cet hiver?... Elle a une villa, je crois? 

MADAME JAMINE. 

Oui, oui, elle y était. 

CLAUDINE. 

Toujours gaie, toujours allante ?... 

MADAME JAMINE. 

Oh! ne m'en pa,rlez pas... la pauvre femme a eu un 
grand chagrin... M. Ledouillard l'a quittée pour se 
marier. 

CLAUDINE. 

Ce n'est pas possible ! il y avait si longtemps qu'ils 
étaient ensemble. 

MADAME JAMINE. 

Dame, il y avait huit ans. 



ACTE PREMIER 17 

CLAUDINE. ^ 

Huit ans ! c'est un bail !^ 

xMADAME J AMINE. 

Oui, de sorte que ma pauvre amie est bien triste; 
d'abord parce qu'elle avait beaucoup d'affection pour 
Ledouillard... et puis, enfin, elle perd sa situation, n'est- 
ce pas? Oh! il s'est en allé très honorablement.... il a 
assuré l'avenir de l'enfant. 

CLAUDINE. 

Ah ! il y a un enfant ! c'est une fille, un garçon? 

MADAME J AMI NE, 

Un garçon. 

CLAUDINE. 

Tant mieux, c'est toujours plus facile à caser; 
d'ailleurs, Ledouillard a dû bien faire les choses... il est 
très généreux ! 

MADAME J AMINE. 

Certainement... mais admettons qu'il ait laissé cinq 
cent mille francs, ce n'est pas la fortune : on ne va 
pas loin avec ça par le temps qui court. 

CLAUDINE. 

Ah! non, on ne va pas loin!... 

MADAME JAMINE. 

Et comment va M. de Uuyseux ? 

CLAUDINE. 

Mais très bien, je vous remercie. 

MADAME JAMINE. 

Je pensais le voir aujourd'hui. 

CLAUDINE. 

Non, il avait à faire à son comité. 



18 AMANTS 

MADABTE JAMINE. 

Il s'occupe toujours beaucoup de politique? 

CLAUDINE, 

Toujours. Et vous, ma petite Henriette, êtes- vous 
conteate? 

MADAME JAMINE. 

Vous ne savez donc pae^ ce qui m'est arrivé ? 

CLAUDINE. 

Non... quoi donc? 

M AD MIE JAMINE- 

Mais j'ai perdu mon ami... 

CLAUDINE. 

Philippe? 

MADAME JAMINE. 

Oui. 

CLAUDINE. 

Comment, perdu ? Il vous a quittée ? Il s'est marié ?" 

MADAME JAMINE. 

Non, perdu... perdu... enfm il est mort. 

CLAUDINE. 

Oh ! ma pauvre petite ! 

MADAME JAMINE. 

Comment ! vous ne le saviez pasc? 

CLAUDINE. 

Mais non... je ne sais rien, je vis très retirée, je vois 
si peu de monde. Tout à l'heure, quand je vous ai vue 
arriver en deuil, je n'ai pas osé vous demander... 

^*' ♦ MADAME JAMINE. 

Vous n'avez donè pas reçu de lettre?... 

CLAUDINE. 

Pas la moindre... sans cela, vous pensez bien... 



ACTE PREMIER l^- 

MADAME JAMII^E. 

Oh! ma chère amie, c'est un oubli... j'étais si menr- 
trie, si atterrée. Vraiment, vous m'excusez, vous ne 
m'en voulez pas? 

CLAUDII^E. 

Oh! ma chère petite, vous êtes folle!... Je ne vous en 
veux pas le moins du monde. Évidemment, vous 
m'eussiez envoyé une lettre, ça m'aurait fait plaisir, 
(se reprenant.) du moins j'aurais été sensible... c'est-à-dire 
que j'aurais pris la plus grande part... 

MADAME J AMI NE. 

Du reste, le pauvre garçon est mort dans des circons- 
tanoes si pénibles, que l'on a invité très peu de monde. 

CLAUDINE. 

Vraiment ? 

MADAME J AMI NE. 

Mais oui : il s'est suicidé. 

CLAUDINE. 

Pas possible!... 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

M. Georges Vétheuil. 



SCÈNE V 
CLAUDINE, Henriette JAMINE, Georges VÉTHEUIL. 

CLAUDINE, se lovant. 

Bonjour, monsieur, c'est aimable à vous d'être venu. 

VÉTHEDIL. 

Mais pas du tout, madame, (a Jamine.) Boaiour, ma- 
dame, vous allez bien? 



20 AMANTS 

MADAME JAMINE. 

Bonjour, monsieur, je vais bien. 

CLAUDINE. 

Vous vous connaissez?... Inutile de faire les présen- 
tations. 

VÉTHEUIL. 

J'avais peur d'être en retard, mais je vois avec plaisir 
que ça n'est pas commencé... 

CLAUDINE. 

Si c'est du Guignol que vous parlez, c'est même 
fmi. 

VÉTHEUIL. 

Allons donc ! 

MADAME JAMINE, riant. 

Ah! Ah! Ah! mon pauvre Georges, ça ne m'étonne 
pas de vous. 

VÉTHEUIL. 

Mais, en ce cas, je suis très indiscret... je vais me 
retirer. 

CLAUDINE, faisant signe à Vétheuil de s'asseoir. 

Mais non, je vous en prie, restez ! 

VÉTHEUIL. 

Vous étiez en train de causer... Deux femmes ont 
toujours des choses très importantes à se dire... 

MADAME JAMINE. 

Rien de mystérieux : j'étais en train de raconter à 
M"^« Rozay, comment Phihppe... 

VÉTHEUIL. 

Ah ! oui, le pauvre garçon ! 

MADAME JAMINE. 

Alors, pour vous finir... c'est en rentrant à Paris 
que ce malheur est arrivé... Gomme je vous l'ai dit, 



ACTE PREMIER 21 

nous avions passé l'hiver à Beaulieu. Philippe était 
toujours à Monte-Carlo, je ne pouvais pas l'en empê- 
cher. Il a joué, il a perdu naturellement, d'une façon 
effrayante. De retour ici, il a espéré se rattraper sur les 
mines d'or avec le peu qui lui restait... Malheureuse- 
ment, il a été mal conseillé et il s'est trouvé un matin 
complètement ruiné !... Alors, il s'est tiré deux coups de 
revolver. 

CLAUDINE. 

En effet, c'est effrayant! je vous plains de tout mon 
cœur. 

Madame Jaminc lire son mouchoir et s'essuie discrolement les yeux. 
MADAME JAMINE. 

Vous pensez si j'étais bouleversée... d'autant plus 
que, vers la fin, il avait joué avec mon argent... C'est 
même pour ça qu'il s'est tué... de sorte que je me suis 
trouvée, moi, sans un sou. 

CLAUDINE. 

C'était le père de votre petite fille ? 

MADAME JAMINE. 

Non, j'ai eu Yvonne avec... 

CLAUDINE. 

Oui, oui, je ne me rappelais pas... je vous demande 
pardon... Et alors, comment avez-vous fait? 

MADAME JAMINE. 

Oh! J'ai été très triste, très abattue. J'ai pleuré toutes 
les larmes de moH corps, je l'adorais ce garçon... Pen- 
dant doux mois je n'ai voulu voir personne... Enfin, 
j'ai repris le dessus, heureusement... je suis mainte- 
nant avec Prunier. 

CLAUDINE. 

Prunier, le fabricant de ciments? 

* ' MADAME JAMINE. 

C'est cela môme. 



21 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Mais il y a deux Prunier : Ernest et Jules. 

MADAME JAMINE. 

Le mien, c'est Ernest... 

CLAUDINE. 

Celui qui vient de perdre sa femme. 

MADAME J^AMINE. 

Justement. 

CLAUDINE.. 

Mais je croyais qu'il avait eu un immense chagrin? 

MADAME JAMINE. 

Oh! oui... il faisait peine à voir... C'est au cimetière 
que je Tai connu. 

CLAUDINE. 

Au cimetière ! 

VÉTHEUIL. 

Racontez-nous ça. 

MADAME JAMINE. 

C'est bien simple... j'allais tous les huit jours porter 
des fleurs sur la tombe de Philippe et, une fois, j'ai 
rencontré Prunier qui venait aussi porter des fleurs à sa 
femme... Il faut vous dire que le caveau de la famille. 
Prunier est dans la même allée, à deux tombes du ca- 
veau de la famille de Philippe. Alors je suis revenue le 
lendemain... 

VÉTHEUIL. 

Vous disiez tout à l'heure que vous alliez ai: cime- 
tière toutes les semaines... 

MADAME JAMINE, inconsciente. 

Oui, mais le gardien de notre allée m'avait dit que 
Prunier venait tous les jours... Alors, je suis revenue le 
lendemain et puis, peu à peu, on a causé,, n'est-ce 
pas?... Je ressemblais beaucoup à sa femme : c'a été le 



ACTE PREBIIER Î3 

point de départ. Et puis enfin il a vu que je le compre- 
nais... je lui disais des choses pour le consoler... voilà 
comment ça s'est fait... 

Claudine se détourne ffïn" ne pas rire. 
VÉTHEUIL. 

Est-elle gentille!... 

MADAME JAMJNE. 

Pourquoi riez-vous?... C'est drôle ce que je dis? 

VÉTHEVIL. 

Oui... c'est drôle! 

MADAME JAMINE. 

Dam.e, vous comprenez, moi, j'ai charge d'âmes. Il 
faut que j'élève ma fille, que je lui amasse une dot, 
parce que je veux qu'elle puisse choisir, qu'elle puisse 
épouser un brave garçon. 

CLAUDINE. 

Pour ça, elle a raison. 

VÉTHEUIL. 

Vous avez le temps d'y songer. 

MADAME JAMINE. 

Pas tant que ça, et puis on ne sait ni qui vit ni qui 
meurt. Ah! non, je ne veux pas qu'elle épouse n'im- 
porte qui, un homme qui la rendrait malheureuse! 
D'ailleurs, je veillerai : si mon gendre trompe ma lille, 
je lui colle une balle dans la tête !... 

Elle se lève. 

VÉTHEUIL, se levant. 

Comme vous y allez ! Et si c'est elle qui le trompe? 

MAD.VME JAMINE. 

Alors, c'est différent... je l'aiderai... Allon.<?, je me 
sauve. Au revoir, monsieur 1« moqueur! 



-24 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Oh ! je ne me moque pas. 

MADAME JAMINE. 

Et ma fille? 

CLAUDINE, l'enlrainant à droite. 

Tenez, sortons par là... elle doit être en train de jouer 
avec Denise, vous la prendrez en passant. 

Elles sortent. Vétheuil resté seul va examiner un grand portrait de 
Claudine, posé sur un chevalet. 



SCÈNE VI 
CLAUDLNE, VÉTHEUIL. 

CLAUDINE. 

Vous la connaissiez cette Henriette Jamine? 

VÉTHEUIL. 

Oui, je me suis trouvé avec elle déjà plusieurs fois. 

CLAUDINE. 

Elle est très gentille, et jolie! On n'est pas plus jolie 
qu'elle. Je ne la vois pas très souvent et je le regrette, 
sa conversation m'amuse énormément... pas vous? 

VÉTHEUIL. 

Oh! moi aussi... Elle a dit des choses très bien tout à 
l'heure. 

CLAUDINE. 

Oui, mais elle peut dire tout ce qu'elle veut... c'est 
quelquefois ridicule, mais c'est toujours charmant. 

VÉTHEUIL. 

Elle donne aux choses les plus grues une grâce 
infinie. 



ACTE PREMIEU 25 

CLAUDINE. -r 

Voilà! 

VÉTHEUIL. 

C'est votre portrait? 

Il désigne le tableau. 

CLAUDINE. 

Oui, c'est mon portrait dans V Age âe raison, 

Vclheuil se lève et va regarder. 

VÉTHEUIL. 

C'est bien. De qui est-ce ? 

CLAUDINE. 

De Sargent. 

VÉTHEUIL. 

C'est très bien... Ah! que vous étiez jolie dans L'Age 
de raison et quel délicieux souvenir vous nous avez 
laissé ! Quel malheur que vous vous soyez retirée si tôt 
du théâtre... en pleine jeunesse, en plein succès! Pour- 
quoi n'avez-vous pas continué ? 

CLAUDINE. 

Parce que c'est à cette époque que j'ai connu le 
comte de Ruyseux, qui n'aimait pas beaucoup me voir 
dans ce miUeu-là... et puis alors j'ai eu ma fdle. A partir 
de ce m.oment-là, j'avais un autre rôle à jouer, le plus 
merveilleux qu'on ait jamais écrit et dont on ne se 
lasse pas plus à la centième qu'à la millième, parce 
qu'il change tous les jours, tout en restant le même. 

VÉTHEUIL. 

Alors, vous ne regrettez pas le théâtre? 

CLAUDINE. 

Oh! pas du tout. 

VÉTHEUIL. 

Pourtant la gloire, le public idolâtre et ce vertige, 
cet éblouisscment dont pnrlenl nos moilliMirs nuttMirs... 
qu'en faites-vous? 

II. à 



S6 AMANTS 

CLAUDINE. 

Oui, il y a de bons moments; mais si vous saviez à 
quel prix on les achète et quel triste métier! Quand je 
pense que moi, m.oi, qui suis autoritaire audelà de toute 
expression, qui n'accepte jamais d'observations même 
très douces et de gens que j'aim.e bien, qui suis pares- 
seuse, adorant mes aises, en un m^ot qui ne fais que ce 
qui me plaît... quand je pense que je me levais de bonne 
heure, que je déjeunais à la hâte pour aller répéter, que 
je passais des après-midi entières derrière des portants, 
que je recommençais une scène vingt fois selon le 
caprice d'un auteur ou d'un directeur!... quand je 
pense à tout cela, voyez-vous, ça m'étonne moi-mêm.e.. 
je me demande maintenant... maintenant que c'est un 
peu loin, n'est-ce pas? je me demande comment j'ai 
pu faire tout ça. 

VÉTHEUIL. 

C'est-à-dire qu'un amant aurait eu le quart de ces 
eicigences, vous l'auriez envoyé promener. 

CLAUDINE. 

Plutôt deux fois qu'une. 

VÉTHEUIL. 

Evidemment! 

CLAUDINE. 

Non, voyez- vous, pour nous qui connaissons les des- 
sous des dessous et les coulisses des coulisses... Et puis 
la méchanceté des cam.arades : vous ne vous doutez pas 
de ce qu'on est rosse da,ns ce monde-là! 

VÉTHEUIL, 

Oh! si je m'en doute. Dans tous les mondes d'ail- 
leurs; comment voulez- vous qu'il en soit autrement? 
L'autre jour, j'étais chez de bons bourgeois qui ont une 
propriété aux environs de Mantes : ils ont tapissé leurs 
r.ouloirs avec les premières pages du Courrier Fran- 
çais. Ainsi maintenant, dans les campagnes, Forain a 
remplacé l'andrinople!... N'est-ce pas symbohque? 



ACTE PREMIER «T 

CLAUDINE. 

Très!... Oh non, je n.e regrette pas le théâtre. Bien 
phis, je suis devenue très bourgeoise... j'ai pris le- 
monde en horreur, je ne vois presque personne. 

VÉTHEUIL. 

Comme nous nous entendrions bien!... Nous avons 
absolument les mêmes dégoûts... Ainsi, lorsqu'arrive 
cette époque de l'année, j'^ai une telle lassitude de Pa- 
ris, une telle nausée de la noce, des demoiselles, des 
chères madames, des demi--\iergcs, qu'il faut que J3 
parte, il le faut! 

CLAUDINE. 

Je comprends ça. 

VÉTHEUIL. 

Alors je me retire à la campagne, dans un trou... je 
poche, je chasse, je lis des livres reposants, je réflé- 
chis... en un mOt je vis, je vis... ici, je ne fais rien qui 
vaille. 

CLAUDINE. 

Vous avez raison. Moi aussi, j'adore la campagne... 
Et vous partez bientôt ? 

VÉTHEUIL. 

A la fin du mois. 

CLAUDINE. 

Vous partez seul ? 

VÉTHEUIL. 

Oui. 

CLAUDINE, Incrédu'f. 

Ilum! Hum! 

VÉTHEUIL. 

Oh! absolument... aussi sûr... 

CLAUDINE. 

Qu'un et un font deux. 

VÉTHEUIL. 

Pas du tout... je pars seul... Pourquoi on doutez- 
vous? 



28 AMANTS 

CLAUDINE. 

C'est que vous avez une réputation... Si ces demoi- 
selles vous donnent des nausées, il faut croire que ce 
sont d'agréables nausées, car on vous rencontre tou- 
jours avec elles. 

VÉTHEUIL. 

Qu'est-ce que ça prouve? Je fais les gestes d'un qui 
s'amuse, mais si vous saviez comme j'ai le cœur vide au 
milieu de tout ça ! 

CLAUDINE. 

Si vous avez assez de la noce, mariez-vous. 

VÉTHEUIL. 

Oh! pas du tout. ..j'ai le cœur vide, mais pas fatigué... 

CLAUDINE. 

Comme c'est aimable pour celle que vous épous.erez 
tm jour ce que vous venez de dire là. Voulez- vous 
boire ? 

VÉTHEUIL. 

J'aime mieux ça. 

CLAUDINE, sonnant. 

Qu'est-ce que vous voulez boire? 

VÉTHEUIL. 

Ce que vous voudrez. 

CLAUDINE. 

Brandy and soda? 

VÉTHEUIL. 

Oui, brandy and soda. 

Entre Prospcr. 

CLAUDINE. 

Prosper, vous apporterez du cognac et des sodas. 

PROSPER. 

Bien, madame. 



ACTE PKEMIER 39 

CLAUDINE. 

Est-ce que Miss est sortie avec Bébé ? 

PROSPER. 

Non, madame, pas encore. 

CLAUDINE. 

Vous direz à Miss que Bébé vienne m'embrasser 
avant de partir. 

PROSPER. 

Bien, madame. 

Il sort. 

CLAUDINE. 

C'est dommage que vous ne vouliez pas vous marier, 

VÉTHEUIL. 

Pourquoi? 

CLAUDINE. 

Parce que je connais une jeune fille ravissante et qui 
a une très grosse dot. 

VÉTHEUIL. 

Donnez-la à un pauvre. 

CLAUDINE. 

Vous la connaissez peut-être, c'est M^^^ Valréal. 

VÉTHEUIL. 

Oui, je la connais, elle n'est pas extraordinaire. 

CLAUDINE. 

C'est tout de môme étonnant que les hommes qui 
sont si indulgents pour les femmes qui les ruinent, 
soient si difficiles pour celles qui leur apportent de 
l'argent. 

VÉTHEUIL. 

C'est pour conserver notre indépendance. 

3. 



m AMANTS 



CLAUDINE. 



Alors vo\ B ne voulez pas vous marier, (au domestique 

qui revient apporljnt le brandy et les sodas.) PoSSZ Ça là. (A Véiheuil.) 

Et VOUS avez assez de ces demoiselles. C'est grave! Il 
vous faudrait une passion pour quelque grande dame. 

VÉTHEUIL. 

Mes moyens ne me le permettent pas. 

CLAUDINE. 

Comme c'est vilain ce que vous dites là. Elles ne sont 
pas toutes comme ça. Laissez-moi croire, Dieu merci, 
qu'il y a encore des femmes du monde qui font l'amour 
pour rien. 

VÉTHEUIL. 

Pour moins que rien. 

CL4UDTx"^E. 

Ayez une intrigue avec une jolie bourgeoise, une 
femme mariée. 

VÉTHEUIL. 

C'est très dangereux maintenant les femmes ma- 
riées : elles vous font promettre de les épouser... Et 
puis, la femme mariée, ça n'est plus romanesque. Je me 
souviens, quand j'avais dix-huit ans et qu'on disait de 
l'un d'entre nous : il a pour maîtresse une femme ma- 
riée, celui-là avait comme une auréole, il prenait à nos 
yeux des proportions fantastiques; mais, aujourd'hui, 
c'est une aventure que dédaignerait un élève de seconde, 
tant c'est devenu banal. 

CLAUDINE. 

Yo-yons, voyons, vous exagérez : l'amour existe 
encore. C'est extraordinaire que ce soit moi qui sois 
abligée de défendre ces femmes-là; mais il n'y a pas que 
des coquines, il y en a qui aiment et qui savent aimer. 

VÉTHEUIL. 

Bien pieu. 



ACTE PMCMIER 31 

CLAUDfNE. 

Plus que vous ne croyez! D'ailleurs, vous m'avez 
tout l'air de ne pas savoir ce qu'il vous faudrait. 

VÉTHEUIL. 

Oh! si, il me faudrait une femme comme... 

CLAUDINE. 

Comme?... 

VÉTHEUIL. 

Non, rien, (ii se lève.) Madame, je vous demande la 
permission de... 

CLAUDINE. 

Vous vous en allez... déjà? 

VÉTHEUIL. 

Déjà est très aimable... c'est-à-dire que je suis resté 
très longtemps pour une première visite... c'est même 
indiscret. 

CLAUDINE. 

Pas du tout ! Restez donc encore un peu... 

VÉTHEUIL. 

Vraiment, je ne vous dérange pas? Vous n'avez rien 
à faire ? 

CLAUDINE. 

Vous m'amusez beaucoup, au contraire; vous vous 
en irez tout à l'heure, à moins q^ue... 

VÉTHEUIL. 

Oh! moi, j'ai le plus grand plaisir à être près de vous. 

Il se rassied. 

CLAUDINE, s'asscy.inl. 

Alors, comme ça, vous vous ennuyez? 

VÉTHEUIL. 

Non, je ne m'ennuie jamais; d'ailleurs, j'ai toujours 
trop d'ennuis pour m'ennuyor. 



32 AMANTS 

CLAUDINE. 

Quels ennuis? Vous avez tout pour être heureux. 

VÉTHEUIL. 

Mais des ennuis que je me crée, naturellement... et 
puis, est-ce que des gens comme nous, à l'époque où 
nous vivons, avec notre sacrée manie de nous analyser, 
peuvent être heureux complètement, ou malheureux? 
Mais non, le bonheur est une chose simple, trop simple 
pour nous... et le malheur aussi. 

CLAUDINE. 

Gomme c'est vrai ce que vous dites là. C'est égal, 
vous me faites l'effet d'un monsieur terriblement com- 
pliqué. 

VÉTHEUIL. 

On fait ce qu'on peut; mais nous sommes tous très 
compliqués; vous aussi, vous l'êtes, et la vie donc, 
encore plus... Vous êtes- vous jamais trouvée au milieu 
d'une forêt, dans une de ces clairières d'où partent une 
•demi-douzaine de routes et dont on ne sait pas laquelle 
mène au château, au village, à la ferme ou à la gare? 

CLAUDINE. 

Sans doute, ce phénomène prend généralement le 
nom de carrefour Saint- Hubert ou d'étoile des Gardes. 

VÉTHEUIL. 

C'est cela même... Eh bien, à chaque instant, nous 
arrivons à un pareil carrefour de la vie et nous ne 
savons pas la route qui conduit où nous voulons aller. 

CLAUDINE. 

En admettant d'abord que nous sachions où nous 
voulons aller. 

VÉTHEUIL. 

Il y a encore ça. 

CLAUDINE. 

Vous avez raison; tout cela prouve qu'il faut rester 



ACTE PREMIER 33 

tranquille, dans le bon calme, le cher repos... 'alors on 
n'a plus de routes à choisir. 

VÉTHEUIL. 

Mais ce n'est pas vivre. 

CLAUDINE. 

Sans doute. 

VÉTHEUIL. 

Et vous, trouvez- vous la vie amusante? 

CLAUDINE. 

Amusante, non... seulement, j'ai un ami très sûr, 
très dévoué et pour lequel j'ai une profonde affection; 
j'ai une fille que j'idolâtre, je suis entourée d'un cer- 
tain luxe; je ne me trouve pas à plaindre et je ne m'en- 
nuie pas. Voilà tout ce que je peux vous dire. 

VÉTHEUIL. 

Ce n'est pas à moi que vous le dites. 

CLAUDINE. 

Et à qui donc? 

VÉTHEUIL. 

A vous... vous voulez vous persuader vous-même. 

CLAUDINE. 

Mais je vous défends de me prêter de semblables 
pensées, c'est de l'impertinence... 

VÉTHEUIL. 

C'est de la psychologie. 

CLAUDINE, riant. 

C'est du viol! 

VÉTHEUIL. 

Eh bien, moi, je l'ai en ce moment ce bon calme, 
ce cher repos dont vous parlez; mais j'ai besoin 
d'autres choses, j'ai besoin d'émotions, de troubles, 
d'angoisses, de joies et de souffrances même, oui, oui, 
de souffrances. 



U AMA^Tô 

CLAUDINE. 

Ah! je comprends bien ce que vous voulez dire... 
et quajid on ne les a pas, ces émotions, ces troubles, 
on se dit : Qu'est-ce que je fais? Il semble que Ton 
perd son temps, et l'existence pourtant douce que 
Ton mène vous est si pénible dans sa douceur même, 
que Ton songe aux souffrances passées pour pouvoir 
souffrir encore. 

VÉTHEUIL. 

Absolument. 

CLAUDINE. 

Enfin, d'après tout ce que vous me dites, vous êtes 
mûr pour une grande passion ? 

VÉTHEUJL. 

Vous aussi., 

CLAUDINE. 
Taisez-vous ! (Montrant Denise qui entre avec Miss.) TCUCZ, la 

voilà, ma grande passion! 



SCÈNE VII 

CLAUDINE, VÉTHEUIL, DENISE, MISS, 

DENISE. 

Au revoir, petite mère, je vais me promener. 

CLAUDINE. 

Au revoir, mon amour, amuse-toi bien. Miss, la 
voiture vous conduira au Pré Catelan, et vous ne ren- 
iH'ereTzr pas trop tard... à sept heures. 

DENISE. 

Je reviendrai par les Acacias? 



ACTE PREMIER 4J5 

CL.VUDINE. ^ 

Oui, mon trésor, tu reviendras par les Acacias. 

DENISE. 

Alors je ne peux pas rentrer à sept heures. 

CLAUmNE. -^' 

Pourquoi ? 

MISS. 

Elle m'a dit l'autre jour que les femmes chic arri- 
vaient à sept heures. 

CLAUDINE. 

Eh bien, tu ne rentreras qu'à sept heures et demie; 
es-tu contente? Allons, dis au revoir à ce monsiear-k. 
Va. 

Denise va vers Vélheuil qui veut l'embrassor, mais elle lui tend 
gravement la main. 

VÉTHEUIL, très cérémonieux. 

Au revoir, mademoiselle. 

DENISE. 

Au revoir, monsieur. 



SCÈNE VIII 

CLAUDINE, VÉTHEUIL, quand Miss et Denise sont parti», 
CLAUDINE. 

C'est un type, ma fille. (peiusUence.) Non, décidément, 
je pense à ce que nous disions tout à l'heure : le bonheur, 
le vrai, c'est de consacrer sa vie à oes êtres-là ! 

VÉTHEUIL. 

Oui, mais pour moi, c'est gelé ce honhcur-là. 



36 AMANTS 

CLAUDINE. 

Vous n'aimez pas les enfants? 

VÉTHEUIL. 

Je les adore, mais je n'en ai pas. 

CLAUDINE. 

Ayez-en. 

VÉTHEUIL. 

Il faut être deux. 

CLAUDINE. 

Ça se trouve. 

VÉTHEUIL. 

Pas quand on cherche... et puis il y a neuf mois 
.terribles à passer. 

CLAUDINE. 

Qu'est-ce que nous dirons alors, nous? 

VÉTHEUIL. 

Oui, mais quand on a le cœur bien placé, n'est-ce 
pas pitoyable d'avoir mis une créature que l'on pré- 
tend aimer, dans cette position grotesque et dange- 
reuse, car on ne sait jamais comment ça se terminera. 

CLAUDINE. 

Heureusement que tout le monde ne raisonne pas 
comme vous. 

VÉTHEUIL. 

Et puis il y a une grosse responsabilité... si on a 
fait un monstre! 

CLAUDINE. 

Vous prenez les cas extrêmes. 

VÉTHEUIL. 

Ou même un imbécile, c'est pire! car un monstre 
a toujours des chances de se tirer d'affaire... il y en a 
moins; non, j'aimerais bien prendre un enfant tout 
fait, tout élevé, dont je serais sûr qu'il est intelligent 
et joli, comme votre fille par exemple. 



ACTE PREMICR 37 

CLAUDINE. 

Vous n'êtes pas dégoûté. Enfin vous ne voulez pas 
bâtir vous-même; vous êtes comme ces gens qui 
achètent des propriétés tout installées, qui attendent 
une occasion. 

VÉTHEUIL. 

Ça s'appelle profiter de la bêtise des autres. 

CLAUDINE. 

C'est gracieux pour le père de Denise ce que vous 
dites là. 

VÉTHEUIL. 

Je ne le connais pas. (se levant.) Il faut tout de même 
que je m'en aille. 

CLAUDINE. 

Mais non. 

VÉTHEUIL. 

J'ai peur de vous ennuyer. 

CLAUDINE. 

Pas du tout. Je vous assure que je n'ai absolument 
rien à faire... non, sérieusement, je vous le dirais. 

VÉTHEUIL. 

Alors je reste. A vrai dire, je suis très bien près de 
vous... vous êtes si jolie, si fine et vous paraissez sur- 
tout si bonne. 

CLAUDINE. 

Je ne suis pas méchante. 

VÉTHEUIL. 

Enfin, il faudra bien, tout de même, vous quitter 
tout à l'heure... Il me semble que je vais rentrer dans 
la nuit. 

CLAUDINE. 

Mais non, vous exagérez. 

VÉTHEUIL. 

J'ai passé une heure exquise dans votre atmosphère, 
II. i 



38 AMANTS 

dans le charme qui est épars autour de vous, et je 
voudrais pouvoir prolonger cette heure-là. 

CLAUDINE. 

Vous pouvez la prolonger par le souvenir... Et puis, 
vous pouvez revenir... on ne vous voit jamais. 

VÉTHEUIL. 

Je suis déjà enveloppé par votre charme : si je reviens, 
j'en serai bien vite pénétré, possédé, si vous aimez 
mieux. 

CLAUDINE. 

Je ne le crois pas. 

VÉTHEUIL. 

Qu'est-ce que vous croyez? 

CLAUDINE. 

Je crois que vous avez le désir de me plaire et vous 
faites tout ce qu'il faut pour ça, mais c'est dans votre 
nature; vous seriez auprès d'une autre femme, ça 
serait absolument la même chose. Vous voyez, moi, 
je ne suis pas coquette avec vous, et la plus femme 
de nous deux..., c'est vous. 

VÉTHEUIL. 

Vous me croyez incapable d'un sentiment véritable 
et profond, parce que j'ai toujours l'air de me moquer 
de moi-même... mais ce n'est pas une raison. 

CLAUDINE. 

Oh! je sais bien... je suis persuadée qu'avec vos airs 
de bon blagueur vous devez parfois être très tendre, 
très petite fleur bleue. N'est-ce pas, vous êtes très 
sentimental? 

VÉTHEUIL. 

Comme les étoiles. 

CLAUDINE. 

Et avec tout votre scepticisme, vous devez être 
très jaloux? 

VÉTHEUIL. 

C'est-à-dire que d'instinct, je suis jaloux; mais je 



ACTE PREMIER 39 

me corrige p^r le raisonnement... c'est-à-dire que je 
peux être très jaloux, sans raison, et m'en rendre 
compte, mais alors je ne le fais pas voir. 

CLAUDINE. 

Et quand vous avez des raisons de l'être? 

VÉTHEUIL. 

Alors, je suis insupportable, je prends en grippe le 
genre humain et, si je me trouve dans une partie joyeuse, 
je su*:s celui dont les femmes disent : « Tu n'inviteras 
plus ton ami. » 

CLAUDINE, riant. 

Je ris parce que je me reconnais, je suis aussi ridi- 
culement sentimentale et jalouse. D'ailleurs, vous 
m'avez dit tout à l'heure des choses que je pense sou- 
vent... C'est étonnant ce que nous nous ressemblons. 

VÉTHEUIL. 

Vous connaissez le proverbe : Qui se ressemble... 

CLAUDINE. 

Ah! oui... mais non, non... ça jamais. (Peiu siionc.) 
Êtes-vous fidèle? 

VÉTHEUIL. 

Fidèle... mon Dieu! ça dépend. 

CLAUDINE. 

Comme chausson. 

VÉTHEUIL, riant. 

C'est drôle! ah! nous ne nous ennuierions toujours 
pas. 

CLAUDINE. 

Oh! ça, j'en suis sûre. 

VÉTHEUIL. 

Et puis, je vous serais fidèle, à vous, parce que vous 
avez tout ce qu'il faut pour rendre un homme absur- 
dement fidèle. 

CLAUDINE. 

Absurdement, mais pas éternellement. 



40 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Vous n'avez pas assez d'illusions. 

CLAUDINE. 

C'est pour cela que si j'aimais encore, je serais bien 
coupable, car je saurais à quoi je m'expose! 

VÉTHEUIL. 

Vous ne seriez pas coupable, mais renseignée, et 
alors ça serait très amusant. 

CLAUDINE. 

Ça serait très grave ! Et puis c'est inutile d'en parler, 
puisque ça ne se fera pas... c'est fini, je suis une bonne 
bourgeoise très pot-au-feu. 

VÉTHEUIL. 

Allons donc! Vous êtes une amoureuse et vous 
aimerez encore. Je ne dis pas, notez bien, que ça sera 
moi, je ne suis pas assez fat... mais vous aimerez. 

CLAUDINE. 

Dieu m'en préserve! Je ne voudrais pas repasser 
par où j'ai passé! Ah! les trahisons, les larmes, les 
nuits sans sommeil et les désirs de vengeance ! Ah ! que 
c'est vilain tout ça et que c'est bête, oui... oui, bête! 
Et vous voudriez que je recommence ça? Et puis à 
quoi bon? Pour aboutir à la rupture, c'est-à-dire la 
mort et l'agonie après la mort!... La rupture!... Vous 
envisagez ça avec sérénité, vous? 

VÉTHEUIL. 

Je ne l'envisage pas, je m'éloigne, parce qu'en 
amour « la seule victoire, c'est la fuite ». C'est pourquoi 
je tiens toujours toute prête ma valise, une merveil- 
leuse valise en vache, avec une demi-douzaine de 
chemises, deux habillements complets dont un pour 
le soir, de l'eau de Cologne et dentifrice dans les fla- 
cons, enfin toute prête, comme les chasseurs de Pont-à- 
Mousson qui ont leur paquetage tout prêt sur les 



ACTE PREMIER II 

planches et qui, un quart d'heure après le boute-selle, 
peuvent être à la frontière; car j'ai remarqué que dans 
ces circonstances et lorsqu'on voulait partir, c'est tou- 
jours le temps que l'on passait à faire sa valise qui vous 
était funeste : pendant ce temps-là, les amis inter- 
viennent, la maîtresse revient et pleure... on est perdu î 

CLAUDINE. 

Et vous avez déjà eu à vous servir de cette valise ? 

Entrée du comte de Ruyseux. 



SCÉiXE IX 
CLAUDINE, VÉTHEUIL, de RUYSEUX. 

LE COMTE, baisant la main de Claudine. 

Bonjour, chère amie. 

CLAUDINE, faisant des proscnlations. 

M. Georges Vétheuil... le comte de Ruyseux. 

Saluts. Le comte tend la main à Georges. 

LE COMTE, à Claudine. 

Ça s'est bien passé votre petite fôte? 

CLAUDINE. 

C'était charmant! les enfants se sont beaucoup 
amusés, les mamans aussi. 

LE COMTE. 

Voilà qui va bien. 

CLAUDINE. 

C'est Ravier qui faisait marcher le Guignol. 11 a été 
tout ce qu'il y a de plus drôle. 

VÉTHEUIL. 

Ah! c'est Ravier... ah ! 

CLAUDINE. 

Vous le connaissez? 



42 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Un jeune homme qui dit des monologues et joue la 
comédie de salon. Qui ne connaît pas Ravier? 

CLAUDINE. 

Il est si amusant. Il vous imitera n'importe quel 
acteur. 

VÉTHEUIL. 

En voilà un qui sait se rendre agréable dans une 
société. Il est odieux. 

CLAUDINE. 

Vous êtes méchant. 

LE COMTE. 

Et Denise? 

CLAUDINE. 

Denise a fait les honneurs. Elle a été très maîtresse 
de maison, tout à fait pénétrée de son importance. 
Quelle drôle de petite bonne femme! Voulez- vous que 
je vous dise le dernier mot de votre fille? 

LE COMTE. 

Si je veux! 

CLAUDINE. 

Quand elle a été habillée, après déjeuner, elle est 
venue se faire voir et, comme je m'extasiais : « Est-elle 
belle, madame, comme elle a une belle bobobe et de 
beaux veveux! » elle m'a dit : « Voyons, p'tite mère, 
parle donc comme tout le monde : dis une robe, des 
cheveux... tu comprends, ça ne m'amuse plus, c'est 
puéril. )) 

LE COMTE. 

C'est extraordinaire ! 

CLAUDINE, se tournant vers Vétheuil. 

Huit ans ! 

VÉTHEUIL. 

C'est effrayant! 

LE COMTE. 

Eh bien, moi, j'ai passé une partie de l'après-midi 



ACTE PHEMIEH ^ i:i 

avec mon \'ieil ami, le marquis de Nezelles. Il va ce soir 
à la répétition générale du Tannhaiiser à l'Opéra. 

CLAUDINE. 

Il a de la chance... J'aurais bien aimé y aller... mais 
je ne vois plus jamais rien... 

LE COMTE. 

Vous lirez demain dans Le Figaro une lettre que nous 
avons rédigée ensemble. 

CLAUDINE. 

A quel propos ? 

LE COMTE. 

A propos de l'incident du banquet de Savoy. 

CLAUDINE. 

Quel incident ? 

LE COMTE. 

Mais si, vous savez bien... comme il y avait trop de 
convives, on a fait deux tables, l'une présidée par Mon- 
seigneur, et l'autre par le duc de Luynes, et il paraît 
que les gens de la table de Luynes n'ont pas eu le 
même menu que ceux de la table d'Orléans. Alors 
certains journaux ont commenté la chose et ont 
commis une foule d'inexactitudes que nous avons 
relevées dans une lettre de rectifications... car il faut 
vous dire, monsieur, que je suis un vieux ppyaliste... Ça 
ne choque pas vos principes?... 

VÉTHEUIL. 

Oh! pas du tout, monsieur... je ne m'occupe pas de 
politique et, d'ailleurs, je serais plutôt anarchiste. 

LE COMTE. 

En ce cas nous pouvons nous entendre. 

VÉTHEUIL. 

Provisoiremont, du moins... (ii âo lève.) Madame, je 
vous demande la permission de me retirer, (poignée d.« 

ni;iiii au comlo.) Mousicur... 



44 AMANTS 

LE COMTE. 

Au plaisir de vous revoir, monsieur, enchanté de 
vous avoir connu. 

Claudine reconduit Vétheuil, 



SCÈNE X 
CLAUDINE, LE COMTE. 

LE COMTE. 

11 a l'air très bien, ce garçon, très sympathique. D'où 
le connaissez-vous ? 

CLAUDINE. 

Je l'ai rencontré cet hiver à la vente de l'Orphelinat 
des Arts, au comptoir de Pauline Gluck. Elle me l'a 
présenté, nous avons causé, je l'ai trouvé pas bête, 
bien élevé. Depuis je l'ai revu de temps en temps au 
Bois, au théâtre... il devait toujours venir me voir, 
enfin aujourd'hui il s'est décidé. 

LE COMTE. 

Tiens, tiens, vous ne m'en aviez jamais parlé. 

CLAUDINE. 

Parce que ça n'avait pas d'importance. 

LE COMTE. 

Quelle sorte de garçon est-ce ? 

CLAUDINE. 

Je ne pourrais pas vous dire, je le connais à peine. 

LE COMTE. 

Qu'est-ce qu'il fait? 

CLAUDINE. 

11 ne fait rien. 

LE COMTE. 

Il a de la fortune alors ? « 



ACTE PREMIER ^ 45 

CLAUDINE. 

Je ne crois pas qu'il ait ce qui s'appelle de la fortune, 
il doit simplement avoir de quoi être indépendant. 

LE COMTE. 

C'est l'essentiel. Enfin il est gentil ? 

CLAUDINE. 

Oui, et pas banal... et même d'âme assez généreuse. 
En tout cas, je le crois incapable d'une muflerie. 

LE COMTE. 

C'est de nos jours le plus bel éloge que l'on puisse 
faire de quelqu'un. Comment l'appelez- vous déjà? Je 
n'ai pas très bien entendu le nom que vous m'avez dit. 

CLAUDINE. 

Vétheuil... Georges Vétheuil. 

LE COMTE. 

Attendez donc, il me semble que je connais ce 
nom-là. Mais il a été en prison, votre Vétheuil. 

CLAUDINE, outrée. 

Jamais de la vie. C'est impossible! Mais, mon cher 
ami, vous êtes fou ! 

LE COMTE. 

Calmez-vous, calmez-vous. 11 y a eu en 1880, lors 
des fameux décrets, vous savez bien, les décrets Ferry, 
il y a eu un Vétheuil, un jeune homme qui pouvait 
avoir dix-huit, dix-neuf ans et qui a conspué les gen- 
darmes qui venaient expulser les dominicains de la 
rue... de la rue... peu importe. On Ta conduit au posti\ 

CLAUDINE, caltnéo. 

Ah! comme ça, je ne dis pas. 

LE COMTE. 

Ça se passait en 1880, nous sommes en 1895, dix- 
huit et quinze, trente-trois... Ça doit être ça... Il 
faudra que je le lui demande. 



46 AMANTS 

CLAUDINE. 

Si c'est lui, vous allez Tadorer... 

LE COMTE. 

Je ne dis pas ça, mais il aurait plus de chances de 
me plaire. 

Petit silence. 

CLAUDINE. 

Et quoi de nouveau? 

LE COMTE. 

Pas grand'chose. 

. CLAUDINE. 

Mais encore?... Pas de potins... rencontré personne? 

LE COMTE. 

Si. . . 3 'ai rencontré Lagny . 

CLAUDINE. 

Ah! qu'est-ce qu'il vous a dit? 

LE COMTE. 

Rien... depuis qu'il n'est plus l'amant de ma femme, 
il ne me salue même plus. 

CLAUDINE. 

Voyons!... 

LE COMTE. 

Ou plutôt, depuis qu'il n'est plus un des amants de 
ma femme... 

CLAUDINE. 

Je vous en prie, Alfred, vous savez bien que je n'aime 
pas vous entendre parler ainsi. 

LE COMTE. 

Pourquoi? Je n'y mets aucune amertume. 

CLAUDINE. 

Oh ! je sais bien, vous êtes un philosophe. 

LE COMTE. 

Je ne suis pas un philosophe; seulement, puisque 



ACTE PREMIER i7 

> 

tout Paris connaît la conduite de ma femme, paraître 
rignorer, moi, serait puéril et même pourrait donner 
lieu aux plus graves soupçons; m'en vanter serait 
odieux, en tout cas d'un goût déplorable; mais la cons- 
tater moi-même, devant des personnes choisies, comme 
vous, et sous une forme détachée et plaisante, c'est la 
seule attitude convenable pour un homme qui connaît 
les exigences de la vie, et je trouve qu'il y a une joHe 
place à prendre entre Georges Dandin et Othello ! 

CLAUDINE. 

Vous êtes un dilettante. 

LE COMTE. 

Si vous voulez. D'ailleurs, je ne me fais pas d'illu- 
sions, il y a des gens qui sont destinés à être trompés 
toute leur vie : je suis de ceux-là. 

CLAUDINE. 

Vous vous vantez. 

LE COMTE. 

Mais non... et qu'on ne vienne pas me dire qu'il faut 
être très beau pour qu'une femme vous soit fidèle. 
J'ai été, quand j'étais jeune... oh! je vous le dis sans 
fatuité, d'autant plus que maintenant je n'ai plus de 
prétentions, mais j'ai été un très joh garçon. 

CLAUDINE. 

Est-ce que les petits ramoneurs se retournaient sur 
vous quand vous passiez dans la rue? 

LE COMTE. 

Non... je ne l'aurais pas voulu... cnfm j'étais vrai- 
ment ce qu'on appelle un joh garçon... j'ai été cocu. 
Et qu'on ne vienne pas me dire qu'il faut être un 
héros: au moment de la guerre, j'avais une bonne amie... 
je l'ai quittée pour aller me battre, j'ai reçu une balle 
dans le bras, un coup de sabre à la jambe, j'ai été cité 
à Tordre du jour; mais pendant qu'on me soignait, j'ai 
été cocu... Enfin je me suis marié, j'avais un joli nom, 
de la fortune, j'étais déjà à cette époque un des chefs 



48 AMANTS 

du parti, j'ai été cocu. Ce qui me console, c'est que je ne 
suis pas une exception. 

CLAUDINE. 

Non, mais ce qui est une exception, c'est la façon 
dont vous prenez la chose... 

LE COMTE. 

Je la prends comme il convient, car du moment que 
l'infidélité ou si vous aimez mieux le changement est 
une loi naturelle, il est à regretter que notre génie 
national ait toujours tourné au ridicule et parfois au 
tragique les conséquences logiques de cette loi. 

CLAUDINE. 

C'est vrai, mais comment faire ? 

LE COMTE. 

Admirez que cet événement auquel on doit s'attendre 
le plus, est le seul qu'on ne nous enseigne pas à consi- 
dérer avec résignation, et la vérité est qu'il faudrait 
faire, dès l'adolescence, des exercices et des médita- 
tions sur le cocuage, comme on fait dans les couvents 
des exercices et des méditations sur la mort. 

. CLAUDINE. 

Vous aurez de la peine à y arriver : ça n'est pas dans 
le caractère français. 

LE COMTE. 

Je le regrette. 

CLAUDINE. 

Enfin, je vous en prie, ne parlons pas de tout ça..., 
ce n'est pas un sujet qui m'enchante. 

LE COMTE. 

Oh ! mais rien de ce que j'ai dit là n'est pour vous. 

CLAUDINE. 

Je l'espère bien. 

LE COMTE. 

J'ai la plus grande confiance en vous... et pourtant, 



ACTE PREiMlER 41> 

vous ête.s jeune, séduisante, les hommes vous font la 
cour; un jour, vous en remarquerez un... 

CLAUDINE. 

Vous aviez mieux commencé. 

LE COMTE. 

Mais quand je dis que j'ai la plus grande confiance* 
en vous, je veux dire que vous saurez m'éviter le scan- 
dale et le ridicule, et c'est la seule chose qu'on ait ie 
droit d'exiger... Quelle heure est-il avec tout ça?... 
Sept heures bientôt!... Il faut que je rentre pour 
m'haibiller. 

CLAUDINE. 

Vous dinez en ville ? 

LE COMTE. 

Non, mais il y a du monde chez moi, entre autres^ 
Humbeok, le peintre, qui est très amoureux de la com- 
tesse. 

CLAUDINE. 

Humbeck? N'est-ce pas celui qui fait toujours des- 
g.'asses petites femmes polissonnes, avec des dessous- 
très suggestifs? 

LE COMTE, 

C'est lui-même. Nous avons fait sur lui avec le mar- 
quis de Nezell(3s une petite fable que je vais vous dire * 

Vari est une chose magique : 
A peindre des femmes en corset. 
En pantalon, en est-ce quon sait? 
Un peintre venu de Belgique 
Marchait de bonheur en bonheur. 
Et la chose est notoire 
F ut même décoride la croixdc chevalier de la Légion dlionneur^ 

Moralité 
Les peintres /leureux n'ont pas de tableaux dliistoirc. 

CLAUDINE. 

Vous êtes délicieusement bête. 

II. h 



50 AMANTS 

LE COMTE. 

Voilà comme nous sommes, nous autres! De nos 
grandes douleurs, nous faisons des fables express.. 
Allons, adieu, ma grande amie. Denise n'est pas ren- 
trée? Vous l'embrasserez bien de ma part. 

CLAUDINE. 

Je n'y manquerai pas. Et quand vous revoit-on? 

LE COMTE. 

Je viendrai déjeuner demain avec vous pour me 
remettre. 

CLAUDINE. 

C'est ça, venez déjeuner demain... Je ferai faire un 
gratin de queues d'écrevisses. 

LE COMTE, sur la porte. 

Vous êtes une sainte ! 



SCÈNE XI 
CLAUDINE. 

Elle reste seule, un peu pensive. Un domestique entre portuul 
une lettre. Elle lit, regarde la signature. 

PROSPER. 

On attend la réponse. 

CLAUDINE. 

C'est bien... Je vous appellerai... (Prosper sort.) Tiens, 
c'est de Vétheuil! (usant.) «Chère madame, en rentrant 
chez moi, je trouve des places pour cette représenta- 
tion de l'Opéra à laquelle vous désirez assister. Je vous 
les envoie : si vous êtes dans les mêmes dispositions, 
permettez-moi de vous y accompagner et dites-moi si 
je dois venir... etc., etc. » Il ne perd pas de temps!... 

(eUc réaéchit.) NoU, jC n'irai pas! (eUg va à son bureau, met les 
places dans une enveloppe, sonne et remet le tout au domestique.) Voilà 

la réponse ! 

Et c'est ainsi que finit le premier acte. 



ACTE DEUXIÈME 



Le cabinet de toilette de Claudine Rozay. Portes à droite et à 
gauche. Une large fenêtre donnant sur la rue. Une baie par 
laquelle on voit la chambre à coucher, un grand lit, la cou- 
verture faite, une lumière douce; au fond, la porte de la 
chambre où dort Denise. 



SCÈNE PREMIÈRE 
CLAUDINE, LE COMTE. 

Ils entrent par la porte do gauche. 
CLAUDINE. 

Il faut que j'aille voir Denise... Je suis un peu in- 
quiète. Elle avait la fièvre ce soir. 

LE COMTE. 

Elle grandit beaucoup en ce moment; c'est sans 
doute la croissance qui la fatigue. 

CLAUDINE. 

J'espère que c'est ça. Restez là... ne faites pas de 
bruit. 

Elle ouvre la porte du fond avec précaution et revient quelques ins- 
tants uprcs. 

LE COMTE. 

Eh bien? 

CLAUDINE. 

Elle dort : elle a l'air bien calme... elle tient son 
oroillor comme ça... elle a tout à fait mes gestes, la 



52 AMAINTS 

LE COMTE. 

Il était très bon votre dîner. D'ailleurs, tout a été 
très réussi. 

CLAUDINE. 

N'est-ce pas? J'espère qu'on ne s'est pas trop en- 
nuyé. Par exemple, je suis éreintée, je n'en peux plus... 
1/ous permettez que je me déshabille? 

LE COMTE. 

Mais parfaitement. D'ailleurs, je vais me retirer. 

CLAUDINE. 

Mais non, mais non, restez... restez... vous ne me 
gênez pas. Sonnez donc Clara, voulez-vous ? 

LE COMTE. 

Pour quoi faire ? 

CLAUDINE. 

Pour me dégrafer ma robe. 

LE COMTE. 

Mais vous n'avez pas besoin de Clara; je vais vous 
!la dégrafer, votre robe. 

CLAUDINE. 

Vous ne pourrez pas. 

LE COMTE. 

Mais si... laissez-moi essayer. 

CLAUDINE. 

Si vous voulez... le corsage d'abord. 

LE COMTE, dégrafant. 

C'est ça le corsage ? 

CLAUDINE. 

Oh! doucement, doucement, comme vous y allez! 
'La jupe à présent, il y a trois agrafes à la ceinture. 

LE COMTE, s'épuisant en vains efforts. 

Je ne sais pas comment c'est arrangé... et puis ça 
«l'est pas commode... Je n'y vois pas clair. 



ACTE DEUXIÈME ^ 53 

CLAUDINE. 

Attendez, venez près de la cheminée, vous verrez 
mieux, et puis, asseyez- vous là... vous serez plus à 
l'aise. 

LE COMTE, s'asseyant. 

Ah ! à la bonne heure ! Maintenant ça va aller tout 
seul. 

CLAUDINE. 

Eh bien! ça y est? 

LE COMTE. 

Attendez : non, ça n'y est pas... ces sacrées coutu- 
rières... Est-il possible de se serrer comme ça ! 

CLAUDINE. 

Mais je ne suis pas serrée du tout. 

LE COMTE. 

Allons donc, je ne sais pas vraiment comment vous 
pouvez y tenir... ma foi, j'y renonce. 

CLAUDINE. 

Je vous l'avais dit : je vais appeler Clara. 

Elle sonne. 



SCÈNE II 
LE COMTE, CLAUDINE, CLARA. 

CLAUDINE. 

Tenez, Clara, dégrafez-moi donc ma jupe. 

LE COMTE, s'installant dans un fauteuil. 

Qu'est-ce qu'il avait donc Vétheuil ce soir, p»^ndant 



le dîner?... il n'avait pas l'air f^ai 



CLAUDINE. 

Je n'ai pas remarqué, il était comme à l'ordinaire. 



54 AMANTS 

LE COMTE. 

Il était pourtant à côté de Jamine qui a Tair de le 
trouver très à son goût. 

CLAUDINE. 

Vraiment, (a ciara.) Allez me chercher ma robe' de 
chambre. 

LE COMTE. 

Vous avez entendu... elle lui a demandé de la recon- 
duire. 

CLAUDINE. 

Non, je n'ai pas fait attention, (a ciara.) Allez donc me 
chercher ma robe de chambre. 

LE COMTE. 

C'est un si charmant garçon... J'ai vraiment une 
grande sympathie pour lui. 

CLAUDINE. 

Ah! oui, il est gentil, (a ciara.) Allez me chercher mes 
pantoufles, puis vous me déchausserez. 

LE COMTE. 

Et mon ami Ghérance, comment le trouvez-vous? 

CLAUDINE. 

A quel point de vue ? 

LE COMTE. 

* 

A quel point de vue? Il a causé avec vous... Il est 
intéressant à entendre causer. 

• CLAUDINE. 

Ah! oui, il est intéressant... un peu raseur. 

LE COMTE. 

Il s'écoute parler, mais ce n'est pas le premier venu. 
Savez-vous qu'il vient de faire sur le droit divin un ou- 
vrage très remarquable ? 

CLAUDINE. 

Non... Je sais qu'il a eu l'air d'apprécier le dîner... 



ACTE DEUXIEME 55 

LE COMTE. 

C'est un esprit très éclairé. 

CLAUDINE. 

Il a repris deux fois de la glace. 

LE COMTE. 

Elle était très bonne, d'ailleurs, votre glace. De chez 
qui venait-elle ? 

CLAUDINE. 

Mais de chez Alexandrine, comme toujours. 

LE COMTE. 

C'est curieux... ma femme se fournit aussi chez 
Alexandrine, et ça n'est jamais aussi bon. D'ailleurs,, 
on mange mieux chez vous que chez moi. 

CLAUDINE. 

Oui? 

LE COMTE. 

Oh ! oui, c'est bien connu dans Paris. 

CLAUDINE. 

Je vais vous dire, c'est qu'il y a deux Alexandrines, 
la bonne et la méchante. Il y en a une, une brave 
femme. M"*® Biard, à qui Alexandrine a vendu sa mai- 
son, au coin de la rue de Londres, et qui a continué 
sous le nom d'Alexandrine; et puis alors la vraie 
Alexandrine, celle qui avait vendu sa maison, s'est 
établie place du Havre, pour faire concurrence à 
celle à qui elle avait vendu : celle-là, c'est la méchante. 

LE COMTE. 

Mais, au point de vue des glaces, chez laquelle faut-il 
aller? 

CLAUDINE. 

Chez la méchante, naturellement; l'autre, la brave 
femme, fait des glaces qui sentent la pommade. C'est 
bien, Clara, je n'ai plus besoin de vous; vous pouvez, 
aller vous coucher, ma lille. 



1)0 AMANTS 

SCÈNE III 
CLAUDINE, LE COMTE. 

LE COMTE. 

Vous savez que je vais vous faire mes adieux ce soir. 

CLAUDINE. 

Vos adieux ! Vous partez donc demain? 

LE COMTE. 

Oui, il faut que je parte pour Naples, d*où j'ai reçu 
■une dépêche tantôt. 

CLAUDINE. 

Vous allez encore conspirer. 

LE COMTE. 

Je resterai probablement une semaine. 

CLAUDINE. 

Vous avez de la chance d'aller vers le soleil, sous le 
.ciel bleu. 

LE COMTE. 

Je n'ai pas de chance, puisque je ne peux pas vous 
^emmener. 

CLAUDINE, pour dire quelque chose. 

Ah ! oui, l'Italie ! 

Petit silence. 

LE COMTE. 

Il y a bien longtemps que vous ne m'aviez admis à 
l'honneur de votre petit coucher. 

CLAUDINE. 

Il y a si longtemps que ça? 

LE COMTE. 

Mais oui... vous ne le remarquez pas; mais moi, j'y 
■fais plus attention. 

Il s'approche d'elle et l'embrasse. 



ACTE DEUXIÈME 57 

CLAUDINE, surprise. 

Qu'est-ce que vous faites? 

LE COMTE. 

Je vous embrasse... Je ne peux plus vous embrasser? 

CLAUDINE. 

Oh! si, si. 

LE COMTE. 

Vous avez l'air fâché. 

CLAUDINE. 

Fâchée? Oh! non... ça m'a surprise, voilà tout. Je ne 
m'y attendais pas... vous savez bien comme je suis 
nerveuse. Là, maintenant que je suis prévenue, vous 
pouvez m'embrasser. (Eiie lui tend ses joncs.) Gentiment... 
là, là... 

LE COMTE. 

Là, ça veut dire assez, n'est-ce pas? Quel parfum 
avez- vous donc ce soir? 

CLAUDINE. 

Mais le même que d'habitude. 

LE COMTE. 

Peut-on savoir? 

CLAUDINE. 

C'est un mélange à moi... je ne le dis à personne 

Deux heurps sonnrnt. 

LE COMTE. 

C'est deux hpu^p^ qui sonnent? 

CLAUDINE. 

Oui, c'est deux heures. Dieu, que j'ai sommeil! 

LE COMTE. 

Allons... je vais vous laisser dormir... au revoir! 

CLAUDINE. 

Au revoir ! 

LE COMTE, va prùs de la fcnôlre. 

Claudine! 



58 AMANTS 

CLAUDINE. 

Quoi? 

LE COMTE. 

Vous savez quel temps il fait dehors ? 

CLAUDINE. 

Il neige, je crois. 

LE COMTE. 

Oui, il neige, et ça ne vous fait rien de me laisser 
partir comme ça ? 

CLAUDINE. 

Comment, comme ça? 

LE COMTE. 

Oui, enfm, je veux dire par un temps pareil. 

CLAUDINE. 

Voyons, mon ami, vous avez votre voiture qui vous 
attend en bas, vous n'êtes pas bien à plaindre. Clara 
vous a porté une bonne boule d'eau bouillante. Je suis 
obligée de vous laisser partir, vous ne pouvez pas rester 
ici, la boule va être froide... et votre cocher, il doit ge- 
ler... et votre cheval... ça n'est pas bon non plus pour le 
cheval. 

LE COMTE. 

Vous avez raison, je m'en vais; mais j'aurais voulu 
partir avec quelque chose qui me réconforte, qui me 
fasse chaud au cœur. 

CLAUDINE. 

Comment? 

LE COMTE. 

Vous savez bien. 

CLAUDINE. 

Voulez- vous un petit verre de cognac ? 

LE COMTE. 

J'ai dit au cœur... ce que je voudrais, c'est un peu de 
ta chaleur à toi, de la chaleur de ton corps adoré. 

Il la saisit. 



ACTE DEUXIÈME 59 

CLAUDINE, criant. 

Vous me faites mal ! 

LE COMTE, d'un Ion de doux reproche. 

Oh '.Claudine! 

CLAUDINE. 

C'est vrai... vous m'avez fait mal. 

LE COMTE. 

C'est bien... Je vous demande pardon... Je m'en 
vais. 

CLAUDINE. 

Il ne faut pas m'en vouloir... mais vous ne savez pas 
ce que c'est... il faut avoir pitié d'une pauvre femme qui 
a eu quinze personnes à dîner et autant après. Je suis 
énervée, brisée... et puis ma fille est souffrante... et 
puis on est de vieux amis. 

LE COMTE. 

Oui, mon tort, vois-tu, c'est de t'aimer toujours, de 
t'adorer... Je sais bien que je n'ai plus l'étoffe d'un 
amant, que je suis un \âeux bonhomme. 

CLAUDINE. 

Mais non... vous êtes le père de Denise... 

LE COMTE. 

Oui, je comprends, c'est ta fille que tu aimes main- 
tenant, je n'ai pas le droit d'être jaloux... Allons, je te 
demande pardon. 

CLAUDINE. 

Oh ! mon ami ! 

LE COMTE. 

Seulement, ce soir, je t'ai déshabillée, n'est-ce pas? 
J'ai senti ton odeur. Ah! comme l'homme le plus res- 
pectueusement épris d'une femme peut être une brute à 
certains moments. 

CLAUDINE. 

Mais non, vous n'avez pas été une brute... vous exa- 
gérez. 



60 AMANTS 

LE COMTE. 

Allons, vous êtes toujours une grande amie. Dormez 
bien, bonsoir... Dormez bien... Est-ce que je suis ridi- 
cule? 

CLAUDINE, l'embrassai) l. 

Tu es très bon. (Et quand il est parti.) Pauvre homme I 



SCENE IV 

CLAUDINE, seule. 

Elle écoute. On entend le roulement d'une voiture, puis Claudine entrouvre 
les rideaux de la fenêtre, et pose la lampe comme un signal. Puis, avec 
précaution; sans bruit, elle ouvre la porte par laquelle vient do sortir le 
comte, et VélUeuil paraît. 

SCÈNE V 
CLAUDINE, VÉTHEUIL. 

VÉTHEUIL, grand paletot de fourrure, collet relevé. 

Quel temps ! Il neige, c'est effrayant ! 

CLAUDINE. 

Tu as eu froid ? 

VÉTHEUIL. 

Je suis gelé. Voilà une heure que j'attends dans la 
rue. 

CLAUDINE, brusque. 

Ça n'est pas ma faute. 

VÉTHEUIL. 

Oh! mais, ma chérie, je ne te fais pas de reproches, 
et je suis trop content d'être près de toi. Tu sais bien 
que j'attendrais toute une nuit pour passer cinq mi- 
nutes ici. 

Il veut l'embrasser. 



ACTE DEUXIEME 61 

CLAUDINE. 

Tu as le nez gelé. Approche-toi do la cheminée et 
chauffe-toi. 

VÉTHEUIL. 

Chauffe-toi, soldat, chauffe-toi! Oh! le bon feu... 
comme on est bieniciîTusaisque je viens de reconduire 
cette bonne Jamine? 

CLAUDINE. 

Oui, oui, je sais. • , 

VÉTHEUIL. 

Et toi, comment ça va? 

CLAUDINE. 

Ça va très bien. 

VÉTHEUIL. 

Ton diner était très bon, très réussi. 

CLAUDINE. 

Ah! 

VÉTHEUIL. 

Qu'est-ce que tu as? 

CLAUDINE. 

Mais rien. 

VÉTHEUIL. 

Si, tu as quelque chose... qu'est-ce qu'il va? 

CLAUDINE. 

Mais rien, je te dis. 

VÉTHEUIL. 

Ah! 

CLAUDINE. 

Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui? 

VÉTHEUIL. 

Ah ! c'est juste. Le petit interrogatoire. 

CLAUDINE. 

Oui, le petit interrogatoire. 

VÉTHEUIL. 

Eh bien ! je me suis levé ce matin à huit heures, je me 
II. 6 



^2 AMANTS 

suis rasé, lavé, peigné, je me suis habillé. J'avais mon 
costume ardoise, avec une cravate écossaise... non, 



CLAUDINE. 

Oh ! je t'en prie, ça n'est pas drôle ! 

VÉTHEUIL. 

Ça n'est pas pour être drôle, c'est pour te donner 
des renseignements exacts, aussi exacts que possible. 

CLAUDINE. 

Je ne ris pas... après? 

VÉTHEUIL. 

Après, je suis sorti. Je suis allé chez Hahn Meyer 
voir des gravures anciennes qu'on venait de recevoir. 
Jet'en ai choisi deux, en couleurs, très jolies, avec toutes 
leurs marges; je les ai fait porter chez l'encadreur. Tu 
les auras dans une huitaine. 

CLAUDINE. 

Et puis?... 

VÉTHEUIL. 

Oh! il n'y a pas de quoi... Je suis trop heureux... 
<î'est une bagatelle. 

CLAUDINE. 

Qu'est-ce qui te prend ? 

VÉTHEUIL. 

Ah! je croyais que tu me remerciais. Et puis, je suis 
allé déjeuner au cercle. 

CLAUDINE. 

Après? 

VÉTHEUIL. 

Après, je suis allé chez Francueil. 

CLAUDINE. 

Tiens! à quel propos? Je t'avais défendu d'aller chez 
Francueil. 

VÉTHEUIL. 

. Je sais bien que tu me l'avais défendu, mais j'avais 



ACTE DEUXIÈME - 65 

reçu dans la matinée un petit bleu dans lequel il me 
priait de passer chez lui. 

CLAUDINE. 

Il ne peut donc pas se déranger? 

VÉTHEUIL. 

Il faut croire. Écoute, tu es injuste. Qu'est-ce qu'il 
t'a fait, ce garçon? 

CLAUDINE. 

Il m'a fait... il m'a fait... rien... enfin, il ne me plaît 
pas. 

VÉTHEUIL. 

Pourtant, il fallait que j'y aille... Je ne peux pas non 
plus le lâcher complètement. Voilà un garçon qui ne 
m'a jamais rien fait, qui ne m'a même jamais rendu 
un service... encore, s'il m'avait rendu un service, j'au- 
rais l'excuse de l'ingratitude... et il faudrait que je ne 
le revoie plus... Après tout, c'est mon ami. 

CLAUDINE. 

Oui, un ami avec qui tu faisais la fête, et quelle fête ! 
Ah! c'est toi-même qui me l'as raconté, quand tu me 
faisais la cour. 

VÉTHEUIL. 

J'ai eu tort; on a toujours tort de raconter ce qu'on a 
fait... plus tard, on vous le ressert... 

CLAUDINE. 

Oh ! tu es bien malheureux ! 

VÉTHEUIL. 

Enfin, qu'est-ce que tu lui reproches? 

CLAUDINE. 

Je lui reproche d'être un garçon sans cœur, sans 
morale. Il y a toujours un tas de filles chez lui; il con- 
naît tous les mauvais lieux de Paris, et puis, quand tu 
le revois, tu me reviens avec un regret de ne pas pouvoir 
faire comme lui. 



U AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Mais pas du tout. 

CLAUDINE. 

Enfin, ça m'ennuie que tu fréquentes ce garçon-là, 
un coureur qu'on ne voit jamais avec la même femme. 

VÉTHEUIL. 

Mais ce n'est pas sa faute... C'était son rêve d'avoir 
la même femme, mais c'est les femmes qui l'ont tou- 
jours lâché ou trompé. 

CLAUDINE. 

C'est bien fait ! 

VÉTHEUIL. 

Alors il s'est fait coureur. D'ailleurs, si c'est ça que tu 
lui reproches, tu peux t'adoucir, il a la même femme 
depuis six mois. 

CLAUDINE. 

Elle doit bien s'amuser. 

VÉTHEUIL. 

Elle l'adore. 

CLAUDINE. 

Ça doit lui coûter cher ! 

VÉTHEUIL. 

Elle ne lui a jamais demandé un sou. 

CLAUDINE. 

Quelle bêtise ! Il n'y a pas de femmes qui demandent 
un sou. Elle y était cette femme, quand tu y es allé ? 

VÉTHEUIL. 

Non, du moins, je ne l'ai pas vue; j'ai trouvé Fran- 
cueil tout seul... il m'avait prié de venir pour me dire 
adieu, parce qu'il part. 

CLAUDINE. 

Bon voyage ! Et lui, il l'aime, cette femme? 

VÉTHEUIL. 

îlenest fou. '-*•', 



ACTE DEUXIEME - G5 

CLAUDINE. 

Il l'emmène ? 

VÉTIIEUIL. 

Oh! non! D'abord parce qu'elle est mariée et ensuite 
parce qu'il va trop loin. Il s'est fait construire un tn s 
joli bateau. Il veut faire du grand voyage; il vient 
d'acheter une Comore qu'il a eue pour un morceau do 
pain. 

CLAIDINE. 

A l'hôtel des ventes? 

VÉTHEUIL. 

Non, dans l'océan Indien. Ma pauvre petite cocotte, 
les Comores, c'est des iles... sans blague, un archipel 
entre la côte d'Afrique et Madag£,scar... il a l'intention 
d'avoir une île dans les différentes mers pour faire es- 
cale, une Marquise, une Cyclade, une Touamotou. 

CLAUDINE. 

Qu'est-ce que tu me racontes? 

VÉTHEUIL. 

La vérité. Il va d'abord aller au Siam dans des con- 
ditions extraordinaires. Figure-toi qu'il a connu dans 
le temps une Irlandaise qui faisait partie d'un concert 
de dames hongroises et qui était la maîtresse d'un en- 
voyé du roi de Siam. Parole, crois-tu que Bourgot 
serait content? Et, par le canal do cette Irlandaise, il a 
obtenu de l'envoyé des lettres d'introduction aupi*è:i 
du souverain, de sorte qu'on viendra le chercher au, 
débarcadère, et qu'on le transportera au palais à dos 
d'éléphant, avec cortège et musi([uo militaires. Ah! il 
a de la chance... c'est un beau voyage ! 

CLAUDINE. 

11 a de la chance... Tu trouves? Mais tu peux partir 
aussi ! 

VÉTHEUIL. 

Il n'est pas question de ça. 

6. 



m AMANTS 

CLAUDINE. 

Je ne te retiens pas, tu es libre. 

VÉTHEUIL. 

Je le sais bien que je suis libre. 

CLAUDINE. 

En tout cas, tu ne peux pas dire, je suppose, que je 
ne te laisse pas ta liberté. 

VÉTHEUIL. 

Tu me laisses une liberté... de fer... mais j'en suis 
ravi. Francueil m'a offert de partir avec lui, mais 
j'aime cent fois mieux rester près de toi, tu le sais 
bien. 

CLAUDINE. 

Et puis tu ne pourrais pas quitter Paris... toutes tes 
femmes. 

VÉTHEUIL. 

Est-ce que je fais attention aux femmes, puisque je 
t'adore. 

CLAUDINE. 

Tu as assez fait attention à Henriette Jamine, ce 
soir. 

VÉTHEUIL. 

Oh! pas du tout. 

CLAUDINE. 

Qu'est-ce qu^elle te disait donc de si intéressant? 

VÉTHEUIL. 

15st-ce que j'ai écouté seulem.ent?.., elle m'a raconté 
son engagement au Palais-Royal. 

CLAUDINE. 

Tiens, elle est donc engagée au Palais-Royal? Il faut 
croire que les levers de rideau manquent de bras; mais 
ce n'est pas ça qui te faisait rire. 

VÉTHEUIL. 

Ai-ieri? 



ACTE DEUXIEME 6T 

CLAUDINE. 

Oui, tu as ri. 

VÉTHEUIL. 

Ah ! c'est quand elle m'a raconté ses amours avec le 
prince de Styrie. 

CLAUDINE. 

Elle a donc été avec le prince de Styrie? Je n'en 
savais rien, moi. C'est étonnant, toutes les femmes te 
racontent leurs histoires, à toi... moi, je suis l'amie 
d'Henriette, je la connais depuis dix ans... elle ne me 
dit jamais rien. Tu la vois pendant cinq minutes, elle te 
dit tout. 

VÉTHEUIL. 

Ce n'est pas ma faute si les femmes... 

CLAUDINE. 

Avec ça... Tu t'intéresses à leurs aventures, tu les 
provoques aux confidences, tu prends des airs de con- 
fesseur, de psychologue, tu regardes dans leurs yeux, tu 
lis dans leur cœur, tu leur fais le grand jeu... Monsieur 
Prudence, va! Non, c'est vrai, ça me met en colère. Je 
sais bien que je ne devrais pas te dire ça... c'est bête, 
c'est maladroit, c'est autant de terrain que je perds, 
mais c'est plus fort que moi... Ah! suis-je bête, mon 
Dieu, suis-jebête! 

VÉTHEUIL. 

Écoute, ma petite Claudine, tu es trop injuste. Com- 
ment, je viens ici, j'attends une heure dans la rue, par le 
froid, par la neige, pour avoir la joie profonde de passer 
quelques instants avec toi, et voilà comme tu me 
reçois! Car ce n'est pas très drôle d'attendre que l'autre 
soit parti, me cède la place... Ah! je laisse rudement 
ma dignité à la porte pour te prouver que je t'aime. 

CLAUDINE. 

Oh ! toi, tu n'es pas jaloux ! 

VÉTHEUIL. 

Non? mais si, je suis jaloux, seulement je reste lo* 



68 AMANTS 

gique. Je ne te fais pas de scènes... inutiles... et je ne 
vais pas chercher surtout dans le passé; il n'est pas à 
moi le passé, il n'est même plus à toi. 

CLAUDINE. 

Mais Henriette Jamine, ce n'est pas le passé... 
c'est ce soir, ce soir... tout à l'heure. D'ailleurs, il n'y a 
pas que moi qui m'en sois aperçue : Ruyseux lui-même 
l'a remarqué, et pour qu'il le remarque, lui î 

VÉTHEUIL. 

Il ferait bien mieux de s'occuper de ses affaires. 

CLAUDINE. 

Comment l'entends-tu? 

VÉTHEUIL. 

Eh bien, oui, tu as été assez coquette, ce soir, avec 
Ghérance, toi aussi. 

CLAUDINE. 

J'ai été coquette, moi? 

VÉTHEUIL. 

Certainement, je ne voulais pas te le dire, parce que 
je trouve ça absurde, mais puisque c'est toi qui com- 
mences, je serais bien bête de me gêner. Il est vrai que 
toi, tout t'est permis. 

CLAUDINE. 

J'ai été aimable, j'étais chez moi. 



On peut aller loin avec cette raison-là. On peut 
être aimable jusqu'au bout, du moment qu'on est chez 
soi. 

CLAUDINE, à rai-voix. 

D'abord, ne parlez pas si haut... vous allez réveiller 
ma fille; c'est bête ce que vous dites là, et grossier... 
vous savez bien que je ne suis pas une femme à... et 
puis, si j'ai été coquette, c'était parce que vous étiez 
trop aimable avec Jamine, c'était pour me venger. 



ACTE DEUXIÈME 69 

VÉTHEUIL. 

Mais moi, ça n'a pas d'importance, je ne la connais 
pas, cette Jamine... je la connais à peine, du moins... jo 
l'ai vue ce soir, je ne la reverrai peut-être plus jamais! 
Tandis que ce Ghérance, tout le monde sait qu'il te 
fait la cour, qu'il est très amoureux de toi et qu'il n'a 
qu'un but, c'est de... parfaitement. Il ne t'a pas quitt»^e 
des yeux, et cet imbécile de Ruyseux qui ne voit rien, 
qui laisse faire. J'avais envie de lui crier : mais remuez- 
vous donc! vous êtes donc aveugle... vous êtes donc... 
je ne sais pas, moi. 

CLAUDINE. 

S'il n'était pas aveugle, mon cher, vous ne seriez 
pas là. 

VÉTIIEUIL. 

Ce n'est pas à vous, ma chère, à me le faire observer. 

(Uii -iiLMi 0, après lequel Véthcuil dit doucomcnt :) Claudine ! 
CLAUDINE. 

Quoi? 

VÉTHEUIL. 

Nous sommes très heureux; au fond, nous nous ai- 
mons, car tout ça c'est de l'amour et du meilleur. Tu 
sais parfaitement que je t'adore et que je me moquo 
d'Henriette Jamine et de toutes les femmes... Nous 
n'avons que quelques heures à passer ensemble, quel- 
ques minutes, et nous nous disputons! 

CLAUDINE. 

Dame ! à qui la faute ? 

VÉTHEUIL. 

A moi. Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. Seule- 
ment, il faut être indulgente, il faut me prendre romme 
tu es... allons viens près de moi, faisons la paix. 

CLAUDINE. 

C'est vrai, tu vous dis tout de suite drs choses bles- 
santes, toi; un peu plus, tu m'aurais accusée d'ètro la 
maitresse de Chérance. 



70 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Mais non... j'ai dit seulement qu'il te faisait beaucoup 
la cour, ce qui est la vérité. 

CLAUDINE. 

Allons donc! Il adore sa femme, il lui a fait cinq 
enfants et elle est encore enceinte. 

VÉTHEUIL. 

Elle est enceinte?... alors c'est de toi... Mais qu'est-ce 
que ça prouve? Je no peux pas empêcher les gens de te 
trouver jolie et de te désirer, et du moment que c'est 
moi que tu aimes, je n'en demande pas davantage. 
Allons, mon vieux Claude, ne boude pas, ou alors tu 
serais au-dessous de tout. Il faut des petites scènes, 
comme ça... C'est entendu... C'est la règle, mais main- 
tenant c'est fmi... au revoir, au revoir. Embrassons- 
nous. 

Ui s'embrassent. 

CLAUDINE. 

Dieu, que j'ai faim! Je meurs de faim. Figure-toi que 
j'étais tellement occupée à te surveiller que je n'ai 
presque rien mangé ce soir. 

VÉTHEUIL. 

Tu vois comme tu es ridicule. Moi aussi, d'ailleurs, 
j'étais tellement occupé à te surveiller que j'ai à peine 
touché au dîner. 

CLAUDINE, riant. 

Sommes-nous bêtes ! Oui, mais c'est une bêtise qu'on 
peut réparer... je vais aller voir à la cuisine ce qui 

reste. 

VÉTHEUIL. 

Veux- tu que j'aille avec toi? 

CLAUDINE. 

Non, non, ça serait trop long. Attends-moi, je 
reviens. 

Elle disparaît. 



ACTE DEUXIÈME 7Î 

VÉTHEUIL, à la porlc. 

Rapporte du pain surtout... du pain. 

Resté seul, il débarrasse une petite table qu'il appioche piùs du fou, 
puis Claudine revient avec des provisions. 

CLAUDINE. 

Voilà tout ce que j'ai pu trouver,., les domestiques 
n'ont pas touché à leur diner, mais ils ont presque fini 
le nôtre. 

VÉTHEUIL. 

Ce qui prouve que ce qui restait de notre diner était 
meilleur que le leur tout entier. 

CLAUDINE. 

Il ne reste plus que du filet froid, et des cerises dé- 
guisées. 

VETHEUIL, sentencieux. 

Il reste toujours des cerises déguisées. 

CLAUDINE. 

Et puis il y a des truiïos; mais je crois que ça te fait, 
mal. 

VÉTHEUIL. 

Oui, ça me fait mal, mais je me raisonne, j'en mange 
tout de môme. ' 

CLAUDINE. 

Par exemple, il n'y a pas de pain... Je n'ai trouvé 
que ça. 

Elle montre un tout petit cioàton» 

VÉTHEUIL. 

C'est piteux ! mais ça ne m'étonine pas, il n'y a jamais 
de pain. 

CLAUDINE. 

Je n'ai pas apporté de serviettes ni de nappe, qu'e^st- 
ce que nous allons mettre sur la table ? 

VÉTHEUIL. 

Nous mettrons nos coudes. 



72 AMANTS 

CLAUDINE, 

Tu crois ? 

VÉTHEUIL. 

J'en suis sûr. Et puis pose ça au hasard, le Champagne 
sur la cheminée... pas de couvert surtout, pas de cou- 
vert! asseyons-nous tous deux sur ce pouf, nous serons 
plus près l'un de Fautre. 

CLAUDINE. 

Alors nous allons manger sur le pouf. 

■ ■♦ VÉTHEUIL. 

Oh! que tu es gentille!... Tiens, tends ton verre, et 
au moment où le bouchon partira, tu diras : « Dieu, 
que je m'amuse a.vec ces étudiants ! » 

11 débouche U houtoille 

CLAUDINE. 

Oh ! non, ne le fais pas sauter... ça réveillerait bébé. 

VÉTHEUIL. %• 

Rassure-toi, mère admirable, je vais le faire sauter 
tout bas. (il lui verse à boire.) Eh bien? 

CLAUDINE. 

Ah! oui, c'est vrai! Dieu, que je m'amuse avec ces 
étudiants ! Tu avais faim ? 

VÉTHEUIL. 

Gomme du tigre. 

CLAUDINE. 

C'est gentil de souper tous les deux auprès d'un bon 
feu, pendant qu'il fait froid dehors... Tu es bien? 

VÉTHEULL. 

Je suis divinement bien. 

CLAUDINE. 

Dire qu'il y a des gens qui couchent peut-être dans 
la rue par un temps pareil I 

VÉTHEUIL. 

Oui. Tout à l'heure, pondant que j'attendais, j'ai vu 



ACTE DEUXIEME 73 

un pauvre diable de musicien qui marchait avec sa 
boite à violon sous le bras... il avait Tair d'être le cro- 
quemort de son propre enfant. Cet homme noir dans la 
neige, c'était sinistre. 

CLAUDINE. 

Pauvre homme ! Tu lui as donné quelque chose ? 

VÉTHEUIL. 

Non, il ne me demandait rien, je n'ai pas osé. 

CLAUDINE. 

C'est vrai, ça m'arrive aussi quelquefois... on n'ose 
pas, on est des riches honteux... mais on n'a pas le 
droit. 

VÉTHEUIL. 

Ah! Claudine, tu es exquise! Tu as le cœur le plus 
charmant que je connaisse. 

CLAUDINE. 

C'est vrai ? 

VÉTHEUIL. 

Oh! oui, tu dis des choses parfois qui m'émotionnent 
jusqu'aux larmes, presque. 

CLAUDINE. 

Alors, tu m'aimes? 

VÉTHEUIL. 

Infiniment. 

CLAUDINE. 

Je ne te dem.ande pas d'adverbe. . . Tu m'aimes ? 

VÉTHEUIL. 

Oui. 

CLAUDINE. 

Eh bien, pour la peine, je vais t'annoncer une bonne 
nouvelle. 

VÉTHEUIL. 

Dis vite. 

CLAUDINE. 

Huyseux part demain on voyage. 11 vaàNaples ; il sera 
absent une semaine. Alors si tu veux, et si Denise 
II. 7 



74 AMANTS 

n'est pas malade, nous irons passer deux ou trois jours 
dans la forêt de Fontainebleau; nous irons à Gray où 
nous sommes allés cet automne, dans la petite auberge 
si propre de la mère Piérard ; avec ce temps-là ça sera 
merveilleux. J'ai toujours rêvé de voir la forêt en plein 
hiver, et quand on se réveille le matin, on ouvre les 
rideaux, on voit les arbres tout noirs, les routes toutes 
blanches, le ciel d'un bleu si pâle, et l'on a bien chaud 
dans son lit, et l'on se dit que de l'autre côté de la 
fenêtre, il fait bien froid... Voilà. 

VÉTHEUIL. 

Oui, c'est une excellente idée. 

CLAUDINE. 

Je vais écrire à une vieille amie que j'ai à Senlis, 
M^^ de Liancourt, que je vais passer deux ou trois- 
jours chez elle, tu comprends? 

VÉTHEUIL. 

; Pour avoir un alibi. 

CLAUDINE. 

Mais oui... j'emmènerai Clara. 

VÉTHEUIL. 

'; Il n'y a pas de danger? 

CLAUDINE. 

"" Avec Clara? C'est une fille qui m'est absolument 
dévouée, je l'ai depuis si longtemps; elle a vu naître 
Denise et puis je l'ai soignée quand elle a eu la fièvre 
typhoïde; Clara, mais elle se jetterait dans le feu pour 
moi. 

VÉTHEUIL. 

Alors quel train prendrons-nous ? 

CLAUDINE. 

Attends, j'ai consulté l'indicateur tout à l'heure; il y 
a un train à dix heures cinquante-sept qui nous amène à* 
Gray, juste pour déjeuner. 



ACTE DEUXIEME 75 

VÉTHEUIL. 

Ce convoi me paraît fort indiqué ; mais dix heures 
cinquante-sept, c'est de bien bonne heure. Est-ce que 
tu seras prête? 

CLAUDINE. 

Pour aller avec toi, je partirais à cinq heures du 
matin, s'il le fallait. Et toi? 

VÉTHEUIL. 

Oh! moi, je n'ai qu'à m'habiller : j'ai ma valise toute 
prête. 

CLAUDINE. 

Ah! oui, la fameuse valise... les chasseurs de Pont-à- 
Mousson... gros mahn, va ! je te vois encore, le jour où tu 
m'as dit ça, dans le hall, en bas; c'était la première 
fois que tu venais à la maison; je parie que tu ne te 
rappelles pas seulement quel jour c'était? 

VÉTHEUIL. 

Oh si !... c'était le sept juin, un jeudi. 

CLAUDINE. 

Et le jour où... 

VÉTHEUIL. 

Vingt et un septembre, un vendredi. 

CLAUDINE. 

.Juin, juillet, août... décembre, janvier, cela fait déjà 
huit mois. C'est long, par le temps qui court, des gens 
qui s'aiment depuis huit mois. 

VÉTHEUIL. 

Et ça n'est pas fini. 

CLAUDINE. 

Ah! si l'on m'avait dit ce jour-là quelle place tu 
prendrais dans ma vie, on m'aurait singulièrement 
étonnée, et pourtant tu me plaisais beaucoup. Oh! ne 
prends pas cet air fat... Tu m'intriguais beaucoup; 
oui, c'est ça, tu m'intriguais... j'avais de la curiosité. 



76 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Ah ! voilà ! 

CLAUDINE. 

Et puis tu cherchais à me troubler, tu faisais une 
jolie voix, de jolis yeux. Tenez, monsieur Vétheuil, 
vous n'êtes qu'une vieille cocotte. 

Elle le prend par le nez qu'elle secoue rudement et tendrement. 
VÉTHEUIL. 

Tu me fais mal ! 

CLAUDINE. 

Henri! vous me faites mal. '^ Vous Taimez votre 
femme ? 

VÉTHEUIL. 

Plus que tout... 

CLAUDINE. 

Alors il faut la laisser se coucher. j 

VÉTHEUIL. 

Je ne demande que ça. 

CLAUDINE. 

Ah! oui, mais non... il faut vous'en'aller, parce que 
demain on se lève de bonne heure. 

VÉTHEUIL. 

Quoi, tu vas me laisser partir ainsi? 

CLAUDINE. 

Tu as bien dit ça... non, sérieusement, va-t'en, il le 
faut. 

VÉTHEUIL. 

Le faut-il? 

CLAUDINE. 

Oui, je suis éreintée, brisée, je n'en^'peux plus, res- 
pecte-moi ce soir : je t'en serai reconnaissante. 

VÉTHEUIL. 

Tu m'en seras amèrement reconnaissante. \ 

CLAUDINE. * 

Non, je t'assure. ., > 



ACTE DEUXIEME 77 

VÉTIIEUIL. 

Mais pourquoi? 

CLAUDINE. 

Parce que. D'abord Denise est souffrante ce soir... 
j'ai toujours peur que ce soit ma punition de t'aimer. 

VÉTHEUIL. 

C'est de l'enfantillage. 

CLAUDINE. 

Tu sais bien comme je suis superstitieuse quand il 
s'agit de ma Tille. 

VÉTHEUIL. 

Voyons, Claudine, tu n'es pas gentille, il fait si 
froid dehors. 

CLAUDINE. 

Pourquoi insistes-tu? 

VÉTHEUIL, l'embrassant. 

Parce que je t'aime, parce que je t'adore! J'aurais 
voulu m'en aller autrement... emporter un peu de t... 

CLAUDINE, se dé-aîrcant. 

Ah ! ne dis pas ça ! 

VÉTHEUIL. 

Pourquoi? 

CLAUDINE. 

Pour rien. (R.'soiumcni.) Non, pas ce soir. 

VÉTHEUIL, la regaidunt. 

Ah! je comprends! 

CLAUDINE. 

Quoi? Qu'est-ce que tu comprends? 

VÉTHEUIL. 

Je comprends, et toi aussi tu comprends. 

CLAUDINE. 

Ecoute, Georges, c'est odieux ce que tu dis là. Eh 
bien! oui, tout à l'heure, il est venu... Mais, je te jure 
que non. D'ailleurs, il y a longtemps que je t'ai dit ce 
que j'avais à te diiv là-dossus; tu dois être rassuré. 

7, 



78 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Vous dites toutes la même chose. 

CLAUDINE. 

Parce que tous vous demandez la même chose. 
Mais moi, je te le jure sur ma fille, je veux qu'elle 
meure à Finstant même si je t'ai menti, et tu vois 
que je suis bien calme pour te faire un pareil serment... 
Tu ne me crois pas? 

VÉTHEUIL. 

Si... Je te crois. 

CLAUDINE. 

Ne sois pas jaloux, va... c'est du luxe. Pauvre 
homme ! 

VÉTHEUIL. 

Tu veux que je le plaigne? 

CLAUDINE. 

Tu pourrais... Il n'est déjà pas si heureux chez lui 
avec sa femme... une misérable qui le trompe, qui 
s'affiche. 

VÉTHEUIL. 

Pourquoi ne divorce-t-il pas ? 

CLAUDINE. 

Parce que cette femme et lui appartiennent à un 
inonde où le divorce n'est pas admis. Tu sais bien que 
dans ce monde-là, quand une femme n'est pas heu- 
reuse, son confesseur lui conseille d'avoir une liaison 
plutôt que de divorcer. Alors qu'est-ce qu'ils peuvent 
conseiller àunhomme? Etpuis,pourquoidivorcerait-il? 
Si c'est pour moi, il serait bien mal récompensé.^ 

' VÉTHEUIL. - : 

Au moins, il ne serait trompé que d'un côté. 

CLAUDINE. 

Tu vois bien que tu n'en es pas jaloux. 

VÉTHEUIL. 

Non, au fond. 



ACTE DEUXIEME 79 

CLAUDINE. 

Et tu l'aimes? 

VÉTHEUIL. 

Beaucoup. 

CLAUDINE. 

Il Vadore. 

Trois heures sonnent. 

CLAUDINE. 

Enfin, nous voilà tous les deux, seuls, à trois heures 
du matin, et quelqu'un entrerait... A qui ferait-on 
croire que nous avons été deux amants bien sages?... 
personne ne voudrait croire à cette bonne action, 
car c'est une bonne action. 

VÉTHEUIL. 

Alors, j'en serai récompensé? 

CLAUDINE. 

Pas plus tard que demain... et maintenant allez- 
vous-en, mais je veux que vous me disiez des choses 
gentilles avant de vous en aller... pourtant, si ça vous 
ennuie, ne vous forcez pas. 

VÉTHEUIL. 

Ah! Claudine, tu le sais bien que je t'adore, parce 
que tu es la plus jolie et la meilleure... Tu es vraiment 
ma maîtresse et je ne peux pas aimer une autre femme 
que toi. On se dispute quelquefois, mais ça n'a pas 
d'importance, et au fond nous nous entendons très 
bien, n'est-ce pas? Je sais bien ce qu'il y a parfois 
entre nous, c'est notre remords, c'est notre pitié pour 
lui... aussi, quand tu es désagréable, il ne faut pas m'en 
vouloir : ça n'est pas sa faute... Tiens, Claudine, voilà 
comment je t'aime, avec dévotion. 

Il s'agenouille devant elle. 

CLAUDINE. 

C'est bien, je suis contente. Et maintenant, va-t'en, 
ne fais pas de bruit, je vais sur le balcon te regarder 
t'en aller... pour te réchauffer le plus longtemps pos- 
sible. 



80 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Non, non, quelle imprudence... tu vas attraper froid, 
je ne veux pas. 

CLAUDINE. 

Si, si, je vais bien me couvrir. 

VÉTHEUIL. 

Je ne le veux pas... si tu fais ça, je me tue sous tes 
fenêtres. 

'0i2 CLAUDINE. 

Alors, je n*insiste pas. Ademain~matin... dix heures 
cinquanto-sept... n'oublie pas. 

VÉTHEUIL. 

; Dieu m'en garde! Au revoir, ma Maîtresse. 

CLAUDINE. 

Au revoir, mon Amant. 

Restée seule, Claudine éteint la lampe dans le cabinet de toilette, 
puis va entr'ouvrir la porte de la chambre de Denise pour voir si sa 
fille dort. 



Et c'est ainsi que finit le deuxième acte. 



ACTE TROISIÈME 



Le cabinet de travail de Vétheuil. Grande table. Bibliothèque. 
Intérieur élégant et sérieux, mais sans somptuosité. 



SCÈNE PREMIÈRE 
VÉTHEUIL, DE SAMBRÉ. 

VÉTHEUIL. 

Est-il bon, votre cigare? 

SAMBRÉ. 

Excellent, cher ami, tout à fait comme je les aime... 
un peu poivr»'. 

VÉTHEUIL. 

Qu'est-ce que vous voulez boire? Il y a ici quarante 
liqueurs. 

SAMBRÉ. 

Dieu vous bénisse! je vais prendre du kummel avec 
de la glace pilée. Oui, voici venir l'été... C'est le temps 
de boire des alcools glacés. Savez-vous faire les cock- 
tails? 

VÉTHEUIL. 

Ma foi... non. 

SAMBRÉ. 

Seigneur! 11 faut apprendre. J'ai un de mes ami-, un 
garçon très riche et qui aime boire; il est allé en Amé- 
rique exprès pour apprendre à faiiv des cocktails: il a 



82 AMANTS 

pris des leçons pendant un an avec le barkiper du 
Hoffmann- H ouse à New- York; lui-même a exercé et il 
a été bar-tender à la Nouvelle-Orléans, car vous savez 
que c'est dans la Louisiane que Ton fait les meilleurs 
cocktails. 

VÉTHEUIL. 

Non, je ne savais pas, mais je suis ravi de l'apprendre. 

Un domestique entre. 

LE DOMESTIQUE, tendant une carte. 

C'est un monsieur qui désire parler à monsieur. 

VÉTHEUIL. 

Faites entrer. 



SCÈNE II 
VÉTHEUIL, DE SAMBRÉ, Le Comte de RUYSEUX. 

LE COMTE. 

Bonjour, cher ami, je ne vous dérange pas? 

VÉTHEUIL. 

Mais pas le moins du monde. Je suis enchanté de 
vous voir. Permettez-moi de vous présenter mon ami 
Paul de Sambré... le comte de Ruyseux... (Les deux 

hommes se saluent.) AsSCyeZ-VOUS doUC. 
LE COMTE. 

Je ne vais pas rester longtemps; je venais seulement 
vous demander pourquoi vous n'êtes pas venu hier? 

VÉTHEUIL. 

Hier?... où ça? 

LE COMTE. 

Je m'en doutais bien, vous avez oublié que vous de- 
viez dîner avec Claudine et moi et que nous devions 
aller ensuite aux Folies-Bergère pour les débuts de la 
princesse Soukhinitchi. 



ACTE TUOISIÈME 83 

VÉTHEUIL. 

C'est vrai, ça m'était complètement sorti de la tête... 
J'ai été tellement occupé hier... je mets en ordre en ce 
moment des affaires que j'ai négligées depuis dix ans, 
de sorte que je suis un peu bousculé. Alors vous m'avez 
attendu? 

LE COMTE. 

Naturellement... et puis vous n'aviez pas prévenu^ 
pas envoyé un mot, j'étais inquiet. Je craignais que 
vous ne fussiez malade. 



^^T^' — VETHEUIL. 

■ Je suis désolé, mais j'ai complètement oublié. Je vous 
demande mille pardons. 

- "-S LE COMTE. 

Mais de rien... l'important, c'est qu'il ne vous soit 
rien arrivé. 

VÉTHEUIL. 

Eh bien, vous êtes-vous amusés? Gomment est-elle, 
cette princesse Soukhinitchi? 

LE COMTE. 

C'est une très jolie femme. 

SAMBRÉ. 

^^ Est-ce une vraie princesse? 

LE COMTE. 

Je crois bien... elle a épousé en justes noces le prince 
Soukhinitchi, elle-même est d'une grande famille, c'est 
une La Rochc-Fcrrières... j'ai joué avec elle quand elle 
était enfant... Oh! je n'en suis pas plus fier pour ça. 
Elle a donc épousé ce prince Soukhinitchi, mais elle 
n'aimait pas du tout son mari; en général, elle n'aime- 
pas les hommes. 

VÉTHEUIL. 

Tous les goûts sont dans la naturr. 

SAMBRÉ. 

Et au besoin contre elle. 



84 AMANTS 

LE COMTE. 

Alors, ils se sont séparés au bout d'un an de mariage, 
ils ont fait la fête chacun de son côté. Elle s'est ruinée, 
et pour ennuyer sa famille qui ne voulait pas lui donner 
d'argent, elle a débuté aux Folies- Bergère. 

VÉTHEUIL. 

Il devait y avoir beaucoup de monde. Elle ne s'est 
pas trop fait siffler? 

LE COMTE. 

Non, c'est-à-dire que, dans les loges, les gens chics 
l'ont très bien accueillie, ils applaudissaient beaucoup. 
C'est surtout aux petites places qu'on protestait et 
qu'on avait l'air de comprendre que la princesse Soukhi- 
nitchi se galvaudait... Seulement, elle a chanté des 
choses qui ont calmé le peuple : c'est un genre qu'elle 
lance... Ça s'appelle « Chansons vaches », je n'ai jamais 
rien entendu de plus ordurier. 

SAMBRÉ. 

Ça fera le tour des salons. 

LE COMTE, se levant. 

Sans aucun doute. Allons, je me sauve, (a vétheuii qui 
le reconduit.) Passcz douc placc dcs États-Unis tout à 
l'heure, si vous avez un moment. Je ne sais pas ce qu'a 
Claudine; elle est triste, elle s'ennuie... Elle n'est pas 
commode... il n'y a que vous qui pouvez la distraire. 
Allez donc la voir, ce sera une bonne action. 

VÉTHEUIL. 

Certainement... je tâcherai... c'est que j'attends une 
dépêche. Je peux être obligé de partir d'un moment à 
l'autre pour des affaires de famille. 

LE COMTE. 

Tiens... où donc irez- vous? 

VÉTHEUIL. ,. ^'' 

Je ne sais pas. j w 



ACTE TROISIÈME 85 

LE COMTE. 

Comment, vous ne savez pas où est votre famille? 
Quel drôle de garçon vous faites ! On vous invite, vous 
oubliez de venir; vous êtes un type, vous savez. 

VÉTHEUIL. 

Mais non, je vous assure. 

LE COMTE. 

Allons, au revoir, (a de sambré.) Monsieur, enchanté de 
vous avoir connu. 

Poignées de main. Véllieuil le reconduit. 



SCÈNE II 
VÉTHEUIL, DE SAMBRÉ. 







SAMBRE. 


Dites donc. 


c'est le 


comte de Ruyseux? 


Oui. 




VÉTHEUIL. 


Mais alors. 


c'est le. 


SAMBRÉ. 


Oui. 




VÉTHEUIL. 


Il est très bien. 


SAMBRÉ. 


Oui. 




VÉTHEUIL. 



SAMBRE. 

Très sympathique, surtout. 

VÉTHEUIL. 

Oui, très sympathique, si vous saviez quel homme 
charmant, quel être exquis... enfin!... 

SAMBRÉ. 

Dites-moi donc, est-ce vrai que vous rl«'s fâché avec 
votre amie? 

11. 8 



86 AMANTS 

VÉTHEUIL, 

Gomment savez- vous ça? 

s AMBRÉ. 

Mon cher, tout Paris le sait... tout Paris moins un. 

VÉTHEUIL. 

Tout Paris est trop bon de s'occuper ainsi de mes 
affaires. Ah! je comprends maintenant pourquoi vous 
êtes venu me voir; vous êtes venu faire une étude, cher- 
cher des tuyaux sur la douleur. Eh bien, ça ne me fait 
rien du tout, je ne souffre pas. Je souffrirai peut-être 
demain, peut-être dans une heure, mais, pour le mo- 
ment, je me sens très bien... Voilà, docteur, vous pou- 
vez dire ça à tout Paris. 

s AMBRÉ. 

Je n'y manquerai pas. 

VÉTHEUIL. 

Je suis même heureux, oui heureux, car je suis libre !... 
voyez-vous, c'est ça qui me pesait le plus : l'esclavage. 
Ah! oui, c'est bon d'aller où Ton veut, de ne pas être 
obligé de rendre compte de ses actions, heure par heure, 
minute par minute, de revoir ses amis, de vivre sa vie 
enfin. 

s AMBRÉ. 

Mon cher, vous ne m'intéressez pas. Tant pis pour 
vous si votre maîtresse vous absorbait à ce point-là. 

VÉTHEUIL. 

Vous n'avez jamais aimé, vous? 

s AMBRÉ. 

Je n'ai jamais aimé qu'une seule femme, et elle était 
de chambre; c'est-và-dire que lorsque j'avais treize ans, 
une bonne de ma mère exerça sur moi un singuher 
attrait; c'était une nommée Césarine, une Bordelaise 
blonde; mais à cet âge-là, notre moi est encore chance- 
lant et brumeux, et je me rends compte à présent que 
Géearine n'était qu'une entité. 



ACTE TROISIEME 87 

VÉTHEUIL. 

Évidemment. 

s AMBRÉ. 

Depuis, j'ai eu commerce, c'est le mot, avec diverses 
créatures, mais je ne les ai pas aimées. 

VÉTHEUIL. 

Je vous admire. 

SAMBRÉ. 

Mon cher, c'est bien simple : les Orientaux ont par- 
faitement compris la femme et l'ont mise à la place 
qu'il fallait... nous autres qui ne vivons pas dans des 
Orients, mais dans des Occidents, vous entendez bien 
qu'il ne s'agit pas de voiler nos femmes et de les enfer- 
mer entre quatre murs et autant d'eunuques, mais il 
convient d'enfermer moralement la moukère dans un 
harem, c'est-à-dire qu'il ne faut pas la laisser se bala- 
der dans le domaine de notre pensée, pas plus que dans 
les avenues de notre cœur ou les ruelles de nos occupa- 
tions; vous avez bien compris? 

VÉTHEUIL. 

Oh! parfaitement; mais si elle vous trompe, la 
moukère, comme vous dites, et c'est inévitable, car elle 
s'ennuiera à crever dans votre harem moral? 

SAMBRÉ. 

Croyez-vous donc que j'aie le souci des contingences? 
Non, dans ces conditions, la femme ne vous trouble 
plus, et c'est là l'essentiel. Sa puissance sur vous se 
trouve étrangement réduite, et quand elle se donne, 
soit à vous, soit au voisin, vous attribuez à ce fait sa 
valeur réelle, absolue, et non une valeur factice, résul- 
tat de nos préjugés, de notre orgueil et de notre rêverie. 

VÉTHEUIL. 

Mais "" quel avantage y a-t-il à connaître la valeur 
absolue? 

SAMBRÉ. 

Vous supprimez la galantcrio, la cour, la jalousie, 



88 Aimants 

toutes choses qui prennent énormément de temps 
quand elles ne prennent pas la vie tout entière. Voyez- 
vous, l'homme qui, à vingt-cinq ans, est encore in- 
fluencé par la femme, ne peut rien faire de sérieux et 
d'utile dans la vie. Vous avez quel âge? Je ne sais pas, 
moi... trente- quatre ans, et qu'est-ce que vous avez 
fait? Vous avez perdu tout votre temps dans des al- 
côves, et vous vous êtes isolé sous la jupe cloche d'une 
femme, au milieu de l'océan du monde, comme le plon- 
geur sous sa cloche de verre dont parle Jean-Paul... Eh 
bien ! il y a des choses plus intéressantes à faire, et dans 
n'importe quelle science, des problèmes plus intéres- 
sants à résoudre. 

VÉTHEUIL. 

Vous vous trompez, l'amour est un art et une 
science. 

SAMBRÉ. 

Taisez-vous donc! Est-ce que ça n'est pas toujours 
la môme chose? Toute aventure d'amour se ramène à 
l'adultère irréductible, et c'est de pauvres mathéma- 
tiques que celles où l'on n'a à résoudre que des règles 
de trois. 

VÉTHEUIL. 

Oui, c'est très bien, ce que vous dites-là, mais vous 
oubliez qu'on naît amant comme on naît musicien, 
peintre ou poète. 

SAMBRÉ. 

Ou rôtisseur! Il faut avoir le dédain d'aimer. 

VÉTHEUIL. 

Laissez-moi donc tranquille; votre dédain n'est 
que dépit, et votre prétendue impuissance d'aimer 
n'est que l'impuissance d'être aimé. Quelle qualité 
avez-vous pour parler de ces choses, vous qui en êtes 
resté à la femme de chambre de madame votre mère? 
Je ne suis pas étonné que vous n'ayez pas souci des con- 
tingences. Mais il y a des femmes, je vous assure, auprès 
desquelles les contingences prennent une singulière im- 



ACTE TROISIÈME 89 

portance, et même, en ne considérant que la valeur 
absolue de ce qu'elles vous donnent, en se donnant 
corps et âme, je trouve que ça en vaut la peine. 

SAMBRÉ. 

Vous vous échauffez. 

VÉTHEUIL. 

Pas le moins du monde... seulement, il y a des sensa- 
tions, des émotions... 

SAMBRÉ, ironique. 

Des ivresses!... 

VÉTHEUIL. 

Certainement, des ivresses dont vous ne vous doutez 
même pas. 

SAMBRÉ. 

Ah ! oui. (il déclame.) « Ange éternel des nuits heureuses, 
qui racontera ton silence ! baiser, mystérieux breu- 
vage, que les lèvres se versent comme des coupes alté- 
rées! Ivresse des sens, ô volupté! Oui, comme Dieu, 
tu es immortelle*! » 

VÉTHEUIL. 

Il est facile de bouffonner, et d'ailleurs ça, c'est de la 
littérature. Mais il y a des souvenirs qu'on n'évoque pas 
avec des mots : c'est comme des paysages de bonheur 
que l'on revoit dans le silence de soi-même, des pay- 
sages attendrissants avec de grandes lignes calmes; un 
air que l'on entend, un parfum que l'on respire, et 
voilà que vous revivez avec leur intensité les heures de 
jadis, et que vous retrouvez l'âme que vous aviez à ces 
heures-là; c'est donc qu'elles valaient la peine d'être 
vécues. Ainsi, tenez... je me rappelle... mais non, vous 
ne comprendriez pas... 

SAMBRÉ. 



Je n'y tiens pas. 
Je vous plains. 



VETHEUIL. 



1. Alfred de Mussel, La confession d'un enfant du siècle. 

8. 



90 AMANTS 

s AMBRÉ. 

Moi aussi, parce que vous aimez votre amie, et ça re- 
commencera. 

VÉTHEUIL. 

Non, non, je pars ce soir... ainsi... 

Entre un domestique. 

LE DOMESTIQUE. 

C'est une dame qui demande à parler à monsieur... 

VÉTHEUIL. 

Faites-la entrer. 

s AMBRÉ. 

Je me sauve, cher ami... et puisque vous partez ce 
soir, je ne vous dis pas adieu, mais au revoir ; je passerai 
vous dire bonjour demain, vers ces heures-ci... 

VÉTHEUIL. 

Vous monterez d'inutiles escaliers. 

Be Sambré sort et sur la porte se trouve vis-à-vis de Jamine. II s'efface 
pour la laisser passer. 



SCENE IV 
VÉTHEUIL, JAMINE. 

VÉTHEUIL. 

Bonjour, petite amie. 

JAMINE. 

Bonjour, monstre! Vous en faites de belles!... C'est 
gentil, chez vous. 

VÉTHEUIL. 

F C'est vrai, vous n'êtes jamais venue ici... Et à quoi 
<iois-je le plaisir de votre visite? 

JAMINE. 

Vous ne devinez pas ? 



ACTE TROISIEME 91 

VÉTHEUIL. 

Non. 

J AMI NE. 

J'ai vu Claudine. 

VÉTHEUIL. 

Ah! 

JAMINE. 

Elle est triste. 

VÉTHEUIL. 

Je ne suis pas gai... mais à qui la faute, ce n'est pas à 
moi, assurément. 

JAMINE. 

Voyons, vous n'avez pas été très gentil avec elle. 

VÉTHEUIL. 

Elle vous a dit que je la battais ? 

JAMINE. 

Non, mais vous la rendez très malheureuse. 

VÉTHEUIL. 

C'est elle qui se rend très malheureuse. Enfin, 
qu'est-ce qu'elle vous a dit? 

JAMINE. 

Elle m'a dit qu'il y avait eu une scène terrible, que 
vous étiez parti furieux et que, depuis deux jours, 
vous n'aviez pas reparu. 

VÉTHEUIL. 

C'est vrai, il y a eu une scène terrible, mais stupide 
surtout, stupide. 

JAMINE. 

A propos de quoi ? 

VÉTHEUIL. 

Vous ne devineriez jamais... je vous le donne en 
mille... à propos d'une promenade à cheval. 

JAMINE. 

Elle n'est pas jalouse de votre cheval, j'imagine ?J f] 



92 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Non, mais quand je vais au Bois, le matin, il y a cer- 
taines allées qui me sont défendues, sous prétexte que je 
peux rencontrer des dames. 

JAMINE. 

A ce point-là? 

VÉTHEUIL. 

Oui, c'est fou, je vous dis; alors, avant-hier matin, 
j'ai enfreint les ordres... on m'a vu aux Acacias... 
c'est une des allées qui me sont défendues... 

JAMINE. 

Je crois bien, les Acacias! ' ' ' '"^ 

'" fi^--' VÉTHEUIL. 

J'arrive l'après-midi chez Claudine et je suis reçu 
comme si j'avais commis un crime d'amour, un véri- 
table forfait... je ne sais pas, moi; comme si j'avais fait 
un enfant à Clara après l'avoir forcée d'abjurer sa 
religion. 

JAMINE. 

Vous exagérez. 

VÉTHEUIL. 

Non pas, je vous jure que c'est ainsi que ça a com« 
mencé... pour une chose aussi puérile, aussi bête. 

JAMINE. 

Elle vous aime... elle est comme toutes les femmes 
qui aiment vraiment, autoritaire et jalouse. 

VÉTHEUIL. 

Oui, mais il y a des limites. 

JAMINE. 

Si vous m'aviez vue, moi, avec Philippe que j'ado- 
rais pourtant... Je l'empêchais d'aller seul au restau- 
rant, au théâtre, aux courses. Je l'avais fâché avec 
tous ses amis, et, pour un rien, je lui faisais des scènes 
pas ordinaires. Ah! je peux dire que je lui ai rendu la 



ACTE TROISIEME 93 

vie dure; mais c'est le seul homme que j'aie aimé vrai- 
ment... nous sommes toutes comme ça, quand nous 
sommes pincées. 

VÉTHEUIL. 

Oui, on dirait que vous vous vengez. 

J AMI NE. 

Ah! oui, on se disputait et raide!... un jour, je me 
rappelle, il me taquinait à propos d'une femme; il 
était dans son tub, je lui ai flanqué un grand coup de 
cravache sur l'épaule. 

VÉTHEUIL. 

Vraiment? qu'est-ce qu'il a dit? 

JAMINE. 

Il est devenu blanc comme ça, j'ai cru qu'il allait me 
tuer, il m'a dit : c Fous le camp ! » 

VÉTHEl IL. 

Et vous avez iilé? 

JAMINE. 

f. Comme une pomme. Je vous assure que je ne faisais 
pas la maUgne. 

VÉTHEUIL. 

Et après ? 

J AMI NE, très siinpleraenU 

On s'est réconcilié... c'est l'amour. 

5^ VÉTHEUIL. 

Oui, je sais bien... il y a des femmes qui aiment à être 
battues, mais je ne suis pas de ces hommes-là. Notre 
amour. Dieu merci, n'en est pas encore à la cravache, 
mais il donne des signes de détresse, comme on dit en 
termes de coui'ses, 

JAMINE. 

* Déjà! Combien y a-t-il de temps que vous vous con- 
naissez? 

j_j^ VÉTHEUIL. 

Il va V avoir un an bientôt. 



94 AMANTS 

JAMINE. 

Un an... ça ne peut pas finir comme çn. 

VÉTHEUIL. 

Si, si, ce n'est pas possible... du moins, il faut que ça 
change. 

JAMINE. 

Puisque vous savez comment elle est, vous devriez 
être indulgent; vous êtes le plus fort... il faut être très 
doux... il faut y mettre du vôtre... 

VÉTHEUIL. 

J'y mets aussi du mien... mais depuis quelque temps, 
cesscènes-làse renouvellent près que quotidiennement... 
A propos de tout, à propos de rien... elle est jalouse. 

JAMINE. 

Mais do quoi? de qui? Vous ne la trompez pas? 

VÉTHEUIL, 

Mais non, je ne la trompe pas, c'est pour ça que c'est 
absolument absurde; seulement elle estjalouse de tout... 
de vous... Tenez, une nuit, elle m'a fait une scène à pro- 
pos de vous. 

JAMINE, digne. 

Elle a tort, parce que lorsqu'un homme est avec une 
amie, je n'y pense même pas... il me devient sacré. Ah! 
oui, je l'ai dit souvent : Claudine est maladroite, elle 
tire trop sur la corde, elle fmira par casser. 

VÉTHEUIL. 

Oui, il y a des câbles qui cassent tout à coup... il y en 
a d'autres, au contraire, on prévoit qu'ils vont casser; 
en termes techniques on dit que le câble avertit. Eh 
bien, ce qui s'est passé avant-hier est un avertissement, 
(un silence.) G'cst elle qui VOUS a envoyée? 

JAMINE. 

Oui, elle m'a défendu de vous le dire; mais elle 
vous aime, elle vous adore, elle est malade, elle souffre. 
Voyez-vous, il ne faut pas être méchant. 



ACTE TROISIEME 95 

VÉTHEUIL. 

Je ne suis pas méchant. 

JAMINE. 

Vous n'en retrouverez pas souvent une pareille. Elle 
9St si intelligente et si bonne. 

VÉTHEUIL. 

Je sais bien. 

JAMINE. 

Vous deviez diner avec elle et Ruyseux hier soir, il 
paraît que vous n'êtes pas venu. 

VÉTHEUIL. 

J'avais complètement oublié. Oh! ma parole! Vous 
comprenez, sans ça j'aurais écrit un mot, c'était la 
moindre des choses. 

JAMINE. 

Elle a cru que vous aviez fait exprès de ne pas 
venir, d'autant plus qu'elle a su que vous aviez dîné hiei' 
avec Ravier et sa bande. 

VÉTHEUIL. 

Eh bien, et puis après ? 

f' JAMINE. 

Il y avait là quelques femmes faciles, elle s'est ima- 
giné que vous en aviez emmené une. 

VÉTHEUIL. 

Ah! grand Dieu, non! De ce côté-là, vous pouvez la 
rassurer. Pourquoi, d'abord, aurais- je fait ça? 

JAMINE. 

Pour vous distraire, pour vous étourdir. 

VÉTHEUIL. 

On! non... l'existence que Claudine me fait mener 
depuis quelque temps m'a assez étourdi..., je no suis 
plus moi... je ne me reconnais plus... Ce que je cherche, 
c'est le repos, le cher repos... à telles enseignes que je 



96 AiMANTS 

pars ce soir et que je vais m'enterrer en Bretagne, au 
bord de la mer... tout seul. 

J AMINE. 

Vous partez?... Mais je ne peux pas lui dire ça... 

VÉTHEUIL. 

Vous n'avez pas besoin de le lui dire... d'abord, je ne 
pars pas pour éternellement, mais pour quelques jours 
seulement... ça n'est pas une fuite. 

JAMINE. 

Vous allez partir sans la voir, sans lui dire adieu? 

VÉTHEUIL. 

Oui, il faut que je ne la revoie pas tout de suite. J'ai 
besoin de me reprendre, de voir clair en moi-même, il 
faut que je sois tout seul. 

JAMINE. 

Vous ne pouvez pas faire ça... vous allez lui faire du 
mal. 

VÉTHEUIL. 

Je lui écrirai, elle aura une lettre ce soir, une lettre 
très tendre, je vous assure, dans laquelle je lui expli- 
querai tout ça bien mieux que vous ne pourriez le 
faire; seulement, vous, ne lui dites rien... Il faut me 
jurer que vous ne lui direz rien. 

JAMINE. 

Je vous le jure. 

VÉTHEUIL. 

Par exemple, je vous demanderai d'être là quand elle 
recevra cette lettre (je la ferai porter vers sept heures), 
pour bien lui dire dans quelles dispositions vous m'avez 
trouvé, et que je l'adore. Seulement, il faut que» ça 
change, ça ne peut pas durer, il faut prendre un parti. 

JAMINE. 

Certainement, mais qu'est-ce que je vais lui dire 
tout de suite?... parce qu'elle m'attend. 



ASTE TROISIÈME 97 

VÉTHEIJIL. 

Dites-lui que vous ne m'avez pas trouvé. 

JAMINE. 

C'est ça, c'est ça; allons, je vous lais-e... écrivez-lui 
une bonne lettre. Au revoir. 

VÉTHEUIL. 

Au revoir. Je vous remercie d'étr-r venue; vous êtes 
une gentille amie. 

JAMINE. 

Non, mais je vous aime beau;-;.ip tous les deux. 
Allons, au revoir, bon voyage, et revv2icz bien vite. 



SCÈNE V 
VÉTHEUIL, UN DOME^rilQUE. 

Véllieuil sonne un domcftiqut. 
LE DOMESTIQUE. 

Monsieur m'a sonné ? 

VÉTHEUIL. 

Oui, je pars tout à l'heure, préparez-moi mes af- 
faires. 

LE DOMESTIQUE. 

Monsieur sera longtemps ? 

VÉTHEUIL. 

Non... une ou deux semaines au plus... J'emporte seu- 
lement une valise, ma valise jauno... vous la mettrez 
sur le canapé, là, que je n'aie plus ]a\» la prendre, avec 
mon manteau de voyage. 

LE DOMESTIQUE. 

Tout de suite? 



98 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Oui, tout de suite. 

Pantomime d'un homme qui rétléchit et veut écrire une lettre difficile 
à écrire. Cependant le domestique a apporté la valise et le manteau 
qu'il dépose sur le canapé. Puis, taudis que Vctheuil est en train 
d'écrire, doucement s'ouvre la porta et Claudine entre. 



SCENE VI 
VÉTHEUIL, CLAUDINE. 



C'est vous? 

CLAUDINE. 
Oui, c'est moi. (Elle s'assied. Un silence. Elle tousse.) Comme 

il y a de la fumée ici ? 

VÉTHEUIL. 

Voulez-vous que j'ouvre la fenêtre? 

CLAUDINE. 

Ce n'est pas la peine... vous ne m'attendiez pas? 

VÉTHEUIL. 

Non. 

CLAUDINE. 

Vous voyez que je ne suis pas très fière, et c'est moi 
qui viens à vous, puisque vous ne venez pas à moi. 
Seulement Jamine sort de chez moi, ou plutôt, à quoi 
bon mentir? je l'attendais en bas dans ma voiture. Elle 
m'a dit que vous partiez... C'est vrai? 

VÉTHEUIL. 

Oui. 

CLAUDINE. 

Alors, si je n'étais pas venue, vous seriez parti sans 
me voir, sans me dire adieu. Qu'est-oe que je vous ai 
fait? On quitte ainsi une femme qui vous fait souffrir, 
qui vous trompe, qui a sur vous une mauvaise influence, 
mais vous n'avez pas à vous plaindre de moi. 



ACTE TROISIEME \i\i 

VÉTHEUIL. 

Je n'aurais été absent que quelques jours, et d'ail- 
leurs j'étais en train de vous écrire. 

CLAUDINE. 

Pourquoi m'écrire? Pour que ce que vous avez à me 
dire soit plus définitif, plus irréparable... mais vous 
pouvez me parler et je peux tout entendre. Je ne vous 
ferai pas de scène, puisqu'il parait que c'est ma spécia- 
lité, et que je vous rends la vie odieuse. 

VÉTHEUIL. 

On vous a mal répété, comme toujours, ce que j'ai 
pu dire, et si j'avais pris ce parti de vous écrire au lieu 
de vous voir, c'est que j'avais peur, non pas de vous, 
mais de moi. 

CLAUDINE. 

Vous aviez peur d'être trop faible, d'avoir de la pitié ; 
mais je n'ai pas besoin de pitié, je vous assure... encore 
une fois vous pouvez tout me dire. 

VÉTHEUIL. 

Eh bien, oui, expliquons-nous une bonne fois. 

Écoutez, Claudine, je vous aime. (Geste de Claudine.) Oh! 

n'en doutez pas; oui, je t'aime et c'est pour ça que la 
vie que je mène n'est plus possible... Je t'aime à un tel 
point que je ne veux plus te partager, même en affec- 
tion; il faut que tu sois tout entière à moi comme je 
suis tout entier à toi. 

CLAUDINE. 

Est-ce que je ne suis pas tout entière à toi ? 

VÉTHEUIL. 

Non, il y a entre nous des choses... tu sais bien... 
Ça m'ennuie, par exemple, d'attendre pour monter 
chez toi, la nuit, que ton... qu'un autre... enfin qu'il 
soit parti. 

CLAUDINE. 

Est-ce là tout ce que tu as à me reprocher? Tu n'as 



( t;3LIOTH£CA l 



100 AMANTS 

pas attendu souvent en tout cas, et puis c'est un ami, 
et puis tu le savai- quand tu m'as prise, je ne t'ai pas 
menti. 

VÉTHEUIL. 

Sans doute, mai- c'est toujours la même chose : 
dans les commencements, parbleu, je ne le connaissais 
pas... mais maintenant qu'il me tend la main tous les 
jours, que j'ai appris a l'apprécier, à l'estimer, mainte- 
nant qu'il a confiance en moi, ça me gêne de mentir et 
de le tromper. 

CLAUDINE. 

Alors qu'est-ce que je dirai, moi? Il ne faut pas être 
plus royaliste que le roi, pourtant. 

VÉTHEUIL. 

C'est possible, mais il ne faut plus qu'il y ait ces 
mensonges dans notre amour... Il faut qu'il n'y ait 
plus rien entre nous, il faut que tu choisisses entre lui 

et moi. 

CLAUDINE. 

Mais comment ■ 

VÉTHEUIL. 

C'est justement ce que je voulais te proposer. Viens 
avec moi tout à fait. 

CLAUDINE. 

Où ça? 

VÉTHEUIL. 

N'importe où... où tu voudras... chez moi... autre 
part... peu importa. 

CLAUDINE. 

Tu me demandes de quitter Ruyseux? 

VÉTHEUIL. 

Oui. 

CLAUDINE. 

Non... je n'ai pas le droit de faire ça. Tu me demandes 
d'abandonner un homme qui n'a jamais été que très 
bon pour moi, auquel je n'ai rien à reprocher... Tu me 
demandes de lui faire un chagrin peut-être mortel... 



ACTE TROISIEME 101 

c'est une vilaine action que je ne peux pas commettre... 
non, je ne peux pas. 

VÉTHEUIL. 

Alors, tu ne m'aimes pas ? 

CLAUDINE. 

Ne dis donc pa^ de bêtises... je t'aime et je te 
défends d'en douter; d'ailleurs, tu ne le sais que trop. 
Écoute : si pour une chose grave, une chose d'honneur, il 
fallait que tu te battes demain, tu te battrais malgré 
mes supplications, malgré mes larmes et que je puisse 
en mourir. Eh bien, nous autres femmes, c'est la même 
chose... il y a des circonstances où nous ne devons pas 
reculer, ni même hésiter... nous ne nous battons pas, 
mais nous nous sacrifions. C'est pourquoi je ne peux 
pas faire ce que tu me demandes. Mais songe donc, cet 
homme qui m'aime, qui adore sa fdle... nous vois-tu 
l'abandonner toutes les deux... Qu'est-ce qu'il ferait, le 
malheureux? Ah! non, c'est une lâcheté... Tu ne peux 
pas me conseiller une lâcheté. 

VÉTHEUIL. 

Comme tu l'aimes !... et tu le trompes, pourtant. 

CLAUDINE. 

Il ne le sait pas... Il ne souffre pas... Est-ce que ce 
n'est pas l'essentiel? Et puis, il y a autre chose : il y a 
ma fdle. 

VÉTHEUIL. 

C'est juste... Cette Denise... Je la... 

CLAUDINE, lui incitant la main sur la bouche. 

Tais-toi, tais-toi. Eh bien, oui, il y a ma fdle; il faut 
que je pense à son avenir, et si je m'en allais avec toi, 
s'il y avait ce scandale dans ma vie, plus tard, au moment 
de la marier, on me rirait au nez et on dirait : Telle mère, 
telle fdle, bon chien chasse de race, est-ce que je sais? 

VÉTHEUIL. 

Mais on ne peut pas te dire ea à toi : son père'n'est 
pas]ton'mari. 

9. 



102 AMANTS 

CLAUDINE. 

Oui, mais maintenant, il faut autant d'hypocrisie 
dans le monde où je suis que dans le vrai, le vrai... que 
dans l'autre, si tu aimes mieux. Et puis il y a des ques- 
tions matérielles dont il faut bien parler. Si je partais 
avec toi, est-ce que son père voudrait encore s'occuper 
d'elle?... C'est un galant homme, c'est entendu, c'est 
un brave homme, mais la bravhomie a des limites. 
D'un autre côté, je ne veux pas que ma fille ait à se dé- 
brouiller toute seule comme je l'ai fait... je sais trop ce 
qu'il en coûte, par quelles souffrances on passe et quels 
dangers on court, et malheureusement, à présent plus 
que jamais, il faut que nos filles aient une dot. 

VÉTHEUIL. 

Qu'est-ce que tu veux que je te réponde? Évidem- 
ment ce sont des raisons. Tu dis des choses qui entrent 
dans mon cœur et qui réveillent ma conscience... 
Pourtant, si tu m'aimais... 

CLAUDINE. 

Oui, je sais bien ce que tu vas me dire : la passion 
excuse tout; mais chez les brutes seulement. Tu me 
citeras des femmes qui ont tout quitté pour leur 
amant... Parbleu, on les connaît celles-là, mais on ne 
connaît pas les autres, celles dont le cœur a été brisé, 
meurtri pour suivre leur devoir et qui n'ont rien dit. 

VÉTHEUIL. 

A ce compte-là, ton premier devoir était de ne pas 
être ma maîtresse. 

CLAUDINE. 

Le devoir, c'est ne de pas faire du mal à ceux qui ont 
été bons pour nous. 

VÉTHEUIL. 

Mais moi, j'ai fait abnégation de tout pour toi!... 
Du jour où je t'ai connue, j'ai aliéné ma liberté... je 
suis venu demeurer près de toi, à deux minutes de ta 
maison, pour être à ta disposition. J'ai pris tes heures. 



ACTE TROISIKMP: 103 

j*ai réglé ma vie d'après la tienne, je n'ai plus revu 
mes amis, j'ai bousculé mes habitudes, je n'ai plus 
pensé à moi-même ! 

CLAUDINE. 

Mais je le reconnais... seulement c'est toi que tu 
sacrifiais et non les autres. Comme c'est malin! Par- 
bleu, si j'étais seule, crois-tu que je tienne au luxe, à 
l'argent? et tu sais bien que je te suivrais où tu vou- 
drais, et que je vivrais avec deux cents francs par 
mois au fond d'une province, pourvu que ce fût avec 
toi, car je t'ai dans mon cœur et dans ma chair, et je 
t'aime. 

VÉTHEUIL. 

C'est vrai ? 

CLAUDINE. 

Oh ! oui... mais encore une fois pas jusqu'à la lâcheté. 
Ce que tu me demandes est impossible, et si l'existence 
que tu mènes est insupportable, si je ne te rends pas 
heureux, tu as raison, il vaut mieux partir tout de 
suite, m'oublier, et quand tu reviendras, nous serons 
des amis... si je suis encore là. 
» 

VÉTHEUIL. 

Non, Claudine, vois-tu, je ne pourrai pas t'oublier, 
et quant à être des amis, ce n'est pas raisonnable ce 
que tu dis là. Oui, tout à l'heure, je voulais partir. 
J'étais très fort avant de t'avoir vue, mais dès que tu es 
entrée ici, j'ai compris que je ne partirais pas. J'étais 
vaincu d'avance et tu sais bien que je ne peux pas ^'^vre 
sans toi... j'ai besoin de ta voix, de ton odeur, de tes 
caresses... j'ai besoin d'avoir la tète sur ton épaule et 
de t'embrasser, et de t'adorer, et de te le dire. Oui, il 
faut que tout le reste nous soit bien égal. Eh bien, c'est 
vrai, puisque nous avons vécu ainsi jusqu'à présent, 
nous pouvons bien continuer sans faire de mal à per- 
sonne... il s'agit de s'arranger... puisque nous savons où 
est le danger, nous l'éviterons. Mon Dieu, tu seras 
moins autoritaire, moins jalouse, et moi je serai plus 



104 AMANTS 

patient, plus indulgent. Tu ne seras plus méchante 
comme avant-hier. 

CLAUDINE. 

C'est toi qui as été cruel... dire que tu as pu rester 
plus d'un jour sans me voir ! 

VÉTHEUIL. 

Il fallait une explication... nous l'avons eue; elle n'a 
servi à rien, oublions-la... on s'aime? 

CLAUDINE, 

Mais oui. 

VÉTHEUIL. 

Vois-tu, c'est l'essentiel. 

CLAUDINE. 

Est-ce que tu es si à plaindre que ça? 

VÉTHEUIL. 

Que ça, non. 

CLAUDINE. 

Est-ce que nous n'avons pas eu desj^heures char- 
mantes, des souvenirs inoubliables? 

VÉTHEUIL. 

Mais si. 

CLAUDINE. 

Alors, embrasse-moi. 

VÉTHEUIL. 

Ah! Claudine! je te retrouve, laisse-moi te regarder. 

CLAUDINE.! 

Non, non... il fait trop clair ici... j'ai tant pleuré, je 

ne dois pas être jolie... (Elle va à la fenêtre, ferme les rideaux 
qu'elle attache avec son épingle à chapeau. Elle revient s'asseoir.) 

Gomme ça, c'est plus mystérieux, et tu ne vois pas que 
j'ai les yeux rouges. Viens là, mon amour, tout près 
de moi, comme dans les premiers temps que nous nous 
aimions. Tu te rappelles, tu te mettais à mes pieds, ta 
grosse tête sur mes genoux, on regardait tomber la 
nuit, et on avait des âmes de crépuscule et de silence. 



ACTE TROISIÈME 105 

VÉTHEUIL. 

Je t'adore, Claudine, je t'adore. 

CLAUDINE. 

Attends, qu'est-ce qu'il y a donc là-dessous qui me 
gône? 

VÉTHEUIL. 

Ah ! oui, je sais, j ^ vais l'ôtor. 

CLAUDINE. 

Qu'est-ce que c'est? 

VÉTHEUIL. 

C'est ma valise ! 

Il enlève sa valise que le domesliqiie avail mise sur le canapé et 
revient près de Claudine. Ils s'enlacent. 



E( c'est ainsi que finit le troisième acte. 



ACTE QUATRIÈME 



A Pallanza, au bord du lac Majeur, un jardin avec des massifs de 
magnolias. Une terrasse d'où l'on voit le lac et les montagnes 
dans une atmosphère très bleue, sous un ciel de lune et d'étoiles. 
— Au lever du rideau, Claudine et Vétheuil sont assis. Claudine 
est en déshabillé, Vétheuil en costume de voyage. 



SCÈNE PREMIÈRE 
CLAUDINE, VÉTHEUIL. 

CLAUDINE. 

A quelle heure as-tu dit qu'on vienne te chercher? 

VÉTHEUIL. 

A dix heures. 

CLAUDINE. 

Sitôt! 

VÉTHEUIL. 

Oui, il faut que je sois à la gare de Locarno pour le 
train de onze heures. 

CLAUDINE. 

Tes bagages? 

VÉTHEUIL. 

Le cocher doit passer à Thôtel avant de venir. 

CLAUDINE. 

La voiture viendra te prendre en haut, à la maison ? 



ACTE QUATRIÈME 107 

VÉTHEUIL. 

Non, j'ai dit au cocher de venir ici, en bas du jardin. 

CLAUDINE. 

Ah! mon Dieu! 

Un silence. Puis oa entend la voix d'un pêcheur sur le lac, il chante : 
Vorrci morire ! 

VÉTHEUIL. 
Écoute, c'est notre pêcheur. (Essayant de sourire.) Il Sait 

que tu es là, il s'applique, il chante pour toi. 

CLAUDINE. 

Ah! oui, c'est pour moi qu'il chante... moi aussi, je 
voudrais mourir, tandis que la nuit est belle. Ah! vois- 
tu, quand je pense que demain, demain tu ne seras plus 
là, il me semble que je vais devenir folle. Ah! c'est 
affreux! Et puis, pourquoi t'en vas-tu si loin que je ne 
pourrai même pas t'écrire? Pourquoi t'es-tu fait enga- 
ger dans cette mission pour explorer des pays dont on 
ne revient jamais? 

VÉTHEUIL. 

Non, mais dont on ne revient pas tout de suite, et 
c'est ce que j'ai voulu, et c'est ce que tu as voulu toi 
aussi, car nous en sommes convenus ensemble, il fallait 
que je parte, il le fallait. Est-ce vrai? 

CLAUDINE. 

Oui, c'est vrai, mais quand nous sommes convenus 
de ton départ, j'avais du courage, mais tu pars ce soir et 
je n'en ai plus. 

VÉTHEUIL. 

ma chérie, mais moi, il faut que j'en aie. Et tu ne 
sais pas jusqu'à quel point il faut que j'en aie pour faire 
ce que je fais. 

CLAUDINE. 

Tu ne peux pas rester encore ce soir, rien que ce soir? 
Ah! si, je t'en prie... 

VÉTHEUIL. 

Hélas! ma chérie, tu sais bien que je suis resté près 



108 AMANTS 

de toi aussi longtemps que je l'ai pu. En partant tout à 
rheure, c'est tout à fait le dernier train que je prends, 
j'arriverai à Marseille juste pour m'embarquer sur le 
bateau; ainsi, tu vois... 

CLAUDINE. 

Oh! non! je ne pourrai pas, c'est au-dessus de mes 
forces ; reste, il faut que tu restes tout à fait. 

VÉTHEUIL. 

Voyons, Claudine, je t'en prie, ne dis pas cela, ne me 
brise pas le cœur davantage. Mais, en supposant que je 
reste, est-ce que nous pourrions reprendre la vie de 
Paris ? avec les mêmes obstacles entre nous deux et les 
mêmes scènes qui nous aigrissent et qui nous lassent; 
car, demain, elles recommenceraient ces scènes-là, et 
nous le savons bien, elles sont la conséquence des con- 
ditions dans lesquelles nous nous sommes rencontrés. 
Ah! parbleu! combien de fois avons-nous essayé d'être 
heureux malgré tout; nous ne l'avons jamais pu... et 
nous ne le pourrions pas davantage, et nous finirions 
par nous détester, par nous trahir même. 



CLAUDINE. 



Oh! non, oh! non! 



VETHEUIL. 

Est-ce que cette vie-là est possible? Ah! non, c'est 
l'enfer, et puis ça serait vilain, après les quelques se- 
maines que nous avons passées ici, seuls, si complète- 
ment seuls; nous avons été trop heureux et nous ne 
pouvons plus concevoir autre chose; nous avons eu un 
mois de bonheur que rien n'est venu troubler... 

CLAUDINE. 

Si ce n'est la pensée qu'il faudrait se séparer... 

VÉTHEUIL. 

Oui, mais cette pensée-là empêchait notre bonheur 
d'être insolent, d'être éclatant, et le teintait de mélan- 
colie... C'était comme la brume qui, ce soir, enveloppe 



ACTE QUATRIÈME f09 

les montagnes, rend leurs contours moins durs, et fait 
de ces masses énormes des choses attendrissantes. 

CLAUDINE. 

Ah! comme tu analyses tes sensations, et comme tu 
es compUqué, môme dans le moment que tu es le plus 
sincère et le plus ému. Est-ce drôle d'être comme ça ! 

VÉTHEUIL. 

Oui, c'est parce que je suis comme ça que je t'ai com- 
prise, le jour où tu m'as dit que tu ne pouvais pas aban- 
donner ton ami, ni compromettre l'avenir de ta lille. 
Sans ça, j'aurais dit : Je veux ! comme tant d'autres, et 
nous aurions semé des désastres autour de nous. En 
tout cas, nous avons été pendant un mois complètement 
l'un à l'autre, sans personne entre nous, seuls, au bord 
de ce lac où se cachent tant d'amours pareilles aux 
nôtres. Nous avons pu même, parfois, avoir l'illusion 
que nous étions libres, nous avons été des AmantLi, 
c'est ce que nous voulions : avoir un mois de bonheur 
absolu... nous l'avons eu, et maintenant, il faut payer. 

CLAUDINE. 

Alors, c'est lini... c'est fini?... 

VÉTHEUIL. 

Écoute, Claudine, viens-là, laisse-moi te parler, 
laisse-moi te dire... 

CLAUDINE. 

Quoi? Qu'est-ce que tu as à me dire? Encore des 
choses raisonnables; tu ne sens donc rien, toi? 

VÉTHEUIL. 

Oh! Cla,udine, c'est mal, ce que tu dis là... Si lu 
savais... mais je suis meurtri, moi aussi, j'ai le v «vurt-n 
lambeaux, je monte un calvaire effroyable, senl.^raout, 
il le faut ! il le faut ! il le faut ! 

CLAUDINE. 

Je ne te reverrai jamais!... 

ti. 10 



ilO AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Mais si... je reviendrai, plus tard, et nous serons 
guéris. 

CLAUDINE. 

Tu crois? 

VÉTHEUIL, avec forée. 

Oui, nous serons guéris; nous ne nous quittons pas 
parce que je t*ai trompée ou que tu m'as trompé, ou 
que nous sommes las l'un de l'autre; il n'y a pas entre 
nous les mensonges habituels ni les habituelles infa- 
mies qui enveniment les blessures d'amour et font les 
plaies inguérissables; nous nous quittons parce qu'il 
y a entre nous ta fille et ton ami, et que nous ne pou- 
vons plus être heureux avec des obstacles si tendres; 
et puis, nous nous disons adieu, c'est vrai, mais c'est 
dans un paysage merveilleux ! 

CLAUDINE. 

C'est comme si tu disais à une femme qui va se 
noyer, qu'elle se noie dans une jolie rivière! 

VÉTHEUIL. 

Tu ne me comprends pas... dans un paysage apai- 
sant, si tu aimes mieux... Plus tard, pas demain, bien 
&ûr, mais plus tard, quand tu penseras à cette terrasse 
de Pallanza, tu reverras en même temps le lac, les 
montagnes, toutes ces choses qui nous entourent et 
qui sont si douces, et quand tu songeras à notre sépa- 
ration, ta douleur, malgré toi, participera du calme 
qui y préside. 

CLAUDINE. 

Jamais!... Il ne faut pas y compter!... Tu es gentil 
de me dire ça, mais moi, je sais bien que je vais souf- 
frir longtemps et cruellement, toujours! D'abord, ce 
pays, je le déteste, je l'ai en horreur, je vais le fuir, le 
fuir. Demain matin, je pars, mioi aussi. Ah! si je pou- 
vais m'en aller toute seule, autre part, n'importe où, 
mais je ne pourrai même pas souffrir à l'aise... on 



ACTE QUATRIÈME Ui 

m'attend, on sera revenu, j'ai eu un mois de congé, 
c'est déjà bien joli. 

VÉTHEUIL. 

Voyons, Claudine, voyons!... 

CLAUDINE. 

Non, c'est ATai, je suis trop malheureuse. Parbleu, 
toi, tu vas voyager, tu vas voir des pays nouveaux, 
ça t'intéressera, tu vas vivre une tout autre vie, et tu 
m'oublieras ! 

VÉTHEUIL. 

Non, je ne t'oublierai pas. 

CLAUDINE. 

Écoute, je voudrais te demander une chose, tu ne 
vas pas te moquer de moi?... 

VÉTHEUIL. 

Pourquoi veux- tu que je me moque de toi? 

CLAUDINE. 

Tu vas trouver cela absurde... 

VÉTHEUIL. 

Mais rien n'est absurde... 

CLAUDINE. 

Eh bien, écoute : c'est très sérieux. Je voudrais que 
tous les soirs, à la même heure, nous regardions la 
même étoile, puisque je ne pourrai môme pas t'écrirc; 
alors, tous les soirs, à dix heures, si tu veux, nous 
regarderons... je ne sais pas, moi... attends... la Grande 
Ourse... oui, c'est ça, la Grande Ourse, c'est la seule 
que je puisse reconnaître; les autres, je m'y embrouille. 

VÉTHEUIL. 

C'est entendu, je te le promets. 

CLAUDINE. 

Et alors, quand tu seras là-bas, dans des pays impos- 
sibles, je penserai que tu es là à regarder le morne coin 



l!2 . AMANTS 

du ciel en même temps que moi... ce n'est pa.s grand'- 
chose, mais c'est toujours ça! 

YÉTHEUIL. 

Oui, mais quand je serai là-bas, dans des pays impos- 
sibles, comme tu dis, il fera jour pour moi quand il 
fera nuit |)our toi, et puis nous ne verrons pas les 
mêmes étoiles. 

CLA.UDINE. 

Pourquoi ? 

YÉTHEUIL. 

Parce que de tous les points de la terre on ne voit pas 
la même partie du ciel; la terre, n'est-ce pas... Enfin, 
ce serait trop long à t'expliquer... 

CLAL'DINE. 

Tu es sûr? Alors, ça n'est pas juste, s'il ne nous 
reste même pas ça. Ah! mon Dieu, comme je vais être 
seulel'Tu aurais mieux fait de ne rien me dire. 

VÉTHEUIL. 

C'est vrai, j'aura.is dû te laisser croire... 

CLAUDINE. 

Écoute donc!..; j 

Qsi entend un lnuil de grelots. 

VÉTHEUIL. 

Oui, c'est la voiture qui vient me cherclier. 

CLAUDINE. 

Déjà! Ah! mon Dieu! 

LE COCHER, patois jîalien. 

Excellence, il est dix heures. J'ai pris les bagages 
de Son Excellence à l'hôtel ; la voiture est en bas. 

CLAUDINE. 

Ali! qu'il attende encore cinq minutes! 

VÉTHEUIL. 

Oui, oui, c'est bien... dans cinq minutes, je viens... 

Le cocher s'en va. Vétlieuil et Claudine restent silencieux quelfiues 
instants. 



ACTE QUATRIEME 113 

VÉTHEUIL. 

Allons, il le faut! 

CLAUDINE. 

Non, écoute, je n'ai pas la force, je ne peux pas, 
ne t'en va pas, je t'en supplie, je ferai ce que tu vou- 
dras, je le quitterai s'il le faut. Si je le quittais, est-ce 
que tu resterais ? 

VÉTHEUIL. 

Ah! oui, je resterais, mais le feras-tu? 

CLAUDINE. 

Oui, si tu veux. 

VÉTHEUIL. 

Écoute, tu le feras? Tu en es bien sûre? Tu sais à 
quoi tu t'engages? C'est le père de ta fille, et tu sais 
que c'est sa vie que tu brises, qu'il n'a de foi qu'en 
toi? Il faut que je te dise toutes ces choses, parce 
qu'après ce serait irrémédiable, tu ne pourrais plus 
te reprendre, je te le défends. 

CLAUDIN] 

Si j'allais le trouver, si je lui avouais tout, il est si 
bon... il comprendrait peut-être. Veux-tu que je lui 
dise que nous nous aimons et qu'il ne faut pas nous 
séparer... 

VÉTHEUIL. 

Ah! tu vois bien !... tu ne peux pas... Aller le trouver... 
c'est fou ce que tu dis là. Il n'y a pas d'homme qui 
comprenne ces choses-là. Non, tu vois bien qu'il faut 
que je parte. 

LE COCHEa, dans son patois. 

Excellence, il est dix heures un quart. Nous avons 
juste le temps d'arriver à Locarno pour le train de 
onze heures, il y a de grandes montées. 

VÉTHEUIL, au cocher. 

C'est bien, je viens tout de suite. 

CLAUDINE. 

Qu'est-ce qu'il dit? 

lu. 



iU AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Qu'il est dix heures un quart et que nous avons 
juste le temps pour être à Locarno à onze heures. 

CLAUDINE. 

Eh bien, adieu ! (irès long baiser.) Laisse-moi te regar- 
der, Georges, Georges, il me semble que tu meurs. 
Va-t'en ! va- t'en. Ne me dis plus rien ! 

Elle tombe sur un banc, la tête dans ses mains, et sanglote. On entend 
les grelots du cheval qui tintent. Le bruit s'éloigne. 



Et c'est ainsi que put le quatrième acte. 



ACTE CINQUIÈME 



Chez Henriette Jamine. Le hall de l'ancien hôtel Rozay, place des 
États-Uni»s, où Jamine, ce soir-là, pend la crémaillère. Fleurs, 
lumières, tziganes, soupers par petites tables. À chaque table, 
trois ou quatre soupeurs. Au lever du rideau, tous les convives 
écoutent silencieusement Boldi, le chef des tziganes, qui verse 
un air dans l'oreille de Jamine. 



SCÈNE PREMIÈRE 

Claudine ROZAY, JAMINE, Madame GRÉGEOIS. 
Madame SORBIER, VÉTHEUIL, RUYSEUX, de 
SAMBRÉ, RAVIER, SCHLIiNDER, PRUNIER, etc. 

MADAME SORBIER, quand lioldi a fini. 

Dites donc, Schlinder, faites-moi le plaisir d'appeler 
Boldi, voulez-vous, pour qu'il me joue cet air que 
j*aime tant, que nous avons entendu à Vienne cet 
automne, vous savez bien? 

SCHLINDER. 

Mais certainement, chère amie. (Appciam.) Boldi! 
Voulez-vous venir près de madame et lui jouer le 
lied d'amour... 

Bolili s'approciic de la table où est Sciiiiiutcr et verse dans l'oreillo 
de MaduiQc Sorbier l'air demandé, el quand il a fini : 

PRUNIER. 

Ça a jeté un froid, cet air-là, vous ne trouvez pas? 



116 AMANTS 

J AMINE. 

Non, je le trouve très joli, moi. 

PRUNIEB. 

Allons donc! il est triste, ie n'aime pas la musique 
triste. 

JAMINE. 

Parbleu, vous voudriez toujours qu'on vous joue : 
Allume! allume! 

PRUNIER. 

Certainement, au moins c'est dansant. 

RAVIER. 

C'est chahutant, même. 

; JAMINE. 

Eh bien, moi, j'adore la musique mélancolique au 
contraire, celle qui fait rêver. Il y a certains airs que 
je voudrais que l'on me joue... pendant que l'on me 
dirait des choses très douces. 

PRUNIER. 

Pourquoi dis-tu ça en regardant Ravier? 

RAVIER. 

Allons, Prunier, voyons, ne vous fâchez pas, ne 
gâtez pas une si belle soirée. 

PRUNIER. 

Vous me mettez en colère avec toutes vos bêtises... 
comme si la musique avait une influence sur ces 
choses-là. 

JAMINE. 

Je suis sûre que Ravier me comprend. 

RAVIER. 

Ah! comme vous avez raison, madame, et quelle 
confidente, quelle entremetteuse que la musique! Il 
parait que Massenet vient d'écrire une mélodie sur 
des vers de Verlaine; elle est si troublante qu'elle a 
été interdite par la censure, on n'a laissé que les paroles. 



ACTE CINQUIÈME 117 

PRUNIER. 

Qu'est-ce que vous racontez là? 

RAVIER. 

La vérité. 

MADAME GRÉGEOIS, à une autre table. 

Qu'est-ce qu'on attend? 

DE SAMBRÉ. 

On attend quelque chose de grand. 

MADAME GRÉGEOIS. 

On dirait qu'il y a un moment de malaise et de gêne 
indescriptible. 

DE SAMBRÉ. 

Aux conversations étincelantes, aux joyeux éclats 
de rire a succédé le silence le plus pénible. 

MADAME SORBIER. 

Qui portera le toast à la bonne maîtresse de la 
maison? 

SCHLINDER. 

Selon la coutume française, dans les familles à leur 
aise. 

MADAME SORBIER. 

Mais Ravier est désigné pour cette besogne. 

SCHLINDER. 

Et qu'il ne nous dise pas qu'il n'a rien préparé; 
toute la soirée, il était absorbé comme un homme qui 
a répété par cœur ce qu'il va improviser. 

MADAME SORBIER. 

Tenez, qu'est-ce que je vous disais, le voilà cpii se 
lève. 

RAVIER, debout sur une chaise. 

Mesdames... Messieurs. C'est sans la moindre émo- 
tion que je prends la parole... 

DE SAMBRÉ. 

Vous dites ça... 



ii8 AMANTS 

RAVIER. 

Non, je vous assure que je ne suis pas le moins du 
monde ému. 

SCHLINDER. 

Il ment. 

RAVIER. 

Qu'est-ce que je risque? Je suis tellement sûr que, 
quoi que je dise, vous allez pousser des hurlements 
comme un tas d'invités que vous êtes; alors, je serais 
bien bête de me fouler la matière grise pour trouver 
des formules nouvelles. Je vous propose donc de boire 
tout simplement à la santé de nos hôtes, et d'abord de 
jvjme Henriette Jamine, notre ravissante amphitryonne, 
dont la beauté n'est plus à louer, et de boire aussi à la 
santé du patron, Ernest Prunier, (D'un ion méprisant.) qui 
est bien le plus grand marchand de ciments que je 
connaisse. 

TOUS. 

Bravo ! bravo ! 

RAVIER. 

Messieurs,, l'exemple que nous offre ce couple n'est-il 
pas admirable? Et devant des existences si bien rem- 
plies, devant ce labeur incessant, devant une telle 
compréhension de la vie, (se tournant vers Jamine.) per- 
mettez-moi de boire. Madame, au commerce, (se tour- 
nant vers Prunier.) Mousicur, à l'industric ! 

TOUS. 

Bravo ! bravo ! 

Brouhaha. Pendant qu'on enlève les petites tables, tous ces gens se 
réunissent par groupes. Dans un coin, Claudine Rozay et Ruyseux. 

RUYSEUX. 

Eh bien, chère amie, qu'est-ce que vous dites de 
tout ça? 

CLAUDINE. 

Il y a si longtemps que je n'ai entendu tant de 
bruit que je suis un peu abrutie. Tous ces gens-là, 
pour moi, ont l'air de fous, et leur gaîté ne m'amuse 



ACTE CUNQLIÊiME Md 

pas du tout ; d'ailleurs, il faut tout dire, ils n'ont pas 
dû me trouver bien drôle non plus. 

RUYSEUX. 

Allons donc! vous savez bien que vous êtes toujours, 
la plus jolie. 

CLAUDINE. 

Oh! oh! 

RUYSEUX. 

Et la plus aimée. 

CLAUDINE. 

Ça, je le crois. 

RUYSEUX. 

Que voulez- vous? nous ne sommes plus mondains, 
nous ne sommes plus bien Parisiens. : 

CLAUDINE. 

Dieu vous entende ! 

Dans un autre coin. Ravier, Jaaiine, Grégeois, clc. 
J AMINE, a Ravier. 

C'était charmant, vous savez, votre petit discours. 

PRUNIER. 

Charmant! J'en ai été très touché! 

RAVIER. 

Je n'ai dit que la vérité. 

MADAME SORBIER. 

Absolument! Le souper a été très gai... on s'est 
beaucoup amusé. D'ailleurs, vous avez arrangé cet 
hôtel avec un goût... C'est une très jolie crémaillère!... 

JAMINE. 

Et vous savez, ça ne fait que commencer, j'ai 
l'intention de donner quelques fêtes cet hiver. 

MADAiME GRÉGEOIS. 

Ce sera plus gai qu'avec ranciennc propriétaire. 

JAMINE. 

Oui, oui, jo n'ai pas l'intention de vi\Te à l'écart 



120 AMAÎSTS 

comme Claudine Rozay; je donnerai des redoutes, des 
dîners à têtes... 

RAVIER. 

C'est ça, des dîners à têtes, avec des robes à queue. 

JAMINE. 

Que vous êtes bête, Ravier! Enfin, ça va être tout 
â fait la grande vie, n'est-ce pas, Ernest? 

PRUNIER. 

Oui, il faudra faire venir les petites Anglaises, vous 
savez, les sisters Lewelyn. 

JAMINE. 

Mais non, on ne fera pas venir les petites Lewelyn; 
quand elles sont là, il n'y a pas moyen d'avoir les 
messieurs, et puis, c'est très mauvais pour vous de 
voir les petites Lewelyn : vous savez bien que ça 
vous congestionne. Non, non, on jouera ici la comédie. 

RAVIER. 

Vous ne savez pas ce qu'il faut faire jouer ici? C'est 
une jolie petite revue. 



JAMINE. 

RAVIER. 

JAMINE. 

TOUS. 



Qui la fera ? 

Moi! 

Qui la jouera? 

Nous! 

RAVIER. 

Vous accepteriez des rôles? 

MADAME GRÉGEOIS. 

Accepter? Mais nous intriguerons pour en avoir. 

JAMINE. 

Et puis, j'ai des amis au théâtre : Raymonde Percy 
qui jouait dans Le Sept de Pique. 



ACTE CINQLIÈME 121 

MADAME SORBIER. 

Ah! oui, qu'est-ce qu'elle a donc fait dans L6 Sept 
de Pique? 

J AMINE. 

Mais elle a fait tomber la pièce. 

DE SAMBRÉ. 

11 n'y a plus à hésiter. 

MADAME SORBIER. 

Qu'est-ce que je ferai, moi? 

RAVIER. 

L'Exposition de 1900, et vous, madame Grégeois, 
vous ferez la Commère. 

JAMINE. 

Eh bien, maintenant que tout est débarrassé, on 
peut danser. 

Les tziganes jouent, des couples s'enlaccnl cl tourbillonnent. 
RAVIER, à Jamine. 

Vous savez que je vous adore! 

JAMINE. 

Chut! chut! Vous me direz cela demain! Venez à 
cinq heures. 

RAVIER. 

Ici? 

JAMINE. 

Oui, ici. 

RAVIER. 

Crémaillère ? 

JAMINE. 

Crémaillère! 

RAVIER. 

La route est belle ? 

JAMINE. 

Elle n'est pas vilaine. 



II. Il 



122 AMANTS 



SCENE II 
Les Mêmes, GAUDERIC. 

gauderig. 

Je VOUS demande pardon, chère madame, de vous 
déranger, mais je vais m'en aller et, avant de partir, 
j'aurais bien voulu avoir quelques détails pour mon 
article, si vous voulez que je parle de votre soirée. 

JAMINE. 

Mais, certainement, monsieur; mais je ne sais pas 
ce qu'il faut vous dire. Voici monsieur Ravier qui 
vous donnera tous les renseignements nécessaires, 
bien mieux que moi-même, il a tellement l'habitude î 
N'est-ce pas, Ravier? 

RAVIER. 

Mais parfaitement. 

JAMINE. 

Alors, laissez-moi vous présenter. Monsieur Ravier, 
monsieur Gauderic. 

RAVIER. 

Enchanté, monsieur. 

GAUDERIC. 

Mon nom ne vous dit sans doute rien, mais c'est 
moi qui signe dans Le Trwelin « Will of the VVisp » ! 

RAVIER. 

En effet, je connais a Will of the Wisp ». 

JAMINE. 

C'est un nom anglais, n'est-ce pas? Qu'est-ce que 
ça veut dire ? 

GAUDERIC, avec grâ«e. 

Ca veut dire : Feu follet ! 



ACTE CINQUIEME i23 

JAMINE, le regardant en riant, à cause que Gaudcric est laid 
et commun. 

Hi!hi!hi! Feu follet! 

Elle s'en va; un gentleman la cuiille au passage et l'entraîne dans 
le tourbillon. 

RAVIER. 

Monsieur, je suis à votre disposition. 

GAUDERIC. 

Mon Dieu, monsieur, vous savez comment on pro- 
cède ordinairement : ce sont les maîtres de la maison 
qui envoient eux-mêmes une petite note sur leur 
soirée... On l'insère gratuitement ou non, mais, en 
tout cas, c'est toujours banal, sans originalité, sans 
couleur; ce n'est jamais que de la littérature de gens 
du monde. Au Trivelin^ nous procédons autrement : 
j'aime à me rendre compte par moi-même, à vivre 
quelques instants dans le milieu dont je dois écrire, 
pour en saisir la nuance exacte; je cherche par con- 
séquent les indications un peu intimes et je ne recule 
pas devant la grosse indiscrétion. Ici, vous ê4.es de la 
maison, que faut-il dire? 

RAVIER. 

Mon Dieu, monsieur, c'est bien simple. Vous n'avez 
qu'à dire qu'on pendait la crémaillère chez Henriette 
Jamine, dans le ravissant petit hôtel que vient de lui 
offrir M. Ernest Prunier. 

GAUDERIC. 

Ah! c'est Prunier qui a payé l'hôtel... Prunier, le 
marchand de ciments? 

RAVIER. 

Lui-même, les petits cadeaux cimentent l'amitié.. 
Tenez, voilà un mot pour votre article. 

GAUDERIC. 

Est-ce que cet hôtel n'appartenait pas à Claudine 
Hozay avant d'être acheté par M»"« Jamine? 



124 AMANTS 

RAVIER. 

En effet. 

GAUDERIC. 

Et pourquoi Claudine Rozay a-t-elle vendu? Situa- 
tion embarrassée ? Revers de fortune ? 

RAVIER. 

Oh! pas du tout! Elle a vendu, parce qu'elle en 
avait assez... parce qu^elle veut vivre à la campagne. 

GAUDERIC. 

Et y a-t-il des notabilités ici? Pourriez-vous me 
citer quelques noms? 

RAVIER. 

Dans quel ordre ? 

GAUDERIC. 

Dans Tordre que vous voudrez, ça m'est égal. 

RAVIER. 

Non, mais vous dites des notabilités... Alors, je vous 
demande dans quel ordre, dans quelle partie, si vous 
aimez mieux. 

GAUDERIC. 

Politique, finances, art. 

RAVIER. 
Il y a Schlinder!... (Gauderlc écrit sur ses manchettes.) Ah! il 

vous faut des manchettes pour écrire, comme à 
M. de Buffon. 

GAUDERIC. 

Oui, mais moi, ce sont des manchettes documen- 
taires. 

RAVIER. 

Il y a Schlinder, l'ex-préfet de police, qui a été 

révoqué, il y a deux ans; il y a le comte de Ruyseux, 

le président des comités royalistes ; il y a Vétheuil qui 

revient d'Indo-Ghine, où il était parti avec la mission 

Renaud... et puis d'autres seigneurs sans importance 



I 



ACTE CINQUIÈME 125 

GAUDERIC. 

Et les femmes? Pourriez-vous me donner quelques- 
noms? 

RAVIER. 

Oh! les femmes qui sont ici ont horreur de la publf- 
cité... Elles ne tiennent pas du tout à ce que leur nom 
soit imprimé dans les feuilles. 

GAUDERIC. 

Pourtant, ce sont... 

RAVIER. 

Des femmes entretenues... mais une catégorie spé- 
ciale de femmes entretenues... elles sont dans une- 
certaine situation, elles ont des enfants qu'elles pré- 
tendent élever aussi bien que dans les plus correctes^ 
familles. Elles mettent leur coquetterie à ce qu'on ne 
parle pas d'elles, c'est ce qui les différencie des cocottes. 

GAUDERIC. 

Et des duchesses. Je vous demandais ça, parce 
qu'on aime toujours ces petites réclames. 

RAVIER. 

Et c'est absurde! A quoi ça sert-il? Ça ne trompe- 
personne... entre nous, nous savons bien à quoi nous- 
en tenir quand nous lisons que la belle M"'^ Fromage 
a chanté comme un ange l'air des Bijoux de Faust ^ 
ou que M. Le Pinson a fait jouer avec le plus grand 
succès un acte de sa façon. 

GAUDERIC. 

Je sais bien, mais c'est de leur snobisme que nous- 
vivons! 

RAVIER. 

Il faut en rir;3. 

GAUDERIC. 

Il me reste à vous remercier, cher mon^itu'", de 
votre amabilité. 

II. 



126 AMANTS 

RAVIER. 

Mais du tout, trop heureux. Dites-moi, vous ne 
m'oublierez pas dans votre petit compte rendu de la 
soirée... Je vais vous donner ma carte... C'est moi qui 
ai fait la revue que Ton a jouée dernièrement au cercle. 

Ils sortent. 



SCÈNE III 
VÉTHEUIL, CLAUDINE. 

CLAUDINE. 

Tenez, ici, nous serons très bien pour causer... 
Alors, vous êtes de retour à Paris... 

VÉTHEUIL. 

Depuis la semaine dernière seulement. 

CLAUDINE. 

C'est vrai, vous avez été absent dix-huit mois!..., 
EtVous avez voyagé tout ce temps-là? 

VÉTHEUIL. 

Oui, j'ai voyagé, j'ai exploré des pays terribles et 
merveilleux... J'ai eu chaud, j'ai eu froid, j'ai eu faim, 
j'ai eu soif, j'ai fait douze cents lieues dans les déserts! 

CLAUDINE. 

Douze cents lieues!... Asseyez- vous donc... Et par 
quel hasard êtes-vous ici ? 

VÉTHEUIL. 

Mais ce n'est pas un hasard. Oui, figurez-vous que, 
•de retour à Paris, ma première pensée a été d'aller 
vous voir, mais je n'ai pas osé. 

CLAUDINE. 

Pourquoi? Vous auriez pu... maintenant... 



ACTE CINQUIÈME i-27 

VÉTHEUIL. 

Eh bien, oui, mais je n'ai pas osé. Je suis allé voir 
Jamine, j'ai appris qu'elle demeurait maintenant ici, 
qu'elle avait acheté votre hôtel. Vous pensez si ça 
m'a donné un coup. J'ai cru qu'il était arrivé un mal- 
heur. J'ai couru chez Jamine qui m'a bredouillé un tas 
de choses auxquelles je n'ai d'ailleurs rien compris, 
si ce n'est qu'elle pendait la crémaillère aujourd'hui, 
qu'il y avait une grande fête chez elle à laquelle vous 
étiez naturellement invitée, et que ce serait un excel- 
lent terrain pour vous rencontrer. 

CLAUDINE. 

Tiens, tiens ! Elle ne m'avait rien dit de tout cela. 

VÉTHEUIL. 

Elle craignait j>eut-être que, si vous étiez avertie, 
vous ne vinssiez pas. 

CLAUDINE. 

Pourquoi ça? 

VÉTHEUIL. 

Je ne sais pas. 

CLAUDINE, Icxaminant. 

Vous avez un peu vieiUi... Dites donc, il y a pas mal 
de cheveux blancs dans tout ça... 

VÉTHEUIL. 

C'est que j'ai souiïert beaucoup et de toutes façons... 
C'est la suite des fatigues, des privations de toutes 
sortes... dont la plus douloureuse était de vous! 

CLAUDINE. 

C'est vrai ? 

VÉTHEUIL. 

Ah! oui! vous étiez bien entrée dans mon cœur... 
C'a été dur d'être séparé de vous... 

CLAUDINE. 

Alors, vous pensiez à moi ? 



128 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Profondément! Mais, vous, vous n'avez pas changé. 

CLAUDINE. 

Vous êtes trop aimable. Si, j'ai changé, j'ai quelques 
cheveux blancs, moi aussi; seulement, je me teins un 
peu; j'aime mieux vous le dire, sans ça vous croiriez 
que je n'ai pas eu de chagrin, et j'en ai eu, pourtant! 

VÉTHEUIL. 

Oh ! ma chère Claudine ! 

Un silence. 

CLAUDINE. 

Vous VOUS rappelez, il y a trois ans, c'est ici que vous 
êtes venu, c'est dans ce même coin que nous avons 
causé pour la première fois, et j'avais si peur de l'aven- 
ture... Hein?... Gomme tout ce que j'avais prédit est 
arrivé, pourtant! Enfin! nous l'avons bien voulu. 

VÉTHEUIL. 

Certainement, nous l'avons bien voulu, mais il y 
a eu autre chose qui nous a poussés l'un vers l'autre, 
et nous pourrions dire comme les enfants que l'on 
gronde : « Ce n'est pas ma faute. » La plupart du 
temps, ils ont raison, ce n'est pas leur faute s'ils sont 
nés malfaisants, gourmands, paresseux, et ce n'est 
pas la nôtre non plus, puisque nous étions nés amants... 
Amants! Il y a des forces fatales qui accrochent les 
êtres l'un à l'autre, et la fatalité est la vieille loi du 
monde; seulement, les moralistes ne peuvent pas le 
dire, parce qu'alors l'humanité s'effarerait. 

CLAUDINE. 

Oui, c'est comme lorsqu'il y a une épidémie dans 
une ville, les médecins cachent la vérité. Ah! oui, nous 
sommes tous bien faibles, et insuffisamment armés 
pour la vie. 

VÉTHEUIL. 

Sans doute, on a beau n'être pas méchant et avoir 



ACTE CINQUIÈME ii9- 

même très précis et très exact le sentiment du devoir, 
la nature donne en même temps, à des êtres comme 
nous, de la sensualité et de la sensibilité, c'est-à-dire 
de quoi faire toutes les sottises imaginables! Alors, 
c'est une lutte perpétuelle. 

CLAUDINE. 

Oui, mais enfin, nous en sommes sortis vainqueurs.., 
(souriani.) Vainqueui's à la façon des héros qui revien- 
nent mutilés, avec les bras et les jambes en moins. 

VÉTHEUIL, souriant. 

Oui, mais il reste toujours la place où accrocher 
rétoile des braves! 

CLAUDINE. 

Et puis, ça n'est pas vrai! nous ne sommes pas 
mutilés, nous avons été aussi malheureux qu'on peut 
l'être, et maintenant, nous sommes guéris. Ah! mon 
pauvre Georges, vous rappelez-vous nos adieux sur la 
terrasse de Pallanza, le ciel criblé détoiles, les mon- 
tagnes enveloppées de ^rume, et notre ami le pêcheur 
qui chantait : Vorrei Tnorire. 

VÉTHEUIL. 

Il savait qu'on Técoutait... Quel cabot! 

CLAUDINE. 

Et comme il chantait du nez!... Je me le suis chante 
bien souvent depuis, cet air délicieusement commun : 
c'est vous qui aviez raison, ce soir-là, et tout ce qu»* 
vous aviez prédit est arrivé... Oui, oui, cette nuit 
d'adieux était si douce et si belle, que la douleur que* 
j'ai ressentie, poignante d'abord, est devenue trè.s 
calme. Mais ne croyez pas que ça s'est fait tout de 
suite... Pendant longtemps, j'ai eu des crises de larmes, 
je pleurais jour et nuit, puis une espèce de maladie 
noire... J'ai été très malade! 



130 AMANTS 

VÉTHEUIL. 

Ah! ma pauvre amiel Mais alors, qu'est-ce qu'on 
disait autour de vous? 

CLAUDINE. 

Je donnais des raisons vagues, absurdes, ou je n'en 
donnais pas du tout, et on s'en contentait. On était 
toujours très bon, très affectueux, (siience.1 Oui, il ne 
s'est douté de rien. 

VÉTHEUIL. 

Ah! tant mieux, tant mieux ! 

CLAUDINE. 

Mais croyez-vous que ma fille a tout compris, elle? 
Autant qu'elle pouvait comprendre, la pauvre petite. 
Elle a deviné, en tout cas, que c'était par vous que je 
souffrais, que c'était vous qui me faisiez pleurer, et, 
vous savez, le grand portrait que vous m'aviez donné, 
^lle vous a crevé les yeux sur ce portrait-là!... 

VÉTHEUIL. 

Elle est très avancée pour son âge ! 

CLAUDINE. 

Elle vous aurait crevé les yeux aussi bien^à'vous. 

VÉTHEUIL. 

d'est déjà une femme. 

CLAUDINE. 

Oh ! vous, vous n'avez pas à vous plaindre. 

VÉTHEUIL. 

Ça, c'est vrai, je plaisantais. 

CLAUDINE. 

Et qu'est-ce que vous allez faire maintenant que 
vous voilà revenu à Paris? Vous allez être fêté, très 
<iemandé; pensez donc, un explorateur! Ces demoi- 
selles vont vouloir toutes savoir comment on fait 
l'amour au désert... 



ACTE CINQUIÈME 13f 

VÉTHEUIL. 

Ah! non, je ne vais plus faire la fête; d'abord, lors- 
qu'on a vécu comme j'ai vécu dix-huit mois, la vie de 
Paris n'est plus possible. Je regardais tous ces gens-lô, 
tout à l'heure, j'entendais leurs discours, ils sont odieux, 
grotesques en tout cas; hommes et femmes, ce sont des 
pantins ridicules ; ça n'existe pas, surtout à côté des 
gens avec lesquels j'ai fait cette expédition. Ah! des 
hommes, ceux-là, des caractères et des énergies admi- 
rables; et quand on les a connus, on veut leur ressem- 
bler. Non, je vais m'en aller bien loin, je vais faire de 
la colonisation. 

CLAUDINE. 

Vous avez raison, mais ça ne sera pas gai là-bas 
tout seul. 

VÉTHEUIL, un peu gêné. 

Je ne serai pas seul, je vais me marier; j'éoouse la 
sœur d'un de mes camarades d'expédition. 

^CLAUDINE. 

Comment? Et vous êtes revenu depuis huit jours à 
peine. Dites donc, ça s'est décidé bien vite ce ma- 
riage-là. 

VÉTHEUIL. 

Je la connais depuis plus d'un mois : en rentrant en 
France, nous l'avons prise en route à Saigon, et nous 
sommes revenus sur le même bateau. 

CLAUDINE. 

Elle est jolie, votre fiancée? 

VÉTHEUIL. 

Elle est moins jolie que vous. 

CLAUDINE. 

Ne dites donc pas ça; dans quelques semaines, vous 
la trouverez jolie entre toutes les femmes. D'ailleurs^ 
vous devez avoir son portrait sur vous. 



d32 AMANTS 

VÉTHEUIL, sans aplomb. 

JMon, je ne Tai pas. 

CLAUDINE. 
Alors, montrez-le moi. (ll lui montre une photographie.) VoUS 

avez raison, elle n'est pas jolie, mais elle a Tair éner- 
gique et doux à la fois... Vous voyez, moi, je ne lui 
crève pas les yeux à ce portrait, et si jamais je ren- 
contre Toriginal, je Tembrasserai de tout mon cœur. 

VÉTHEUIL. 

Ah ! que vous êtes gentille ! 

CLAUDINE. 

Est-ce drôle tout de même la vie! Quand je pense 
que pendant des mois, je n'ai fait que pleurer et penser 
à vous. Si je voyais dans la rue quelqu'un qui vous 
ressemblait, tout mon sang affluait au cœur, je deve- 
nais pâle, obligée de me retenir à n'importe quoi pour 
ne pas tomber là, et vous voilà, vous m'annoncez que 
vous allez vous marier, et je suis si ]naitresse de moi 
et si contente même, oui, contente, que c'est sans 
rarrière-pensée, véritablement comme une amie, que je 
vous tends les mains et que je vous félicite. 

VÉTHEUIL. 

Quelle femme adorable vous êtes toujours! 

CLAUDINE. 

Mais oui! Et puis, que voulez- vous! On est guéri!... 

VÉTHEUIL. 

Oui, et c'était inévitable, parce que, nous pouvons 
le dire, nous nous sommes quittés d'une façon loyale. 
Il y a eu une blessure terrible, c'est vrai, et profonde, 
un arrachement épouvantable, mais, comme disent les 
chirurgiens, la plaie était belle. Il n'y avait pas à 
craindre de gangrène, c'est-à-dire de rancune, de ven- 
geance, de rage, tout ce bas cortège des vilaines sépa- 
rations. 



ACTE CINQUIEME 133 

CLAUDINE. 

C'était véritablement un devoir qui nous a séparés, 
et c'est une forte consolation... je crois bien que c'est la 
seule, (un silence.) Eh bien, moi aussi, je vous annonce 
mon mariage. 

VÉTHEIUL. 

Vraiment? 

CLAUDII^E. 

Oui : figurez-vous qu'il s'est passé une foule d'événe- 
ments pendant votre absence. 

VÉTHEUIL. 

Je pense bien. 

CLALiDIME. 

La comtesse de Ruyseux est partie, il y a quelques^ 
semaines, avec un officier. 

VÉTHEVIL. 

Non? 

CLAUDINE. 

Absolument! Alors Ruyseux s'est considéré comme 
libre; il divorce, et il m'a demandé si je voulais être 
sa femme. J'ai refusé d'abord, j'ai beaucoup hésité, 
finalement j'ai accepté. Nous allons à la campagne, 
dans nos terres, loin des villes, loin du bruit : nous ne 
reviendrons sans doute à Paris que lorsque Denise aura 
dix-huit ans. 

VÉTHEUIL. 

En somme, c'est une jolie pièce : ça finit par doux 
mariages. 

CLAUDINE. 

Oui, mais serons-nous heureux? 

VÉTHEUIL. 

Ça, c'est une autre pièce. Pourtant, puisque nous 
allons vivre au milieu des prairies et des forêts, dans la 
nature reposante et bonne conseillère, oui, nous serons 
heureux. Ah! si nous restions ici, dans cotte ville 
pleine de troublos et de suggestions, nous qui sommes 
II. 12 



134 AMANTS 

des êtres de passion, avant que toute flamme s'éteigne 
en nous, nous aurions peut-être le désir d'une aven- 
ture. Vers quarante ans, vous aimeriez un trop jeune 
homme qui vous ferait souffrir et qui vous Priserait 
définitivement le cœur... 

CLAUDINE. 

Ah! taisez- vous, ne dites pas ça! 

VÉTHEUIL. 

Moi, vers cinquante ans, j'aimerais une beaucoup 
trop jeune personne qui se moquerait de moi, et qui 
me ferait voir du pays! 

CLAUDINE. 

Nous en avons vu assez ! 

VÉTHEUIL. 

Oui, et puis, quand on a vécu, quand on a observé, 
on arrive à la vraie philosophie, et l'on se dit qu'au 
fond de tout ça, le bonheur, ou du moins, ce qui en 
approche le plus, c'est encore de... 

A ce moment, et sans lui laisser finir la phrase, une farandole éc]}.Q- 
velée entre dans le petit salon, €t, daos sa folie, entraîne Claudine 

et Vétheuil. 



Et c'est ainsi que finit le cinquième acte 



LA DOULOUREUSE 



COMÉDIE EN QUATRE ACTES 

Représentée pour la première fois, sur le théàlre du Vaudeville, 
le 12 février 1897. 



PERSONNAGES 



PHILIPPE LAUBERTHIE MM. Calmettes. 

ANDRÉ FREVILLE Mayer. 

CRESSON Mangin. 

LUBIN ToRiN. 

YORICK LAMBERT Gildès. 

COLAS Numa. 

STANY DES TREMBLES DAUVILLIERS. 

GASTON ARDAN Chautard. 

FLOCK '. . . . Fleury. 

SUREAU Rambert. 

BLADRU (du Gers) Leubas. 

CORMIER Cueille. 

FLAVEL Grandjean. 

HÉLÈNE ARDAN M"»" Réjane. 

GOTTE DES TREMBLES L. Yaonr. 

MADAME LEFORMAH. ... Henriot. 

MADAME SUREAU SoREL. 

MADAME FLOCK SUZANNE Avril. 

MADAME BLADRU (du Gers) , . Claudia. 

MADAME DE PAILLY M. Laurent. 

UNE GOUVERNANTE Netza. 

/ Grancey. 



[ Faury. 

J. 



LES SOEURS CLARISSON. ^ J. Laurent, 

/ Fédy. 

\ Kerhoas. 



LA DOULOUREUSE 



ACTE PREMIER 



Chez Gaston Ardan, eu son hôtel de l'avenue de Wagram. Instal- 
lation riche, mais sans tradition. Fête de season et de grande 
semaine : c'est en effet dans les premiers jours de juin, la 
veille de la grande course de haies, à Auteuil. 

Des petites filles en jupe courte, avec de longs cheveux blonds, 
des chaussettes mauves, sont disséminées parmi les invités. Ce 
sont les petites Clarisson. Chacune d'elles est très entourée. 



SCÈNE PREMIÈRE 
Madame FLOCK. Un GIGOLO, CRESSON, LUBIN, 

LAMBEHT, FLOCK, invités, InvUées. 

Au lever du rideau, la bousculade au buffet; on entend les phrases 
ordinaires. 

UN MONSIEUR. 

Voulez-vous un verre de Champagne? 

UNE DAME. 

Tâchez de m'avoir un consommé. 

UN JEUNE HOMME. 

Restez là. Je vais vous apporter du café glacé. 



138 LA DOULOUREUSE 

UNE DAME. 

Une simple tasse de chocolat avec de la brioche. 

MADAME FLOCK, à un gi-olo. 

Quand arrive cette heure-ci, on a l'estomac dans les 
talons, vous ne trouvez pas? 

LE GIGOLO. 

C'est qu'il est deux heures du matin. 

MADAME FLOCK. 

Heureusement qu'ici c'est une maison où l'on mange 
bien. Avez- vous déjà dîné ici? 

LE GIGOLO. 

Non, jamais... je connais à peine les Ardan. ' 

MADAME FLOCK. 

Eh bien, M™® Ardan s'entend très bien à donner à 
dîner, on voit qu'elle s'en occupe... C'est une cuisine 
élégante et loyale en même temps. 

LE GIGOLO, sans conviction. 

Ce que vous me dites là me fait le plus grand plaisir. 

MADAME FLOCK. 

Et même quand ils donnent des soirées, le buffet 
est très soigné... rien n*est laissé au hasard; ces choux 
grillés sont exquis. Vous êtes trop jeune... mais vous 
verrez plus tard, vous apprécierez les maisons où il y a 
un bon buffet... elles sont rares. Donnez-moi donc 
encore un chou grillé, voulez- vous ? 

LE GIGOLO, lui mettant brutalement l'assiette pleine de choux grillés 
dans la main. 

Tenez, puisque vous les aimez, fmissez-les donc ! 

ARDAN, s'approchant d'un groupe formé de Cresson, Lubin, Flock, 
Yorick Lambert. 

Eh bien ! qu'est-ce que vous faites ? Vous ne prenez 
rien? 



ACTE PREMIER 139 

CRESSON. 

Il n*y a pas moyen de se faire servir... ils n'ont donc 
pas dîné tous ces gens-là? 

ARDAN. 

Si vous avez soif, j'ai fait établir un bar dans la 
vérandah!... C'est Colas qui a eu cette idée-là. 

FLOCK, léger accent lourd. 

Vraiment, un bar? C'est original. 

ARDAN. 

Il faut que vous voyiez ça : il y a des garçons en 
vestes blanches, des verres de toutes les couleurs, de 
grosses bouteilles de Champagne et des piles de bœuf 
salé; c'est arrangé avec beaucoup de goût. 

LUBIN. 

Qui va demain à Auteuil ? 

FLOCK. 

Qu'y a-t-il demain à Auteuil ? 

LUBIN. 

Il y a la grande course de haies, monsieur Stock. 

FLOCK, rectifiant. 

Je m'appelle Flock, Flock. 

LUBIN. 

Oh! pardon! 

FLOCK. 

Moi, je ne vais qu'au Grand Prix de Paris. 

YORICK LAMBERT. 

On ne va plus au Grand Prix de Paris, monsieur 
Cloque. 

FLOCK, rectifiant. 

Flock! Flock! 

YORICK LAMBERT. 

Ah! pardon... Moi, j'y vais parce que c'est mon 
métier : il faut que je voie tout; mais vous, un homme 



140 LA DOULOUREUSE 

chic, un homme dans la commission, vous ne pouvez 
pas vous commettre dans ces endroits-là. 

CRESSON. 

Déjà, ava,nt-hier, au grand steeple, c'était très purée, 
on ne va plus qu'à la course de haies et le jour des 

mails, monsieur Troc h. 

FLOCK, rectifiant. 

Flock'.Flock! 

CRESSON. 

Oh! pardon! 

FLOCK. 

Eh bien, je vais toujours au Grand Prix... ça me 
manquerait. J'y allais quand j'étais petit, avec mon 
père, sur la pelouse, parce qu'en ce temps-là tout le 
monde ne se payait pas le pesage comme mainte- 
nant... Oui, je me rappelle, nous y allions par le chemin 
de fer ou les bateaux, et c'était du délire quand c'était 
un cheval français qui gagnait. Est-ce un Français 
qui gagnera cette année ? 

LUBIN. 

Ça, monsieur Tock 

YORICK LAMBERT et CRESSON. 

Flock!Flock! 

LUBIN. 

Oh! pardon... Ça, monsieur Flock, je m'en fiche 
comme d'une frontière : il n'y a pas de cheval anglais 
ni de cheval français, il y a le cheval galette. 

FLOCK. 

C'est égal, vous avez beau dire... ça fait toujours 
plaisir. 

YORICK LAMBERT. 

Vous avez raison, mon cher monsieur Lévy. 

FLOCK, rectifiait. 

Flock! Flock! 

YORICK LAMBERT. 

C'est ce que je disais... vous avez raison, mon cher 



ACTE PREMIER iii 

monsieur Flock, ces jeunes gens sont cyniques, et le 
vrai patriotisme s'attache aux moindres choses : il se 
manifeste aussi bien sur un champ de courses qu'au 
café-concert, et si c'est une écurie française qui gagne 
dimanche prochain, quelle joie pour vous de télégra- 
phier la bonne nouvelle aux vieux parents que vous 
avez laissés là-bas. 

FLOCK. 

Là-bas ? Où donc ? 



A Berlin. 

ARDAN, venant au secours de Flock. 

Venez- VOUS voir le bar? 

FLOCK. 

Volontiers, volontiers. 

Flock et Ardan s'éloignent. 

CRESSON. 

Il n*aime pas ces plaisanteries-là. 

LUBIN. 

En attendant, a-t-on un tuyau pour demain? 

CRESSON. 

Je vais te dire le gagnant : c'est Mémento. 

LUBIN. 

Le cheval de Gaston ? 

CRESSON. 

Oui, je sais bien; ils l'ont tiré avant-hier, mais 
c'était pour avoir la grosse cote demain. Rappelle-toi ce 
que je te dis, c'est Mémento qui arrive demain, en val- 
sant, dans un fauteuil 

YORICK LAMBERT, aTcc un lenible sourire. 

Dans un panier à salade. 

COLAS, survenant avec une assiette, une coupe de clj.mjp.igne 
ot une petite Clarisson. 

Tiens, sale gosse, prends ça. (ii lui coiie un petit four dan* 



m LA DOULOUREUSE 

la bouche.) Tu as soif maintenant? Avale ça. (ii lui tend une 
coupe de Champagne.) Est-elle assez gentille, hein? Celle-ci, 
c'est Ida... c'est la plus jeune : elle fait de Taquarelle... 
pas mal, ma foi. 

YORICK LAMBERT. 

Il y en a cinq? 

COLAS. 

Oui, il y en a cinq : Ida, Nelly, Ëva, Mary et Lola, 
et elles ont chacune leur spécialité. 

YORICK LAMBERT. 

Comment l'entendez-vous ? 

COLAS. 

Pas comme vous le croyez... Nelly fait le saut péril- 
leux, Éva joue du banjo, Mary imite la bicyclette et 
Lola est mariée. 

YORICK LAMBERT. 

Vous avez l'air très au courant... Sont-elles vraiment 
soeurs? 

COLAS. 

Non, mais je les aime comme des sœurs. Vous ne 
comprenez pas ça, parce que ça vous trouble, vous, les 
pantalons, les dessous, les chaussettes mauves, vous 
êtes de jeunes très vieux messieurs. 

COLAS. 

Moi, cette môme-là ne me trouble pas du tout. Re- 
gardez-moi ça, il n'y a rien là dedans. 

Il désigne, en y mettant ks dctix mains d'ailleurs, le corsage de la 
Clarisson. 

IDA CLARISSON, léger accent. 

Si vous n'aimez pas mes nichons, on peut faire 
monter de la bière. 

On rit. 

COLAS. 

Moi, elles m'amusent : c'est leur façon de se balader 
dans la vie qui m'intéresse; je les regarde comme de 
jeunes animaux élégants et drôles... Je me penche sur 
leur âme. 



ACTE PREMIER 143 

YORICK LAMBERT. 

Vous appelez une âme, une âme. 

COLAS. 

Décidément, vous ne pouvez pas me comprendre. 

LUBIN. 

Mais si, mais si, moi je te comprends très bien, tu as 
raison, elles sont exquises. Vous ne savez pas ce qu'on 
devrait faire? On devrait leur offrir un banquet. Je 
vois très bien ça chez Cubât... Douze francs par tête, 
pour qu'il n'y ait que des gens chic. 

CRESSON. 

Qui est celle qui cause avec ce gros monsieur? 

COLAS. 

C'est Lola, celle qui vient de se marier. 

CRESSON. 

Et le monsieur, qui est-ce ? 

YORICK LAMBERT. 

Vous voulez rire ? 

CRESSON. 

Si je voulais rire, je rirais. 

YORICK LAMBERT. 

C'est Bladru, le député du Gers, celui qui a proposé 
rirnpôt sur le parvenu... un ministrt de demain. 

CRESSON. 

Il a une bonne tête d'Auvergnat... Mais, regardez-le 
donc : croyez-vous qu'il lui fait du plat, à la sister? Eh 
bien, mon vieux, si la droite te voyait!... 

LUBIN. 

Accompagnons-le ! 

ii« cbaLlcut tiu dcurdinc un ai:- arglaia. 

CRESSON, se diii,- ant vers Bladru. 

Pardon, monsieur, si j'interromps des épanchements 



144 LA DOULOUREUSE 

de famille, mais je ne peux résister à mon vif désir de 
vous féliciter... 

BLADRU, interloqué. 

Mais, monsieur, vraiment... à quel propos? je n'ai 
pasThonneur... 

CRESSON. 

Vous avez cinq filles charmantes... Ce sont des créa- 
tures d'exception, des êtres de rêve. Ah! elles sont 
vraiment excitantes, et, avec ça, bonnes musiciennes... 
vous devez être fier... 

BLADRU. 

Vous devez vous tromper, monsieur... vous con- 
fondez. Je suis M. Bladru, Bladru, du Gers. 

CRESSON. 

Quelle gaffe! Je vous demande pardon, monsieur, 
je suis désolé, je vous prenais pour M. Clarisson, vous 
avez tellement Tair d'un Anglais... 

Lubin et Colas dansent la gigue; Bladru, mécontent, s'éloigne. 
LUBIN. 

Acrais ! Acrais ! v'ià Tpatron !... 

Ils s'arrêtent de danser et vont causer plus Ardan cueille 

Bladru et l'emmène. 



SCENE II 

Les Mêmes, Madame FLOCK, Madame de PAILLY 
Madame BLADRU. 

MADAME FLOCK, arrivant du buflel avec ^nc jeune femme, 
Madame de Pailly. 

Tenez, voilà justement M*"® Bladru, nous sommes 
auvées. Chère madame, je vous cherchais... permet- 
tez-moi de vous présenter mon amie, M^^ de Pailly, 
qui a une petite requête à vous adresser, et vous m'obli- 
geriez fort en l'écoutant favorable^i^ent. 



ACTE PREMIER 145 

MADAME BLADRU. 

Chère madame, soyez persuadée que je ferai tout 
mon possible pour vous être agréable, mais je n'ai 
pas une grande influence. 

MADAME FLOCK. 

Vous en avez une énorme, au contraire... Vous êtes 
M^e Bladru, la femme d'un leader redoutable et qui 
vous craint. 

MADAME BLADRU. 

Pas tant qu'on le croit. Je ne pèse pas beaucoup dans 
les déterminations de M. Bladru. 

MADAME FLOCK. 

Oh! je ne dis pas que vous pourriez nous faire avoir 
la guerre, ou même une simple charge de cavalerie sur 
la place de l'Opéra; mais, enfm, un homme pohtique ne 
peut pas s'occuper de tout... il y a des petits détails... 
les rubans, par exemple... Eh bien! il est évident que 
les rubans, ça regarde plutôt les femmes. 

i, MADAME BLADRU. 

Vous avez une façon de dire les choses... 

MADAME FLOCK. 

Allons... je vous laisse. 

Elle s'éloigne. 

MADAME DE PAILLY. 

Mon Dieu, madame, ce que vient de dire si genti- 
ment M™« Flock me met à l'aise pour vous exposer 
l'objet de ma démarche : il s'agit, en effet, d'un ruban 
pour le 14 juillet prochain... 

MADAME BLADRU. 

Rouge... violet... vert? 

MADAME DE PAILLY. 

Nous sommes plus modestes : violet. 

II. 13 



m LA DOULOUREUSE 

MADAME BLADRU. 

Pour qui, pour VOUS ? 

MADAME DE PAILLY. 

Oh! non... quelle horreur! (se rattrapant.) c'est-à-dire, 
je n'y ai aucun droit... c'est pour un brave homme qui 
meurt d'envie d'avoir les palmes. 

MADAME BLADRU. 

A-t-il des titres ? 

MADAME DE PAILLY. 

Aucun... c'est le mari de ma manucure; seulement, 
sa femme y tient beaucoup; ça la poserait auprès de sa 
clientèle, vous comprenez. 

MADAME BLADRU. 

Et pour le 14 juillet?... il n'y a pas de temps à perdre, 
c'est dans six semaines à peine. A-t-il fait sa demande? 

MADAME DE PAILLY. 

Je ne crois pas. 

MADAME BLADRU. 

Il n'y a pas de temps à perdre encore une fois ; il faut 
qu'il la fasse. 

MADAME DE PAILLY. 

Lui-même? 

MADAME BLADRU. 

Sans doute... Est-ce qu'il ne sait pas écrire? 

MADAME DE PAILLY. 

Oh! si! seulement, c'est pour l'orthographe, pour la 
tournure. 

MADAME BLADRU. 

Il y a un modèle pour ces sortes de lettres... donnez- 
moi votre adresse, je vous l'enverrai, 

MADAME DE PAILLY. 

Vous êtes tout à fait aimable. 



ACTE PREiMlER U7 



SCÈNE III 

Les Mêmes, Hélène ARDAN, GOTTE DES TREMBLES 
puis PHILIPPE. 

HELENE, au groupe Lubin, Cresson, Colas. 

Qu'est-ce que vous faites là, paresseux? Vous savez 
qu'on va commencer le cotillon, et il y a un tas de 
jeunes filles qui ne dansent pas. 

COLAS. 

Mais, nous non plus. 

GOTTE. 

Ces jeunes gens sont bien mal élevés. 

HÉLÈNE. 

Voyons, Lubin, je vais vous présenter une jeune fille 
ravissante. 

.Je ne peux pas danser. 

HÉLÈNE. 

Pourquoi? 

LUBIN. 

J'ai pas d' gants. 

HÉLÈNE. 

Vous n'avez pas de gants? 

LUBIN. 

Non, mais j'ai dîné. 

HÉLÈNE, le loisaa' 

Ça se voit. 

PHILIPPE, venant saluer Madame Ardan. 

Bonjour, madame, votre santé est bonne? 

HÉLÈNE. 

Bonjour, vous. Vous arrivez seulement, c'est très 
maL 



148 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Mais il y a déjà longtemps que je suis ici... je n'ai 
pas pu vous présenter mes hommages... vous êtes très 
entourée. 

HÉLÈNE. 

Ne m'en parlez pas... il faut que je sois partout. 

PHILIPPE. 

Vous vous multipliez. 

YORICK LAMBERT. 

Et puis, M™6 Ardan est une excellente maîtresse de 
maison, elle sait recevoir; elle a un mot aimable pour 
chacun. 

HÉLÈNE. 

Ça n'est pas comme vous, mon cher maître. 

GOTTE. 

C'est bien fait; vous êtes trop méchant, aussi. 

HÉLÈNE, à Philippe. 

Vous savez que tout le monde me fait des compli- 
ments sur mon buste ; les oreilles ont dû vous tinter. 

GOTTE. 

Oui, c'est un concert de louanges... et bien méritées, 
d'ailleurs. 

PHILIPPE, gêné. 

Je VOUS en prie... 

HÉLÈNE. 

Oui, oui, je sais; vous êtes très modeste, trop mo- 
deste même... vous n'aimez pas les compliments. 

PHILIPPE. 

Je les adore, mais pas devant le monde. 

YORICK LAMBERT. 

Comme l'éléphant. 

HÉLÈNE. 

Dieu, que vous êtes bête ! Vous vous connaissez? 



ACTE PREMIER U9 

PHILIPPE. 

Je n'ai pas le plaisir... 

YORICK LAMBERT. 

Je n'ai pas l'honneur... 

HÉLÈNE, présentant. 

M. Philippe Lauberty, M. Yorick Lambert. 

PHILIPPE. 

Je vous connaissais, monsieur, de nom et de réputa- 
tion. Vous avez beaucoup de talent. 

YORICK LAMBERT, lui serrant la main. 

Mais, monsieur, vous en êtes un autre. 

HÉLÈNE, à Yorick Lambert. 

A propos, comment va votre charmante femme? 

YORICK LAMBERT. 

Elle va bien... enfin, elle va aussi bien que... 

GOTTE. 

Oui, oui, je sais... M™^ Lambert est dans une position 
intéressante. 

HÉLÈNE. 

Et c'est pour bientôt? Oh! vous avez encore le 
temps, je crois? 

YORICK LAMBERT. 

C'est une affaire d'heures : elle commençait à ressentir 
les douleurs quand je suis parti... 

GOTTE. 

Et si le bébé arrivait pendant que vous êtes ici ? 

HÉLÈNE. 

On sait où vous êtes... on viendrait vous chercher, je 
pense. 

YORICK LAMBERT. 

Non. J'ai défendu qu'on vint me rhorchor... j<^ trouve 
qu'un homme ne doit pas être là... D'abord, c'est hor- 

13. 



150 LA DOULOUREUSE 

rible de penser qu'on est la cause qu'une créature 
souffre de la sorte, et puis ça ne sert à rien. J'estime 
que dans un accouchement le mari joint à l'odieux du 
bourreau le ridicule du second témoin. 

HÉLÈNE. 

C'est un point de vue... A propos, j'ai reçu votre 
livre avec une très flatteuse dédicace. 

YORICK LAMBERT. 

Vous l'avez lu? 

HÉLÈNE. 

Oui, c'est charmant... charmant, enfin, c'est plutôt 
effrayant : lès hommes, les femmes, les enfants, ce 
sont des monstres, d'après vous. 

YORICK LAMBERT. 

D'après vous est dur. 

HÉLÈNE. 

Ah ! vous ne flattez pas l'humanité 

GOTTE. 

Tu me le prêteras. Comment ça s'appeUe ? 

HÉLÈNE. 

« Méthode pour être optimiste » 

GOTTE. 

Tiens, voilà Stany, il ne nous voit pas... il est bien 
trop occupé à regarder M"^^ Sureau. Tant pis, je vais le 
déranger. (EUe appelle.) Stany, Stany ! (a Lambert.) C'est mon 
mari, monsieur, c'est pour ça que je me permets cette 
familiarité. Je vous dis ça, parce que vous êtes si mau- 
vaise langue... vous vous imagineriez... 

YORICK LAMBERT. 

Je ne m'imaginerais rien du tout. 

. . STANY. 

• Quemevoailez-vous, chère amie? ^ 



ACTE PREMIER 151 

GOTTE. 

Je voulais vous dire de ne pas oublier que nous sou- 
pons à la table d'Hélène, avec M. Lauberty... à moins 
que vous ne préfériez souper à la table où sera M™^ Su- 
reau. 

STANY. 

Mais pas du tout, ma petite Gotte, je ne préfère rien 
au plaisir d'être avec vous. 







GOTTE. 


C'est vrai? 




STANY. 


Vous le savez 


; bien. 


GOTTE. 


Alors je vous 


permets de flirter. 






STANY. 


Avec aui ? 




GOTTE 


Avec Hélène. 







Elle se bauve en riant. 



SCÈNE IV 
HÉLÈNE, STANY. 

STANY. 

Vous avez entendu? 

HÉLÈNE 

Quoi donc? 

STANY. 

Ma femme me donne la permission de vous faire la 
cour... c'est drôle!... 

HÉLÈNE. 

Je ne trouve pas. 

STANY. 

Si, étant donné les sentiments que j'ai pour vousi 



152 LA DOULOUREUSE 

c'est drôle, c'est très drôle... car je vous aime, c'est une 

affaire entendue vous ne voulez pas que je vous 

aime?... 

HÉLÈNE. 

Je veux que vous m'aimiez bien, que vous ayez une 
bonne affection pour moi. 

STANY. 

Vous demandez l'impossible : vous inspirez l'amour, 
rien que l'amour; si vous saviez comme vous êtes gen- 
tille ce soir! 

HÉLÈNE. 

Mon cher, gentille n'est pas assez... et ce soir est de 
trop! 

STANY. 

Vous êtes adorable et je vous adore. Prenez-le comme 
vous voudrez. 

HÉLÈNE. 

Je ne le prends pas. 

STANY. 

Vous me traitez comme un jeune homme sans im- 
portance. 

HÉLÈNE. 

Vous ne croyez pas si bien dire : vous ne serez jamais 
qu'un gigolo, et même, si vous mourez à quatre-vingts 
ans, c'est une âme de vieux gigolo que vous rendrez à 
Dieu; mais je vous traite surtout comme le mari de ma 
meilleure et de ma seule amie. Je commence par vous 
dire que rien, mais rien ne m'attire vers vous; mais je 
serais folle, vous entendez, folle de vous, que cette 
amitié qui existe entre votre femme et moi m'empê- 
cherait de me l'avouer à moi-même. 

STANY. 

Vous êtes le contraire de bien des femmes. 

HÉLÈNE. 

Tant pis pour bien des femmes ! Mais, vous-même, 
vous n'êtes pas honteux de me poursuivre ainsi et de 



ACTE PREMIER 153 

me dire les choses que vous me dites, à moi, Tamie de 
cette gentille Gotte ? 

STANY. 

Mais c'est justement parce que vous êtes Tamie de 
ma femme que je vous aime : on est toujours fourré les 
uns chez les autres, on se voit tout le temps ! Croyez- 
vous que Ton soit impunément exposé à votre charme, 
à votre séduction, à votre tentation? Vous êtes entrée 
dans ma vie, vous en faites partie; je ne suis pas amou- 
reux de vous quoique^ mais parce que vous êtes l'amie 
de ma femme. C'est comme on s'étonne que les femmes 
aient toujours pour amant l'ami du mari ou le mari de 
l'amie : ce n'est pas raffinement ni perversité de leur 
part elles ne font qu'obéir à la plus impérieuse lo- 
gique. 

HÉLÈNE. 

Souffrez pourtant que je n'y obéisse pas et, je vous 
en prie, ne revenons jamais sur ce sujet. Encore une 
fois, je n'ai à vous offrir qu'une soUde amitié, de loyales 
poignées de main et la permission de m'embrasser sur 
les joues à ma fête et à la nouvelle année. 

STANY 

Vous en aimez un autre. 

HÉLÈNE. 

Parce que je ne vous aime pas, j'en aime un autre, 
naturellement. Mon pauvre Stany, vous êtes stupide ! 

STANY. 

Vous n'aimez pas votre mari, c'est certain. Enfin, 
c'est dommage que vous ne vouliez pas; c'eût été com- 
mode... parce que, voyez-vous, pour un homme marié 
et tenu à certaines précautions, il lui faut une femme 
mariée, tenue aux mômes précautions par conséquent... 
vous me renverrez à ces demoiselles... Oui, je sais bien, 
ces demoiselles; mais ça n'est pas ça... elles peuvent 
bavarder, d'abord. Et puis, un liomme marié n'a pas 
de prestige... par ce fait qu'on est marié, il y a un côté 
amant de cœur auquel il faut renoncer. 



154 LA DOULOUREUSE 

HELENE. 

Même en y mettant le prix ? 

STANY. 

Surtout en y mettant le prix. Et puis les heures ne 
sont pas les mêmes, et quand on est chez soi, la nuit, 
bien tranquille auprès de sa femme, il faut bien s'ima- 
giner que votre maîtresse ne se condamne pas à rester 
toute seule. 

HÉLÈNE. 

Quand ça ne serait que parce qu'elle a peur ! 

STANY. 

Justement. Alors il n'y a pas d'illusion possible... 
Non, je vous le répète, avec vous, c'était très bien : 
vous aviez intérêt à ne pas parler... 

HÉLÈNE. 

Tu parles ! 

STANY. 

On se voit très souvent, chose inestimable pour les 
rendez-vous, enfin c'était le rêve. Et puis, vous savez, 
je suis sérieux, moi; ce n'est pas une aventure que je 
vous propose, un caprice. 

HÉLÈNE. 

Non, non, j'ai bien compris, c'est une infamie du- 
rable, un adultère de raison. 

STANY. 

C'est ça! 

HÉLÈNE, se levant. 

Je VOUS remercie d'avoir pensé à moi; mais voulez- 
vous que je vous donne un bon conseil? Puisque vous 
cherchez une femme mariée, prenez donc la vôtre. 

STANY. 

Croyez- vous? 

HÉLÈNE. 

Je vous assure, vous n'en trouverez pas de plus 



ACTE PREMIER 155 

jolie et qui vous aime mieux, car elle vous aime, celle-là, 
et ce serait vilain, oui, vilain de la tromper. 

STANY, avec chaleur. 

Vous avez raison... Présentez-moi donc à M™^ Su- 
reau. 

HÉLÈNE. 

Si vous voulez; vous pouvez lui dire des choses 
raides à celle-là ; elle aime la plaisanterie dry, extra dr^- . 



SCÈNE V 
Madame SUREAU, Madame FLOCK, HÉLÈNE, STANY. 

MADAME SUREAU, descendant en scène. 

Je trouve que cette petite fête est très réussie. 

MADAME FLOCK, la suivant. 

C'est une très bonne idée d'avoir fait venir les petites 
Clarisson ! 

xMADAME SUREAU. 

C'est un intermède très gracieux, très amusant et 
qui repose un peu de l'étemelle comédie de salon. 

MADAME FLOCK. 

Et puis ça permet aux jeunes filles qui ne peuvent 
pas aller aux Folies-Bergère... 

MADAME SUREAU. 

Évidemment il y avait une lacune à combler... 

MADAME FLOCK. 

Elle est comblée. 

MADAME SUREAU. 

Voilà! 

HELENE, à Madame Sui'eau, présentant Stany. 

Ma chère aniie, permettez-moi de vous présenter 
M. des Trembles, un homme très aimable... Madame 
Sureau!... 



156 LA DOULOUREUSE 

STANY. 

Il y a bien longtemps, madame, que je vous connais 
et que je désirais vous êtes présenté... Nous avons passé 
une saison sur la même plage, il y a cinq ans, à Gabourg, 
vous n'étiez pas mariée ; moi non plus, d'ailleurs. 

MADAME SUREAU. 

Ah! attendez donc, monsieur, en effet, je me rap- 
pelle... C'est vous qui nagiez si bien et qui vous en al- 
liez si loin, si loin!... On eût dit que vous partiez pour 
l'Angleterre. J'avais toujours envie de vous demander 
si vous emportiez assez d'argent. 

STANY. 

• C'est moi-même, madame. ''' 

lis s'éloignent. 

HÉLÈNE, à Madame Flock. 

Et VOUS, chère madame, avez-vous un danseur pour 
le cotillon ? 

MADAME FLOCK. 

Ma foi non, ces plaisirs ne sont plus de mon âge, je 
laisse la place aux jeunes filles. 

HÉLÈNE. 

Mais pas du tout; il n'y a jamais trop de jolies 
femmes... vous allez danser. 

MADAME FLOCK. 

Croyez- VOUS? 

HÉLÈNE. 

J'en suis sûre. Mais d'abord vous allez prendre des 
forces. Avez-vous pris quelque chose, au moins? 

MADAME FLOCK, minaudant. 

Non, tout à l'heure, il y avait trop de monde au 
buffet, alors je n'ai pas osé et maintenant qu'il n'y a 
plus personne, j'ose encore moins. 

HÉLÈNE. 

Mais il ne faut pas être timide comme ça... Attendez 



ACTE PREMIER 157 

donc, (a un jeune homme qui passe.) Mon petit Flavel, oiïrez 

donc votre bras, voulez- vous, à M'"^ Flock, pour la con- 
duire au buffet. 

FLAVEL. 

Mais volontiers ! 



SCÈNE VI 
LUBIN, ARDAN, CORMIER, CRESSON. 

LUBIN. 

Tiens! voici Cormier, le plus joli divorcé de Tannée, 
qui cause avec Ardan ; il fait semblant de ne pas me 
voir... Attends, mon vieux, tu n'y coupes pas. (ii 

s'avance vers Cormier cl le salue avec affectation.) BoUJOUr, mOn Chcr 

monsieur du Cormier... vous prenez une glace, à ce que 
je vois... framboise et café, j'imagine? 

CORMIER, pas rassuré du tout. 

Non, non... fraise et café. 

LUBIN. 

Ah! ah! fraise... Je vous fais mille excuses. 

CORMIER. 

Iln'y apasde quoi... . 

Il descend avec Ardan. Lubin le poursuit. 
LUBIN. 

Je ne vous avais pas vu depuis tous ces événements, 
mais ça vous réussit à merveille, le divorce... Vous 
avez une mine superbe!... nous disions justement que 
vous étiez le plus joli divorcé de Tannée. 

CORMIER. 

Ne plaisantez pas, allez, ça bouleverse une existence, 
ces machines-là! 

LUBIN. 

Voyons, mon cher monsieur Cormier, vous savez 
11. 14 



158 LA DOULOUREUSE 

bien que toutes les sympathies sont allées vers vous, 
et d'ailleurs, vous avez obtenu ce que vous vouliez : le 
divorce a été prononcé en votre faveur, avec des at- 
tendus auxquels vous ne vous attendiez même pas. 

CORMIER. 

Sans doute, sans doute. 

LUBIN. 

Et comme vous aviez eu la précaution de faire pincer 
votre femme en flagrant délit, tous les hommes de 
cœur vous ont donné raison. C'est quelque chose d'avoir 
pour soi les honnêtes gens ! Sans compter qu'àl'audience 
les gens qui étaient là ont su que votre femme vous 
trompait à la journée. Eh bien! ça se répète ces 
choses-là, ça fait la traînée de poudre : tout le monde le 
sait à présent. Vous avez le beau rôle, croyez-moi. 

CORMIER. 

Sans doute, sans doute... Vous êtes bien gentil de 
me dire ça ! 

LUBIN. 

Mais pas du tout, restez donc couvert... Et à part ça, 
vous êtes content des affaires ? 

CORMIER. 

Oui, assez content. 

LUBIN. 

Allons, tant mieux, car tout le monde se plaint... il 
est vrai que, dans la confection, ça suit toujours son 
petit courant... Il faut bien qu'on s'habille, pas vrai? 
Au revoir, mon cher monsieur Cormier; enchanté de 
vous avoir serré la main, (ciiant.) Accolade! Un panta- 
lon 15,60, un gilet 8,80, un veston 33 francs ! 

CRESSON. 

C'est tout !... Ardan est furieux, mon cher! 

ARDAN, revenant près d'eux. 

Tu vas trop loin, Lubin, tu vas trop loin ! Il y a des 
plaisanteries qu'on ne fait pas. 



ACTE PREMIER 159 

LUBIN. 

Ah! voyons, tu nous as invités parce que nous 
sommes rigolos... 

CRESSON. 

Pour amuser la société... 

LUBIN. 

Faudrait s'entendre ! 

ARDAN. 

Oui, mais voilà deux hommes, Bladru et Cormier, 
qui sont très mécontents... ils ne reviendront plus 
jamais, et je peux avoir besoin d'eux. 

CRESSON. 

Tiens! Veux-tu que je te dise? Tu n'es jamais con- 
tent! On se met en quatre pour te faire plaisir... Viens, 
Lubin, allons au bar... viens prendre un verre, mon 
vieux, ça vaudra mieux... 



SCÈNE VIT 
HÉLÈNE, ARDAN. 

HÉLÈNE, à Ardan. 

Tu sais ce qui se passe là-haut? 

ARDAN. 

Comment veux-tu que je le sache ? 

HÉLÈNE. 

Ils se sont enfermés au fumoir avec les petites Cla- 
risson... Ça n'est pas convenable... on entend les 
petites crier. 

ARDAN 

Qui les a emmenées là ? 



160 LA DOULOUREUSE 

HÉLÈNE. 

Ce sont ces messieurs, tes parents, tes amis... 

ARDAN. 

Cestbien, j'y vais. 

HÉLÈNE. 

N'y reste pas au moins ! 

ARDAN. 

Mais non, mais non... Je descends tout de suite. 



SCÈNE VIII 
PHILIPPE, ANDRÉ. 

PHILIPPE. 

Tenez, nous serons peut-être tranquilles ici... As- 
seyons-nous et causons... il y a bien longtemps que ça 
ne nous est arrivé. 

ANDRÉ. 

Ne m'en parlez pas... c'est idiot... on ne voit pas ses 
amis, par paresse, par veulerie. Et puis on a des occu- 
pations différentes, on est séparé par la vie... bête- 
ment. Enfin!... il y a longtemps que vous connaissez 
les Ardan ? 

PHILIPPE. 

Pas très longtemps, pourquoi ? 

ANDRÉ. 

Parce que vous paraissez être très bien avec eux... Il 
est vrai qu'ici on entre, on sort, on ne sait même pas qui 
l'on coudoie : c'est une maison où l'on passe. 

PHILIPPE. 

Vous êtes dur. 

ANDRÉ. 

Non... Ils vous amusent ces gens-là? 



ACTE PREMIER 16t 

PHILIPPE. 

Quels gens ?... les Ardan ? 

ANDRÉ. 

Les Ardan et les autres... tous ces gens-là. 

PHILIPPE. 

Ils ne m'ennuient pas. 

ANDRÉ. 

Moi, ils me dégoûtent, c'est bien simple. J'ai ce 
milieu-là en horreur, je le trouve effrayant; il n'y 
a pas à dire, ce sont les seigneurs d'aujourd'hui, la 
chevalerie industrielle et la noblesse alimentaire : 
Ardan la Fécule, Ratinel le Caoutchouc, Godefroy des 
Bouillons, et le Cacao et la Bougie, et aïe donc ! C'est 
comme tous ces financiers, tous ces barons de la ga- 
lette, réfléchissez bien, ce sont les barons féodaux et 
moyenâgeux ; seulement, au heu d'être embusqués dans 
des bourgs et de ravager les pays d'alentour, ils sont 
embusqués dans des cabinets d'affaires, et c'est de là 
qu'ils lancent par le télégraphe et le téléphone les 
ordres d'achat ou de vente qui ruineront des milliers 
de pauvres gens, ou même feront s'égorger des peuples. 
Ce sont des bandits! 

PHILIPPE. 

Pas tous, vous exagérez... Croyez- vous que les 
Ardan?... 

ANDRÉ. 

Les Ardan? D'où sortez- vous? Ils sont pires que les 
autres. \'oyons, connaissez-vous rien de plus mons- 
trueux que cotte famille Ardan, cette d^-nastie? Le 
père et l'oncle ont fait une fortune scandaleuse dans 
la fécule et les terrains... Encore eux, ayant commencé 
sans le sou, ils ont eu du moins le mérite d'avoir in- 
venté cette flibusterie spéciale qu'on appelle les grosses 
affaires; mais les fils, ils n'ont même pas eu ce mérite- 
là; ils n'ont qu'à faire la noce, et au lieu de la faire joH- 
ment, d'y mettre de la fantaisie et de l'aigrette, ils la 

li. 



162 LA DOULOUREUSE 

font comme des palefreniers. Les fils de Ratinel ont 
loué une chambre à Tannée au Pavillon d'Armenon- 
ville, parce que, lorsqu'ils reviennent des courses ou 
des Acacias, à l'heure de Tapéritif, ils prennent par- 
fois de telles guignes qu'on est obligé de les monter. 

PHILIPPE. 

Êtes- vous sûr? 

ANDRÉ. 

C'est la vérité. Ils ne pourraient pas descendre 
décemment dans Paris, tellement ils ont le nez sale ! 

PHILIPPE. 

Mais les femmes ? 

ANDRÉ. 

Leurs femmes? Elles ne valent pas mieux! Je les 
regardais flirter tout à l'heure, elles sont à battre. Phy- 
siologiquement, elles sont pour rien, elles sont à qui 
veut les prendre ; on a la sensation très nette que le mon- 
sieur qui leur a été présenté ce soir, les aura demain, 
dans son rez-de-chaussée, pour une tasse de thé, car 
elles ne sont pas sévères, elles viennent plutôt vous 
manger dans la bouche. 

PHILIPPE. 

Elles sont ce que ces hommes-là les ont faites. 

ANDRÉ. 

Elles se sont bien faites toutes seules. 

PHILIPPE. 

Pourquoi donc êtes-vous rosse comme ça, André, 
puisque vous n'êtes pas littérateur? Vous n'avez pas 
d'excuse. 

ANDRÉ. 

Si, j'en ai une... je suis amoureux. 

PHILIPPE. 

Alors, l'amour ne vous rend vraiment pas indul- 
gent; moi, il me rend charitable, heureux, et me fait 
voir l'humanité en mauve. 



ACTE PREMIER 163 

ANDRÉ. 

Et moi en fauve ! 

PHILIPPE. 

Il y paraît. Restez donc tranquille, vous vous pro- 
menez comme un lion en cage. Asseyez-vous un ins- 
tant. 

ANDRÉ, s'asseyant. 

Oui, j e suis amoureux et j 'ai pour maîtresse une femme 
dans ce monde-là. Comprenez-vous, maintenant? 

PHILIPPE. 

Je commence à comprendre ; c'est cette femme dont 
vous m'avez parlé, il y a un an à peu près, à cette 
époque-ci? 

ANDRÉ. 

Oui, c'est la même... c'est la même. Seulement, je 
suis dans la lune de fiel. Elle m'a fait passer par des 
chemins où il y avait quelques pierres, je vous en ré- 
ponds. Elle m'a donné tant d'émotions, causé tant do 
tourments, que ça m'a détraqué l'estomac; moi qui 
étais gai, sociable, moi qui suis un tendre au fond, j'ai 
pris le monde en grippe, je suis devenu haineux; je 
hais les gigolos, les officiers, les artistes, les habits 
rouges, Ardan, vous, est-ce que je sais?... Tous ceux 
qui peuvent la troubler et me la prendre; alors j'ai des 
visions... n'est-ce pas, des désirs de l'étrangler... Et 
puis, je no sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, 
mon petit PhiHppe, vous ne m'écoutcz mémo pas, vous 
pensez à autre chose. 

PHILIPPE. 

Je vous entends très bien : vous êtes dans la lune de 
fiel, vous avez l'estomac détraqué, vous voulez étran- 
gler votre maîtresse... au fond vous êtes un tendre. 

ANDRÉ. 

Vous avez tort do rire, je ne vous souhaite pas de 
passer par où j'ai passé. 



i64 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

je ne ris pas, je vous plains; vous paraissiez si heu- 
reux il y a un an ! 

ANDRÉ. 

Ah! oui! elle était exquise, adorable, elle venait 
tous les jours, je la sentais à moi ; et puis, elle est venue 
moins souvent, en donnant des prétextes : sa voiture, 
les visites, les essayages, la jalousie du mari dont elles 
jouent toutes si merveilleusement... enfin, elle n'est 
plus venue du tout, sans même prendre la peine de 
donner des prétextes; alors j'ai connu les heures 
d'attente dans le petit rez-de-chaussée passionnément 
arrangé pour elle, et où tout ne vous parle que d'elle ; 
j'ai connu les heures de fièvre et d'angoisse; chaque 
roulement de voiture dans le silence de la rue vous 
donne un coup, là... tenez, cette après-midi encore j'y 
étais, j'ai compté cent deux voitures, et la rue n'est pas 
passante! J'ai aussi une maladie de cœur. Ah! je suis 
fade! Oui, mon cher, voilà où j'en suis. Parfois, je me 
demande ce que j'ai fait. 

PHILIPPE. 

Ce que vous avez fait, je n'en sais rien, mais vous 
avez fait quelque chose. 

ANDRÉ. 

Moi, à elle, à cette femme-là? 

PHILIPPE. 

A cette femme-là ou à une autre. Quand vous avez 
aimé cette maîtresse par qui vous souffrez aujour- 
d'hui, vous aviez une amie que vous avez trompée, qui 
a souffert par vous et dont vous ne vous êtes pas in- 
quiété. C'est ça que vous payez maintenant, car en 
sentiments comme en chimie, il y a un principe que je 
crois vrai : c'est que rien ne se crée, rien ne se perd. De 
sorte que, lorsque nous avons faini,il arrive toujours un 
moment où sous forme de souffrances, de ruine, de 
maladie, de remords... et de mort même, nous payons 
l'addition. 



ACTE PREMIER 165 

ANDRÉ. 

La Douloureuse ! 

PHILIPPE. 

Oui, la Douloureuse, c'est le mot exact dans la plu- 
part des cas. 

ANDRÉ. 

J'entends bien. Pourtant, quand je faisais mon 
volontariat à Compiègne dans les dragons, un jour que 
je venais seller mon cheval, il m'a envoyé un grand 
coup de pied, parce que cinq minutes avant que j'arrive, 
un garde d'écurie avait distribué au pauvre animal 
d'immérités coups de fourche. Ce fait est fréquent 
dans les régiments. 

PHILIPPE. 

Où voulez- vous en venir? 

ANDRÉ. 

A ceci : c'est qu'à chaque instant, dans la vie, nous 
recevons le coup de pied qui revenait de droit au garde 
d'écurie, ce qui prouve que Celui qui préside aux ré- 
compenses et aux châtiments n'a guère plus de discer- 
nement qu'un cheval, ce qui n'est pas suffisant pour 
un justicier. 

PHILIPPE. 

Je ne vous ai pas parlé de justice, ni de justicier, ni 
de Providence, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas 
dit. C'est seulement une question d'équiUbre dans la 
société, ot quand, en dehors môme de l'atavisme, on 
paie pour les autres, c'est justement parce qu'on fait 
partie du corps social. 

ANDRÉ. 

Enfin, il y a des gens qui ne paient jamais, ni pour 
eux, ni pour les autres. Regardez cette fripouille d'Ar- 
dan : il a des chevaux, des maîtresses... la mienne pro- 
babhMnent; il a fait à la Bourse des coups de coquin. 
'I^)ut le monde lui tend la main, tout lui réussit. 



1^6 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Croyez-vous qu'Ardan soit si heureiix que ça? Quand 
il marche, les mains dans les poches, le cou enfoncé 
dans ses épaules de coltineur, le regard oblique, croyez- 
vous qu'il ne sente pas le mépris qui pèse sur lui ? 

ANDRÉ. 

Allons donc! Est-ce que ces gens-là ont une con- 
science? 

PHILIPPE. 

Oui, c'est possible; mais, à défaut de conscience, ils 
ont le trac. Si Ardan a fait des opérations blâmables, 
en supposant qu'il ne soit jamais pincé, comptez-vous 
pour rien les transes par lesquelles il a dû passer... par 
exemple, le soir où Ratinel fut arrêté. 

ANDRÉ. 

C'est vrai, je l'ai vu ce soir-là dans sa loge à l'Opéra, 
il avait l'air d'un bœuf qu'on mène à Tabattoir. Enfin, 
vous avez raison, la Douloureuse, j'y penserai. 

PHILIPPE. 

Pensez-y l 

ANDRÉ. 

Travaillez-vous en ce moment ? 

PHILIPPE. 

Non, pas beaucoup, mais je vais m'y remettre. 

ANDRÉ. 

11 est très joli votre buste de M^^^ Ardan, vous avez 
gardé votre personnalité, et cependant vous avez pris 
un peu la manière de ces jolis artistes du dix-hui- 
tième qui nous ont laissé des bustes si élégants, des 
femmes avec des nez un peu en l'air, des grands yeux 
malins et doux et des cous sveltes ! 

PHILIPPE. 

Des cous qui s'amincissaient, il semble, pour la guil- 
lotine, afin que, le couteau ayant moins à couper, cela 
durât moins longtemps. 



ACTE PREMIER i67 

ANDRÉ. 

Oui, et c'est bien cette manière-là qui convenait pour 
cette charmante femme, pour rendre son expression si 
fine et si vibrante. 

PHILIPPE. 

^me Ardan trouve grâce devant vous, à ce que je 
vois ? 

ANDRÉ. 

C'est la seule, entre nous, qui vaille quelque chose. 
Elle est très bonne et elle a un cœur passionné. Ce n'est 
m un monstre, ni une poupée, c'est une femme; ça doit 
être une maîtresse incomparable. Vous n'êtes pas 
amoureux d'elle?... Voyons, rien qu'un peu. Le con- 
traire serait invraisemblable, ayant travaillé auprès 
d'elle... pour elle. 

PHILIPPE. 

Vous me connaissez, je ne suis pas très hardi, et, 
d'ailleurs, M '"^ Ardan est une très honnête femme. 

ANDRÉ. 

Oh! certainement, très honnête, quoi qu'on ait dit, 
dans le temps... (voyant pwiippe angoissé.) mais ce sont des 
infamies. Certainement, elle n'aime pas son mari, 
j'espère même qu'elle le méprise, mais elle adore son 
fils ; c'est une excellente mère ! 

PHILIPPE. 

Et que pensez- vous de son amie, M™^ des Trembles? 

ANDRÉ. 

Gotte? Ah! Gottc! je ne sais pas, très mystérieuse, 
Gotte; elle a une mère terrible, et il paraît qu'elle lui 
ressemble. C'est cette femme, vous savez, qui a quitté 
son mari pour suivre un aventurier, un Czikos... l'his- 
toire a fait beaucoup de bruit dans le temps. C'est tou- 
jours ennuyeux d'avoir une mère comme celle-là. 

PHILIPPE. 

Ça ne veut rien dire; l'hérédité n'est pas une loi 

absolue. 



168 U DOULOUREUSE 

ANDRÉ. 

Évidemment, et puis, comme il est dit dans Bouvard 
et Pécuchet : toujours un instinct se dédouble en deux 
parties, une bonne et une mauvaise; on détruira la 
seconde en cultivant la première et, par cette mé- 
thode, un enfant audacieux, loin d'être un bandit, de- 
viendra un général! Or, Gotte a été élevée avec 
Mme Ardan comme une sœur et, grâce à cette éduca- 
tion, la fille d'une gourgandine peut être une créature 
de sacrifice et de dévouement, (un silence.) Est-ce que 
votre atelier est toujours là-bas, boulevard Montpar- 
nasse ? 

PHILIPPE. 

■ Boulevard Montparnasse, oui. 

ANDRÉ. 

Alors, M™e Ardan a posé ici, chez elle ? 

I PHILIPPE 

Non, elle posait à Tatelier. 

ANDRÉ. 

C'est bien loin de l'avenue Wagram. Elle était 
exacte aux séances ? 

j^^ PHILIPPE. 

Très exacte ; elle n'en a jamais manqué une. 

ANDRÉ. 

Oui... Enfin, c'est la seule personne dont je vous per- 
mets d'être amoureux; mais, puisqu'il n'en est rien, je 
vous en félicite. Et surtout, ne devenez pas mondain, 
il ne faut pas que les artistes vivent avec les bourgeois. 

PHILIPPE. 

N'ayez pas peur; je trouve que ça ne vaut rien aux 
uns ni aux autres ; les bourgeois ne deviennent pas ar- 
tistes, en revanche les artistes deviennent bourgeois. 

ANDRÉ. 

Pour la raison que c'est toujours ce qui est le plus 
facile à attraper qu'on attrape. 



ACTE PREMIER 



PHILIPPE. 



Alors on acquiert l'amour de Targent, des situations, 
des honneurs, on fait des concessions, on est perdu! 

ANDRÉ. 

Voici Yorick Lambert, cette âme douce. 



SCÈNE IX 
PHILIPPE, ANDRÉ, LAMBERT. 

ANDRÉ, 

Quoi de neuf ?^ 

YORICK LAMBERT. 

La fête bat son plein. Je viens de là-haut, ils font une 
vie de patachons. Ils se sont enfermés avec les gosses 
dans le fumoir, et le manager, le mari de Lola, n*est pas 
content... il fait un rafîut extraordinaire. 

ANDRÉ* 

A cause de sa lemme ? 

PHILIPPE. 

Sa femme n'y est pas, je suppose ?j 

. YORICK LAMBERT. 

Si, elle y est; mais ça lui est égal, sa femme; c'est à 
cause de la plus jeune, colle qui n'a pas encore quatorze 
ans... il dit que celle-là au moins, il fallait la laisser.. 
J'ai une migraine!... 

ANDRÉ. 

Mlez-vous-eii. 

YORICK LAMBERT. 

11 faut que je reste jusqu'à la fin ! 

PHILIPPE. 

Vous prenez des notes... 

li. 15 



i7Ô LA DOULOUREUSE 

YORICK LAMBERT. 

Maintenant ils me connaissent, ils ne me disent plus 
rien. 

PHILIPPE. 

Ils se méfient. 

ANDRÉ. 

Vous êtes un phonographe dans lequel on ne parle 
plus. 

YORICK LAMBERT. 

Oui, seulement, je les devine... Et puis, il y a la 
gueule qui parle pour eux. Ah! ils sont vraiment 
poires... Tout à Theure, il y a un M. Bouchinot, un 
sinistre passementier, qui m'a dit qu'il ne connaissait 
que des artistes. Je lui aï répondu : « Vous avez de la 
veine; moi qui les fréquente, si j'en connais deux ou 
trois, mais alors des artistes, des vrais, c'est beaucoup. » 

ANDRÉ. 

Qu'est-ce qu'il a dit ? 

YORICK LAMBERT. 
Rien... il n'a pas compris. (Apercevant Ardan.) TicUS, 

voilà le patron ! 

ARDAN. 

Je ne suis pas indiscret de me mêler à votre conver- 
sation ? 

YORICK LAMBERT. 

Pas du tout, nous allions en changer. 

ARDAN. 

Eh bien! qu'est-ce qu'on fait? 

ANDRÉ. 

On danse toujours le cotillon. 

ARDAN. 

Je voudrais bien qu'on soupe, moi... Est-ce que cane 
va pas être fini bientôt ? 

YORICK LAMBERT. 

Je crois que ça se tire, on en est aux figures inconve- 



ACTE PREMIER 471 

nantes qu'on garde pour la fin. (petit silence.) Avez- vous 
des nouvelles de Ratinel? 

ARDAN. 

Non, aucune... Tinstruction suit son cours. 

YORICK LAMBERT. 

C'est vraiment l'instruction laïque et obligatoire : ils 
l'ont assez réclamée, vos amis, à la Chambre; c'est bien 
juste qu'ils en profitent. 

ARDAN. 

Ça n'est pas malin ce que vous dites là. 

ANDRÉ. 

Depuis combien de temps est-il à l'ombre, ce pauvre 
Ratinel? 

YORICK LAMBERT, gaiement. 

Il y a aujourd'hui quinze jours. 

ARDAN. 

C'est vrai... quinze jours déjà!... Comme le temps 
passe ! 

ANDRÉ. 

Pour vous, oui, mais pas pour lui. 

YORICK LAMBERT. 

« Comme le temps passe » est admirable ; c'est en- 
core ce qui s'est dit de mieux sur l'arrestation de ce 
pauvre Ratinel. « Comme le temps passe » me dépasse. 
Je n'ai jamais rien entendu de plus indifférent et de 
plus inconscient à la fois! Vous avez le pli de l'exis- 
tence, vous. 

ARDAN. 

Comme vous le défendez! 

YORICK L-\MBERT. 

Je ne le défends pas, Ratinel n'était pas mon ami. J'ai 
toujours trouvé qu'il avait une de ces têtes qu'on n'ai- 
merait pas à rencontrer au coin d'une banque; mais 
enfin il est par terre, n'est-ce pas? Et je trouve qu'on a 



172 LA DOULOUREUSE 

eu tort de le lâcher. Vous le premier, car vous avez fait 
des affaires ensemble ? 

ARDAN. 

Autrefois... oui... il y a longtemps... nous avons fait 
partie d'un conseil d'administration... mais j'ai donné 
ma démission. 

YORICK LAMBERT, avec un terrible sourire de côté. 

D'ailleurs, il va faire des révélations, Ratinel, et il y 
en aura tellement de compromis, et des beaux, des gros, 
qu'on sera forcé de l'acquitter. Ils n'oseront pas le con- 
damner... ils n'oseront pas. 

ANDRÉ. 

C'est ce que disait le duc de Guise : un quart d'heure 
après, il était assassiné. 

ARDAN. 

Des révélations! Allons donc! on croit toujours que 
ces gens-là ont des tas de choses à dire... ils ne savent 
rien du tout. 

ANDRÉ. 

Alors, vous croyez qu'il sera condamné? 

ARDAN. 

Il le faut. 

ANDRÉ. 

Mais, si on le condamne, il faut condamner tout le 
monde?... enfin tous ceux qui... 

ARDAN. 

Mais absolument. 

YORICK LAMBERT. 

Parce qu'il n'est pas juste que le seul Ratinel pour- 
risse sur la paille humide, pendant que ses petits cama- 
rades fument d'énormes cigares, au soleil de la liberté. 

ARDAN. 

C'est mon avis. 

YORICK LAMBERT. 

Eh bien! c'est impossible, parce qu'ils sont trop... on 
n'arrête déjà pas tous les souteneurs, parce qu'il n'y a 



ACTE PREMIER 173 

pas de place dans les prisons ; si l'on arrête les gens d'af- 
faires, ce sera pis encore, parce que les affaires mainte- 
nant, ce n'est pas seulement l'argent des autres, c'est le 
nom, l'honneur et la vie- même des autres. Est-ce vrai? 

ARDAN. 

Pourtant, je vous assure que.. 

YORICK LAMBERT. 

Voyons, mon cher Ardan, nous ne faisons pas de 
sentiment, et il y a des vérités qu'on peut se dire. . . entre 
honnêtes gens. Eh bien, si l'on allait au fond des choses, 
il n'y a pas un homme à Paris, j'entends de ceux qui 
s'occupent de certaines affaires, il n'y en a pas un qui ne 
soit écrouablo. 

ARDAN. 

Vous allez un peu loin; d'abord qu'entendez-vous 
par de certaines aif aires ? 

YORICK LAMBERT. 

Dame, des affaires incertaines. Vous verrez que les 
journaux chic seront bientôt forcés d'ajouter dans les 
renseignements mondains, entre les mariages et les en- 
terrements, la rubrique : Prisons. Nous apprenons l'ar- 
restation de M. Gaston Ardai 

ARDAN. 

Très drôle ! 

YORICK LAMBERT. 

Vous n'aimez pas qu'on vous fasse ces blagues-là. 



SCÈNE X 

AHDAN, PHILIPPE, ANDRÉ, Yorick LAMBERT, 
HÉLÈNE. 

HÉLÈNE. 

Je ne sais pas ce qu'on vient de dire, mais ça a jeté 
un froid... Je suis sûre que c'est encore Yorick Lambert 
qui a dit une férocerie. 



m LA DOULOUREUSE 

YORICK LAMBERT. 

Moi, pas du tout, nous parlions politique 

ARDAN. 

Est-ce qu'il va durer encore longtemps, ton cotillon? 

HÉLÈNE, 

Non, mon ami, ça va être fini, et tout de suite après, 
on apporte les petites tables pour souper... Tu ferais 
bien même d'aller voir si tout s'arrange comme tu le 
veux, 

ARDAN. 

Tu as raison... j'y vais. 

HÉLÈNE. 

Et puis par la même occasion, si tu passes par le bar, 
tu verras ce que font Cresson et Lubin. 

ARDAN. 

Qu'est-ce qu'ils ont encore invente, ces artistes-là? 

HÉLÈNE. 

Je ne sais pas, mais je crois que Cresson est complè- 
tement gris, et Lubin n'en vaut guère mieux... Juste- 
ment, le voici. 



SCÈNE XI 

Les Mettes, LUBIN, uès rouge. 

ARDAN. 

Il paraît que vous eu faites de belles. 

LUBIN. 

Cresson est ivre mort, mon cher... il a bu quinze cock- 
tails au vin de coca, et il est en train de boire un mint- 
julep pour se remettre... Il a fourré les pailles dans son 
nez et il tire... il tire... alors ça dégouline sur aonplas- 



ACTE PREMIER 175 

tron... il est dégoûtant... Charmante soirée... beaucoup 
d'entrain ! 

ARDAN. 

Tu trouves ça drôle, toi ? 

LUBINk • 

Ça n'a rien de dramatique. 

ARDAN. 

C'est égal, puisque tu sais comment il est, tu aurais 
dû le surveiller. 

LUBIN. 

Le surveiller, moi? C'est pas ma sœur! Eh bien, tu 
en as du venin ! 

ARDAN. 

Ça finit toujours comme ça avec vous. 

LUBIN. 

C'est ta faute. 

ARDAN. 

C'est ma faute? 

LUBIN. 

Bien sûr, tu as demandé un bar anglais, tu as voulu 
le genre bar, eh bien! tu l'as... de quoi te plains- tu?... 
Et puis ce n'est pas tout ça... écoute donc, écoute... 

ARDAN. 

Quoi encore? 

LUBIN. 

C'est quelque chose que je ne peux pas te dire devant 
tout le monde. 

ARDAN. 

Voyons! Qu'y a-t-il? 

LUBIN. 

Il y a que... Prudent est là. 

ARDAN. 

Prudent? 

LUBIN. 

Oui, Prudent, le commissaire aux délégations judi- 
ciaires. Il te demande. 



m LA DOULOUREUSE 

ARDAN. 

Tu es sûr? On ne sait jamais avec toi. 

LUBIN. 

Non, vrai, je ne suis p^s saouL.. je ne te ferais pas une 
fumisterie pareille. 

ARDAN. 

Voyons, à cette heure-ci, on ne vient pas chez les 
gens. 

LUBIN. 

Tu sais quelle heure il est... cinq heures du matin, 
mon vieux; nous sommes au mois de juin, le soleil est 
levé. Non, sérieusement, je ne blague pas, c'est Prudent, 
je te jure. Heureusement que j'étais dans le vestibule 
quand il est entré... je Tai reconnu et je Tai fait tout de 
suite monter dans ton cabinet à cause des gens, pour 
que ça ne fasse pas de chichi. 

ARDAN. 

; Tu as bien fait... merci. 

LUBIN. 

Je suis un ami, moi, je suis un frère. Je lui ai dit que 
j'allais te prévenir. 

ARDAN. 

Allons-y... Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir, Pru- 
dent? Elle est bonne... très drôle? 

Ils sortent. 



SCÈNE XJI 
HÉLÈNE, PHILIPPE. 

HÉLÈNE. 

Enfin, je te vois, je peux te parler, je n'y tenais plus. 
Ah ! c'est effrayant d'être au milieu de cette foule, d'être 
si près l'un de l'autre et de ne pas même pouvoir se 
prendre la main... Tu m'aimes? 



ACTE PREMIER 177 

PHILIPPE. 

Oui, je t'aime... 

HÉLÈNE. 

Tu n'as pas Tair de m'aimer. 

PHILIPPE. 

Mais si... mais si... je t'aime plus que tu ne le crois, 
plus que je ne le crois moi-même. Seulement, je te le dis 
mal ici, parce que, n'est-ce pas? on se sent entouré, 
épié... il y a des choses qu'on ne dit bien à sa maîtresse 
que seuls et dans l'ombre... moi, je t'ai expliqué... c'est 
une chose que j'ai... je ne peux pas écrire un bleu pas- 
sionné dans un bureau de poste et je ne peux pas faire 
une déclaration au milieu d'un bal. 

HÉLÈNE. 

Parce que tu es un homme. Tiens, il y a la grosse 
Mme Bladru, M™^ Bladru du Gers, qui nous regarde en 
ce moment... je crois même que tu lui plais beaucoup... 
si tu la veux, je te la donne; seulement, je te préviens, 
tous ses amants deviennent phtisiques, ils s'en vont tous 

de la poitrine... (.Madame Bladm passe dans le fond.) Tu VOis,elle 

me fait des petits signes d'amitié. Oui, madame, c'est 
mon amoureux. Bonjour, madame. J'ai l'air de causer 
de choses indifférentes et ça ne m'empêche pas de te 
dire des choses très intimes, de te dire que je suis folle 
de toi, que toutes mes pensées vont vers toi et que de- 
main... demain je serai tout entière à toi... Qu'est-ce 
que tu as? Ça n'est pas gentil, ce que je te dis? 

PHILIPPE. 

Si... mais... 

HÉLÈNE. 

Mais quoi? 

PHILIPPE. 

Ça m'ennuie quand je te vois si bonne... comédienne... 
alors, je me dis... 

HÉLÈNE. 

Tu te dis des bêtises, parce que tu n'es qu'une bête, 



178 LA DOULOUREUSE 

quoique tu aies beaucoup de talent, à moins que tu 
n'aies que du génie ! je t*adore ! 

PHILIPPE. 

Moi aussi, je t'adore. 

HÉLÈNE. 

Je n'en sais rien. 

PHILIPPE. 

Mais si, puisque je suis très bête, et je sens que je 
pourrais souffrir beaucoup par toi. 

HÉLÈNE. 

C'est vrai, mon amour? Ail right, c'est ce qu'il faut, 
mais sois tranquille, je ne te ferai pas souffrir, quand ce 
ne serait que par égoïsme, car j'ai trop besoin de toi 
dans ma vie et de sentir que ta pensée m'enveloppe à 
chaque instant. 

PHILIPPE. 

Oui, aimons-nous simplement et profondément, sans 
mensonges, sans taquineries, sans jalousies... il n'y a 
que les amants vulgaires qui aient besoin de ces stimu- 
lants, comme les mauvais chevaux ont besoin d'épe- 
rons et de cravache. 

HÉLÈNE. 

Enfin, demain... on se verra, on se verra bien, chez 
toi, chez nous... 

PHILIPPE. 

quelle heure ? 

HÉLÈNE. 

Je serai libre de bonne heure... Gaston part ce matin 
pour Londres, je crois, mais il ne veut pas qu'on le 
sache. Il est toujours si mystérieux pour ses affaires. 
Enfin, je viendrai tout de suite, après le déjeuner, à 
moins qu'il ne parte pas... Attends-moi toujours jus- 
qu'à quatre heures!... Ah! si nous pouvions être libre- 
ment l'un à l'autre, j'ai toujours peur que tu te lasses. 

PHILIPPE. 

Je t'aime. 



ACTE PREMIER 179 

HÉLÈNE. 

Tu ne m*as même pas dit si j'étais jolie... si j'avais 
une belle robe.... Est-ce que je te plais? 

PHILIPPE. 

Infiniment. 

HÉLÈNE. 

Mais attention! on nous observe. (Eiie parie plus haut 
avec affectation.) J'aime beaucoup cette heure dans un bal, 
quand les fleurs sont fanées et les femmes fatiguées. La 
vie brûle, les odeurs s'exaspèrent, et il plane une sen- 
sation vague de décomposition, comme dans tous les 
endroits où la vie est trop intense. 

Elle se dirige vers la fenêtre. 

PHILIPPE. 

Oui, c'est cette sensation-là que j'ai éprouvée dajas 
les villes voluptueoises, sous le soleil. Je pensais à la 
mort. Qu'est-ce que vous regardez? 

HÉLÈNE, ourrant la fenêtre. 

Il fait jour déjà... C'est joli, l'avenue... De quelle 
couleur est-ce?... mauve?... 

PHILIPPE. 

Lilas plutôt. 

HÉLÈNE. 

Vous avez raison, o'est lilas. 11 y a des gens qui vont 
travailler déjà, qui sont déjà levés quand nous ne 
sommes pas encore couchés. C'est drôle. Tenez, regar- 
dez, celui-là qui passe. Pauvre homme! Il nous a vus, 
allons-nous-en! Que doivent-ils penser, lorsqu'ils 
voient des fenêtres éclairées à cette heure-ci et qu'à 
l'une de ces fenêtres, ils aperçoivent une femme décol- 
letée et semée de diamants. 

PHILIPPE. 

Ils pensent qu'il y a un bal dans la maison. 

HÉLÈNE, ^avcmrnt. 

Ils pensent peut-être à d'autres choses... et c'est 
forcé... Je comprends que l'homme de tout à Kheure 



180 LA DOULOUREUSE 

soit anarchiste... pourtant il riait en nous regardant; il 
avait une bonne figure. En tout cas, il aurait plus de 
raisons de nous en vouloir que Yorick Lambert. 

PHILIPPE. 

Lambert est un anarchiste littéraire et mondain; il 
dit : « Grève donc, société ! », mais à la nouvelle année il 
dépose des marmites pleines de marrons glacés dans les 
maisons où il a dîné. 



SCÈNE XIII 

Madame SUREAU, Madame FLOGK, COLAS, FLOCK, 
SUREAU, FLAVEL. 

colas. 
, Tenez, ici nous serons très heureux. 

MADAME SUREAU. • ? , 

Oui, oui, nous serons très bien. \ : . [ 

COLAS. 

Alors, si vous voulez bien, vous allez garder cette 
place pendant que j'irai chercher une table avec mon- 
sieur; attendez-nous, nous revenons dans un instant 

Il sort avec Flavel. 

MADAME FLOCK, 

Il est charmant, ce monsieur Colas ! 

FLOCK. ' "^' 

Charmant! ' 



SCÈNE XIV 
PHILIPPE, HÉLÈNE, GOTTE. 

HÉLÈNE. 

Ah! mon Dieu!... on va souper et je ne m'occupe pas 
de mes invités... Gaston va encore crier après moi. 

Gotte survient ; elle est très émue. 



ACTE PREMIER i81 

GOTTE. 

Dis donc, ma chérie, ton mari te demande. 

HÉLÈNE. 

Il est furieux? 

GOTTE. 

Non... il est malade. 

HÉLÈNE. 

Je sais ce que c'est; il a encore une crise au foie; mais 
il ne veut pas être raisonnable; il veut manger et boire 
ce qui lui plaît... Mais comme tu es pâle, toi, ma chérie... 
tu n'as rien? 

GOTTE. 

Je suis pâle, moi? non, non, je n'ai rien, ça doit être 
la fatigue. 

HÉLÈNE. 

Oui, sans doute, un peu de fatigue. Repose-toi... Ah! 
n'oubhez pas que vous soupez à la grande table, avec 
Stany et Philippe... Dépêchez-vous, pour qu'on ne 
vous prenne pas vos places... A tout à l'heure... (a Phi- 
lippe.) au revoir, vous... Je t'adore!.. 

Elle sort en courant. 



SCENE XV 
PHILIPPE, GOTTE. 

GOTTE. 

Vous savez ce qui se passe, là-haut? 

PHILIPPE. 

Quoi donc? 

GOTTE. 

Ah! mon ami... c'est effrayant!... Ardan...Ardan... 

PHILIPPE. 

Oui... eh bien? 

II. 16 



182 LA DOULOUREUSE 

GOTTE. 

On est venu pour Tarrêter... ce commissaire, vous 
savez bien?... 

PHILIPPE. 

Oui, oui... après? 

GOTTE. 

Il a pris des papiers dans son cabinet... il a fouillé 
tous les tiroirs. Alors Ardan a demandé la permission 
de passer une minute dans sa chambre et il s'est tiré 
deux coups de revolver. 

PHILIPPE. 

Il s'est blessé! ou...? 

GOTTE. 

Il s'est tué... On n'a rien entendu ici? - 

PHILIPPE. 

Gomment voulez- vous ? Avec tout ce bruit ! 

GOTTE. 

C'est vrai, au fait... tant mieux! C'est Lubin qui m'a 
raconté tout ça; il m'a priée de prévenir Hélène, mais 
je n'ai pas eu le courage de lui annoncer ce malheur. 

PHILIPPE. 

Je comprends ça, mais il faut pourtant qu'il y ait 
quelqu'un auprès d'elle, dans un moment pareil, la 
pauvre femme!... Allez-y... allez-y, je vous en supplie, 
ma petite Marguerite... vous êtes son amie, vous savez 
comme elle vous aime; il faut que vous soyez auprès 
d'elle... Et dites-lui bien que je pense à elle et que, quoi 
qu'il arrive, elle peut compter sur moi. 

GOTTE. 

Je le lui dirai! 

Elle s'en va. — Philippe reste immobile et absorbé. 



ACTE PREMIER 183 

SCÈNE XVI 

PHILIPPE, YoRiCK LAMBERT. 

YORICK LAMBERT. 

Eh bien ! vous savez la nouvelle ? 

PHILIPPE. 

Oui... c'est terrible, n'est-ce pas? 

YORICK LAMBERT. 

Quel drame, là-haut! et pas long... Et il y a des gens 
qui prétendent que notre époque est banale; ils ne sa- 
vent vraiment pas la regarder; c'est-à-dire qu'elle est 
bouffonne et tragique. 

PHILIPPE. 

Comme toutes les époques. 

YORICK L.iMBERT. 

Comme la vie... Ça vous a surpris? 

PHILIPPE. 

Oui... Comment vouliez-vous que je me doute? Pas 
vous? 

YORICK LAMBERT. 

Moi, j'avais le tuyau depuis ce matin... C'est pour ça 
que je restais... je n'aurais pas voulu rater ça... vous 
comprenez... 

PHILIPPE. 

Oh! très bien. 

YORICK LAMBERT. 

Seulement, je n'aurais pas cru qu'il se flanquerait un 
prunea,u... Vous soupez? 

PHILIPPE. 

Oh! non, je m'en vais! 

YORICK LAMBERT. 

Moi aussi. Pauvre diable !... J'ai une migraine ! " 

Ils Fortpnt. 



18i LA DOULOUREUSE 



SCÈNE XVII 

SUREAU, FLOCK, Madame SUREAU, Madame FLOCK, 
puis COLAS et FLAVEL. 

COLAS, apportant une table avec Flavel. 

Yoici une table avec tout ce qu'il faut pour écrire. 

MADAME FLOCK. 

Il n'y a pas de quoi boire... je meurs de soif. 

COLAS. 

Attendez... il faut faire son service soi-même ! (AFiavei.) 
Jeune homme, allez donc chercher à boire... (Fiavei va cher- 
cher à boire.) Comment va-t-on se placer? 

MADAME SUREAU, s'asseyant. 

Sympathiquement... et puis il ne faut pas faire de cé- 
rémonies. 

COLAS, debout. 

Je propose que nous nous appelions par nos petits 
noms pour donner un caractère d'intimité à la fête... 
Commuent vous appelez-vous, madame Flock?... Vous 
devez vous appeler Esther?... 

MADAME FLOCK. 

Oh! moi, monsieur, j'ai un nom à coucher à la porte. 

COLAS. 

Dites-moi la porte, au moins. 

MADAME FLOCK. 

Je m'appelle Modeste. 

COLAS. 

Modeste ? Tiens ! ce n'est pas un nom juif. 

MADAME FLOCK, s'asseyant. 

En effet... et vous, comment vous appelez-vous? 



ACTE PREMIER 185 

COLAS, s'asseyant aussi. 

Oh ! moi, j'ai un nom honteux ! 

MADAME SUREAU. 

Un nom à coucher à la porte ? 

COLAS. 

Au contraire, je m'appelle Alphonse. 

MADAME SUREAU. 

Vous aim.ez le théâtre de Dumas? 

COLAS, sèchement. 

Non! 

MADAME SUREAU. 

Ah! voici la boisson! 

Flavel revient avec une bouteille de chanipag-ne. 
MADAME FLOCK. 

Vite, débouchez! 

FLAVEL, débouchant la bouteille. 

Vous savez ce qu'on dit... 

COLAS. 

Non, mais nous allons le savoir dans une minute. 

FLAVEL. 

Il parait qu'Ardan s'est suicidé... 

MADAME SUREAU. 

Vous en avez de gaies, mon cher Bazouges. 

FLAVEL. 

Non, non, c'est très sérieux... On est venu perquisi- 
tionner chez lui et, quand il a vu qu'on vidait ses tiroirs, 
il a passé dans sa chambre et on a entendu... (Le bouchon 
saute.) une détonation. 

COLAS. 

Bien réglé ! 

MADAME FLOCK, tondant son verre. 

Versez vite, vite, Raoul... Ça va couler. 

16. 



486 LA DOULOUREUSE 

FLAVEL. 

Oui, il s'est collé deux balles dans la tête !... 

SUREAU. 

Dites-donc, ça n'est peut-être pas très convenable, ce 
que nous faisons là? 

MADAME FLOCK. 

Sureau a raison... ça n'est pas très convenable! 

MADAME SUREAU. 

Écoutez, on ne nous a rien dit, officiellement... on est 
censé ne pas savoir... 

MADAME FLOCK. 

Et puis il n'est peut-être que blessé. 

MADAME SUREAU. 

Du moment qu'on ne nous a rien dit. 

MADAME FLOCK. 

D'ailleurs où aller maintenant?... Rien n'est ouvert 
à cette heure-ci... c'est qu'on crève de faim... 

SUREAU. 

C'est bien embarrassant ! 

MADAME FLOCK. 

Voyons, soupe-t-on, oui ou non? 

MADAME SUREAU. 

Qu'est-ce qu'on fait aux autres tables? 

COLAS, se levant pour regarder. 

Ils ont commencé. 

FLAVEL. 

Eh bien alors, il n'y a plus à hésiter. 

^ MADAME FLOCK. 

Allons! allons! moi, je meurs... d'autant plus que ça 
n'empêcher^ rien ! 

MADAME SUREAU. 

C'est égal, c'est bien malheureux. 



ACTE PREMIEh 187 

MADAME FLOCK. 

Surtout pour cette pauvre M"^® Ardan. 

SUREAU. 

Ce n'est pas ceux qui s'en vont qui sont à plaindre. 

MADAME FLOCK, la bouche pleine. 

C'est ceux qui restent... Passez-moi donc le rosbif, 
Alphonse, voulez-vous? 

COLAS. 

Volontiers... Charmante soirée! 

FLAVEL. 

Beaucoup d'entrain. 

Pendant ces dernières répliques le rideau tombe lentement. 

Rideau. 



ACTE DEUXIÈME 

Chez les Des Trembles. — Une propriété en Seine-et-Marne, dans 
les environs de Fontainebleau. — Une terrasse à la française 
d'où l'on aperçoit la vallée de la Seine. — Très douce soirée du 
commencement de juin. 

Après le dîner, l'habituelle conversation. — Le café, les liqueurs, 
cigares, etc., flambeau.x de jardin. 



SCÈNE PREMIÈRE 

Thérèse SUREAU, STANY, Madame LEFORMAH, 

GOTTE DES TREMBLES, André FRÉVILLE, 

SUREAU. 

MADAME SUREAU, sur un banc, dans un coin de la terrasse. 

Vous VOUS asseyez? 

STANY. 

Oui, je suis éreinté. Ce matin, avant que vous arri- 
viez, je suis allé à bicyclette... j'ai quatre-vingts kilo- 
mètres dans les jambes. 

MADAME SUREAU. 

C*est trop. 

STANY. 

Et vous, faites- vous de la bicyclette, maintenant? 

MADAME SUREAU. 

Oui, mais je pédale mollement, et puis je n'aime pas 



ACTE DEUXIÈME 189 

les montées : quand je vois que ça va monter, je pleure... 
je vous assure, c'est idiot. Et vous? 

STANY. 

Moi, je ne pleure pas. 

MADAME SUREAU. 

Je pense bien ! Mais ça ne vous agace pas, les montées ? 

STANY. 

Non, une légère pente n'est pas pour me déplaire. 

MADAME SUREAU. 

Une légère pente. 

Elle rit. 

STANY. 

Quelle douce soirée ! 

MADAME SUREAU. 

Oui, on s'est formé par couples sympathiques... 
André cause avec votre femme... mon mari tient la 
tête à M'^e Leformah, M™^ Ardan s'est enfuie sous les 
arbres avec Philippe... il est très sympathique, Philippe. 

STANY. 

Oui, c'est un garçon charmant... Et puis, du talent! 

MADAME SUREAU. 

Il demeure chez vous? 

STANY. 

Oui, nous l'avons invité à venirpasserTété chez nous: 
c'est ma femme qui a arrangé tout ça, pour qu'ils puis- 
sent se voir avec Hélène Ardan... Je fais un joli mé- 
tier... Il est vrai qu'ils vont se marier. 

MADAME SUREAU. 

Et puis, quand môme... Est-ce que vous avez de ces 
préjugés-là? 

STANY. 

Ma foi non. Vous savez que je suis de plus en plus 
amoureux de vous. 



190 LA DOULOUREUSE 

MADAME SUREAU. 

Je Tespère bien. 

STANY. 

Pourquoi Tespérez- vous ? 

MADAME SUREAU. 

Parce que ça m'amuse. 

STANY. 

Ça vous amuse seulement. 

MADAME SUREAU. 

Ça, vaut mieux que si ça m'ennuyait. 

STANY. 

Certainement, mais, enfin, moi, c'est très sérieux. 
L'amour que j'ai pour vous est très profond, et vous 
dites que ça vous amuse, ça n'est pas assez. Depuis 
plus d'un an que nous flirtons, vous devez juger dans 
quel état d'âme je suis. 

MADAME SUREAU. 

Je l'ai deviné votre état d'âme... il était assez visible. 

STANY. 

C'est votre faute. 

MADAME SUREAU. 

Et puis, on n'est pas des zouaves! 

STANY. 

Il faut pourtant que je sache à quoi m'en tenir. 

MADAME SUREAU. 

Vous êtes d'une impatience!... Et puis ça n'est pas 
vrai, je ne suis pas du tout votre type. Vous n'aimez 
que les femmes très maigres. 

STANY. 

Vous n'êtes pas grosse. 



ACTE DEUXIÈME 491 

MADAME SUREAU. 

Non, je ne suis pas grosse, mais je suis ronde..., c'est 
ça, ronde. 

STANY. 

Croyez-moi, c'est bien préférable. 

MADAME SUREAU. 

Je suis une femme à fossettes. 

STANY. 

Au bout des fossettes la culbute. 

MADAME SUREAU. 

Voulez-vous vous taire. 

STANY. 

Enfin, je voulais vous dire que ça ne peut pas durer. 
Écoutez, Thérèse, je vous donne tout... 

MADAME SUREAU. 

Quoi, tout? Vous êtes étonnant. 

STANY. 

Je vous donne mon cerveau, mon cœur, ma tran- 
quillité, et vous, vous ne me donnez rien. 

MADAME SUREAU. 

Je vous ai donné de mon odeur. Vous-même m'avez 
dit que vous vous en inondiez chaque soir avant de 
vous coucher et que vous aviez ainsi l'illusion de 
dormir avec moi. N'est-ce rien que cela? 

STANY. 

Oui, mais vous comprenez bien que je désire davan- 
tage. 

MADAME SUREAU. 

Vous êtes injuste, mon cher. (Elle fouille dans son corsage.) 

Je voulais vous donner cette fleur qui a passé toute la 
journée avec moi, dans moi, mais vous ne le méritez 
pas. 



192 LA DOULOUREUSE 

STANY. 

Ah! si, je vous en prie, donnez-la-moi. 

Madame Sureau tire une fleur de son corsage et la lui tend, 
MADAME SUREAU. 

La voilà ! 

STANY. 

Vous m'aimez donc un peu? 

MADAME SUREAU. 

Ce n'est pas à moi à vous le dire, consultez le langage 
des fleurs. 

STANY. 

Écoutez, Thérèse, je vous adore, mais je veux vous 
le dire autre part que dans le monde; toujours devant 
des gens... je suis paralysé. Vous allez partir bientôt 
pour Deauville, dites-moi que vous viendrez un jour, 
une heure. 

MADAME SUREAU. 

Ça, mon cher, jamais. Pour qui donc me prenez- vous? 
(Elle se lève.) J'ai pu plaisautcr avec vous, mais je vous 
l'ai déjà dit, si vous voulez que nous restions bons 
amis, ne me faites jamais de propositions semblables. 

STANY, se levant. 

Vous êtes fâchée? Je vous ai déplu? 

MADAME SUREAU. 

Non, je vous pardonne, mais revenons près de la 
société, nous sommes restés trop longtemps ensemble. 

Elle revient près du groupe. 

MADAME LEFORMAH. 

Vous avez fini de fumer votre cigarette ? 

ANDRÉ. 

Et de tailler votre bavette? 

MADAME SUREAU. 

Ah! oui, je disais à M. des Trembles que je trouve 
ce pays merveilleux. Vous vous plaisez beaucoup ici, 
madame? 



ACTE DEUXIÈME 193 

GOTTE. 

Oui, le pays est joli, et puis, nous adorons la cam- 
pagne. 

MADAME LE FORMAI!. 

Et VOUS savez, c'est la vraie campagne, à une heure 
et demie de Paris 

MADAME SUREAU. 

C'est charmant. 

GOTTE. 

C'est surtout très commode... nos amis peuvent 
de temps en temps nous faire le plaisir de venir dîner 
avec nous et repartir le soir même. 

MADAME SUREAU. 

Vous êtes mille fois aimable. Et vous, madame, c'est 
la première fois, je crois, que vous venez de ces côtés-ci? 

MADAME LEFORMAH. 

Oui, les autres années, ma fille Hélène allait dans le 
Limousin où ce pauvre Ardan avait de grandes pro- 
priétés, et M. Leformah et moi, nous passions une 
moitié de l'été au Tréport et l'autre à Chatou; mais 
après le drame terrible qui est arrivé, nous avons 
éprouvé le besoin de nous réunir, de nous resserrer... 
et nous sommes venus avec Hélène nous installer 
auprès de son amie... Ma fille et Gotte s'aiment beau- 
coup... elles ont été élevées pour ainsi dire ensemble. 

MADAME SUREAU. 

Oui, oui, je sais... En effet, c'est plus gai pour 
^f me Ardan. 

MADAME LEFORMAH. 

Et puis, en deuil comme nous le sommes, nous 
n'aurions pas pu recevoir... tandis que chez les des 
Trembles qui n'ont pas les mêmes raisons, il y a tou- 
jours un peu de monde. C'est une distraction pour 
ma pauvre petite. 

MADAME SUREAU. 

Vous n'habitez pas loin d'ici? 

II. 17 



191 LA DOULOUREUSE 

MADAME LEFORMAH. 

Pas très loin, un quart d'heure en voiture. 

MADAME SUREAU. 

Il y a longtemps que vous êtes ici? 

GOTTE. 

Depuis le dix mai... nous quittons toujours Paris de 
très bonne heure. Et vous, madame, que ferez-vous 
cet été? 

MADAME SUREAU. 

Nous partons à la fin du mois... nous allons à Deau- 
ville, nous y resterons jusqu'après la grande quinzaine 
et puis nous irons à Baden-Baden jusqu'au 15 sep- 
tembre. 

ANDRÉ. 

Vous êtes des gens très chic. 

STANY. 

Et vous, André, que faites-vous cet été? Est-ce 
que vous n'allez pas chez votre frère, aux Tilleuls? 

ANDRÉ. 

Oh! non, pas cette année, mon frère divorce. 

MADAME LEFORMAH. 

Vraiment ? 

ANDRÉ. 

Oui... ça dérange même m.es projets... j'avais la 
douce habitude de me terrer trois mois aux Tilleuls... 

GOTTE. 

Ça vous calmait. 

ANDRÉ. 

Parfaitement... ça me remettait un peu d'aplomb, 
et j'en ai besoin, quand arrive le mois de juin... Alors 
j'allais faire une villégiature familiale, une portugaise 
fraternelle... mais cette année, il faut y renoncer. 

STANY. 

Faites-la chez nous, André, votre portugaise. 



ACTE DEUXIÈME 195 

ANDRÉ. 

Vous êtes trop aimable. 

MADAME SUREAU. 

Venez avec nous à Baden-Baden. 

ANDRÉ. 

Je vous remercie. Je resterai probablement à Neuilly- 
Neuilly. 



SCÈNE II 
Les Mêmes, PHILIPPE, HÉLÈNE. 

STANY. 

Tiens, vous voilà, vous? D'où sortez-vous donc? 

HÉLÈNE. 

Nous venons de nous promener, dans le parc, autour 
de la pelouse; il fait un clair de lune merveilleux. 

MADAME LEFORMAH. 

Hélène, tu aurais dû mettre quelque chose sur les 
épaules, mon enfant... Tu n'as pas eu froid? 

HÉLÈNE. 

Mais non, mère chérie, je t'assure. 

SUREAU. 

Dites-moi, des Trembles, il ne faut pas nous faire 
manquer notre train. 

DES TREMBLES. 

Oh! vous avez le temps... le train est à dix heures 
dix-neuf. 

GOTTE. 

A quelle heure as-tu dit qu'on attelle? 



196 LA DOULOUREUSE 

DES TREMBLES. 

A dix heures moins le quart... nous vous accompa- 
gnerons. 

SUREAU. 

Ne vous donnez donc pas cette peine. 

DES TREMBLES. 

Comment donc ! 

GOTTE. 

Mais y aura-t-il assez de places? 

DES TREMBLES. 

Oui, oui, j'ai fait atteler le break. 

Pendant toute cette conversation, le domestique a desservi; puis la 
conversation reprend, générale. 

MADAME LEFORMAH. 

Hélène, tu savais que le frère de M. de Fréville 
divorçait? 

HÉLÈNE. 

Non, c'est la première nouvelle. Ah! il divorce? 
Combien y a-t-il de temps qu'il était marié? 

ANDRÉ. 

Trois ans. 

HÉLÈNE. 

Votre frère avait fait, je crois, un mariage d'amour. 

ANDRÉ. 

Absolument; il n'en admettait pas d'autres... Vous 
voyez comment se terminent ces unions-là? 

STANY. 

Et c'est logique : les mariages d'amour sont les 
seuls qui ne puissent pas durer, car ils supposent des 
âmes d'amants, et être amants, n'est-ce pas avoir le 
désir continuel de sensations, de troubles, de mystère 
et d'inconnu, d'inconnu? 

HÉLÈNE. 

Alors, selon vous, on ne peut pas rester amants 
dans le mariage ? 



ACTE DEUXIÈME 197 

STANY. 

Il faut croire que c'est difficile, puisque des gens 
qui s'entendent à merveille tant qu'ils ne sont pas 
mariés ne peuvent plus se sentir dès qu'ils le devien- 
nent... et réciproquement. 

ANDRÉ. 

Il y a dans ce mot mariage un étrange pouvoir dis- 
solvant. 

STANY. 

Ce n'est pas seulement dans le mot, c'est dans l'ins- 
titution; en somme, c'est une chose monstrueuse et 
contre la nature même; vous vous engagez à ne pas 
changer quand tout autour de vous et surtout en vous 
se modifie, évolue sans cesse. 

HÉLÈNE. 

Faites attention, Stany, votre femme est là. 

STANY. 

Ma femme! Elle pense comme moi. 

HÉLÈNE. 

C'est vrai, Gotte? 

GOTTE. 

Mais oui... je commence. 

MADAME LEFORMAH. 

C'est nouveau alors, mon enfant... tant pis, tant 
pis. 

GOTTE. 

Ou tant mieux, tant mieux. 

HÉLÈNE. 

Et vous, Philippe, qu'en pensez- vous? 

PHILIPPE. 

Je pense que le mariage serait une association noble 
et durable, si l'homme et la femme y apportaient des 
droits et des devoirs égaux. 

17. 



198 LA DOULOUREUSE 

ANDRÉ. 

Oui, c'est possible... et puis, sur ces questions-là, 
on ne peut rien dire; enfin, voilà mon frère qui s'est 
marié malgré nos parents presque, qui adorait sa 
femme; d'ailleurs, il Ta épousée, elle n'avait pas un 
sou, elle lui devait tout... ça n'empêche pas qu'il l'a 
trompée. 

HÉLÈNE. 

Ah! c'est lui qui la trompait? 

ANDRÉ. 

Mais oui, c'est lui. Il la trompait, il la trompait, 
c'est-à-dire que de temps en temps il revoyait une 
ancienne camarade; mais ce n'est pas une trahison, 
une ancienne camarade. 

HÉLÈNE. 

Non. Qu'est-ce que c'est alors? 

MADAME SUREAU. 

C'est de la fidélité pour l'ancienne camarade. 

ANDRÉ. 

C'est un pèlerinage, on ne divorce pas pour ça. 

HÉLÈNE. 

Pourtant, si votre belle-sœur avait eu un pèlerinage 
de son côté, votre frère l'eût trouvée mauvaise. 

ANDRÉ. 

Naturellement, ça n'est pas la même chose. 

HÉLÈNE. 

Mais si, c'est absolument la même chose! Alors la 
femme ne souffre pas, elle? Elle n'est pas jalouse, elle 
n'en a pas le droit. 

ANDRÉ. 

Je comprends qu'une femme soit jalouse, si son 
mari a une liaison sérieuse, absorbante ; mais elle doit 
pardonner des distractions convenablement espacées. 



ACTE DEUXIÈME 199 

HÉLÈNE. 

Les hommes sont bien tous les mêmes. Et c'est vous, 
André, qui dites ça! Vous devez comprendre la jalousie 
pourtant, car vous êtes jaloux comme on ne l'est pas, 
vous battez le record d'Othello. 

ANDRÉ. 

Je vous en prie, ne prenez donc pas toujours Othello 
comme le type du jaloux odieux; en somme, mettons 
le mouchoir, il fazzoletto^ de côté, je crois qu'il avait de 
très sérieuses raisons d'être jaloux, Othello! 

HÉLÈNE, d'un air potlnier. 

Vous savez quelque chose sur Desdemona? 

ANDRE, qui ne veut pas se compromettre. 

Non, je ne sais rien : mais enfin ce n'était pas un lis, 
cette jeune femme, pour s'être appuyé ce nègre; elle 
avait des goûts dépravés. Moi, j'ai connu ça à l'Expo- 
sition de 1889; j'avais une petite amie qui a été la 
maîtresse de tout un village soudanais. C'est la femme 
pour exotiques, c'est un numéro terrible. 

HÉLÈNE. 

Ne croyez pas vous en tirer par une anecdote. Pour 
revenir à ce que nous disions, selon vous, une femme 
n'a pas le droit d'être jalouse; bien plus, un monsieur 
s'absente pendant six mois, douze mois, il prend des 
distractions comme vous dites, c'est admis... La femme 
qui récalcitrerait serait ridicule ; elle n'a pas non plus 
le droit d'avoir des sens, elle n'a que le devoird'attendre 
toute seule, bien seule, ce mari qui ne peut pas at- 
tendre, lui. On vous répond : ça n'est pas la même 
chose. C'est idiot tout simplement, et c'est révoltant. 

GOTTE. 

Hélène, calme-toi, ma chérie. 

MADAME LEFORMAH. 

Si m.a fille est sur ce chapitre, nous n'avons pas fini. 



200 LA DOULOUREUSE 

HÉLÈNE. 

Non, c'est vrai, ça m'exaspère. Voyons, Thérèse, 
venez à mon secours, dites que j'ai raison. 

MADAME SUREAU. 

Moi, je ne peux rien dire, il paraît que je n'ai pas 
de tempérament; ou, si j'en ai, je n'en sais absolument 
rien. Et pourtant, je crois que, dans les devoirs conju- 
gaux, l'homme est comme le clown du cirque, quand il 
joue à se battre avec Chocolat. « Quand je dis : Com- 
mencez, vous commencez; quand je dis : Finissez, 
c'est fini » et naturellement Chocolat a toujours reçu 
une demi-douzaine de coups de poing avant d'en avoir 
allongé un seul. C'est comme ça que j'ai eu deux en- 
fants, ça n'est pas un sport. 

ANDRÉ. 

Alors vous êtes Chocolat? 

HÉLÈNE. 

En dit-elle, cette Thérèse; elle est impayable! 

MADAME SUREAU. 

Aussi, je ne sais pas ce que c'est que d'être jalouse, 
et Gustave peut donner des coups de canif dans le 
contrat, je le lui permets. 

SUREAU. 

C'est bon à savoir. 

MADAME SUREAU. ^ 

D'autant plus qu'on n'a pas toujours son canif. 

SUREAU. 

Il y a encore ça. 

HÉLÈNE. 

Eh bien, moi, je serais très jalouse; et quand son 
mari la trompe, je trouve qu'une femme doit divorcer 
ou le lui rendre. 

MADAME LEFORMAH, 

Elle est bien avancée. 



ACTE DEUXIÈME 20i 

HÉLÈNE. 

Elle se venge. 

MADAME LEFORMAH. 

Triste vengeance. 

MADAME SUREAU. 

Triste... ça dépend. 

MADAME LEFORMAH. 

Si tu savais comme ça m'est désagréable de t'en- 
tendre parler comme ça. 

HÉLÈNE. 

Mais, ma bonne mère, je parle comme ça, parce que 
c'est ce que je pense. Il est temps de proclamer que la 
faute de l'homme a la môme importance que celle de la 
femme. 

MADAME LEFORMAH. 

Elle n'a pas les mêmes conséquences. 

HÉLÈNE. 

Oui, oui, à cause de l'enfant, nous la connaissons. 

MADAME LEFORMAH. 

Mais certainement, à cause de l'enfant. 

HÉLÈNE. 

Mais l'enfant, c'est l'exception, c'est l'accident! 

MADAME SUREAU. 

Alors on ne sortirait plus de chez soi. 

PHILIPPE. 

Et puis, en supposant qu'une femme mariée, j'ad- 
mets le seul cas où elle se venge, apporte un enfant 
dans son ménage, le mari infidèle peut aussi, à ce 
compte-là, en avoir semé un dans un ménage parallèle 
et dont le père sera un autre mari, et dans ce cas-là, 
l'équilibre reste parfait dans une bourgeoisie assoiffée 
d'idéal. 

ANDRÉ. 

Et l'on n'a plus qu'à modifier la formule pour les 
naissances : le père et l'amant se portent bien. 



202 LA DOULOUREUSE 

HÉLÈNE. 

Maman est écrasée ! 

PHILIPPE. 

Maintenant, si le mari infidèle a fait à une pauvre 
fille un de ces enfants qu'il est convenu d'appeler natu- 
rels, n'est-il pas très juste que, pour avoirjeté de par le 
monde un malheureux qui peut-être manquera de tout 
et mènera une existence misérable, il soit condamné à 
élever confortablement, familialement, un enfant qui 
ne sera pas de lui, et dans ce cas-là l'équilibre est éta- 
bli, non plus seulement dans la bourgeoisie, mais dans 
la société tout entière. 

HÉLÈNE. 

Eh bien, mère, qu'est-ce que tu as à répondre à 
cela? Enfin, c'est la logique, c'est la raison et la jus- 
tice mêmes. 

MADAME LEFORMAH. 

C'est possible, mais c'est avec cette logique-là qu'il 
n'y a plus de respect, plus de famille, plus rien; que 
tous les ménages que nous connaissons se détraquent 
et que le nombre des divorces augmente tous les jours. 

MADAME SUREAU. 

On n'entend parler que de malheurs. 

MADAME LEFORMAH. 

De mon temps, il y avait moins de scandales. D'ail- 
leurs, il faut tout dire, nous avons été élevées autre- 
ment. Quand je me suis mariée, j'étais une vraie jeune 
fille, aussi pure et aussi ignorante qu'on peut l'être... 

HÉLÈNE. 

Tu l'es encore. 

MADAME LEFORMAH. 

Et j'étais toute disposée à aimer mon mari, et je l'ai 
aimé et j'ai été très heureuse et je crois que je l'ai 
rendu très heureux. 

GOTTE. 

Je ne sais pas pourquoi, Hélène, ta mère me fait 



ACTE DEUXIÈME 203 

toujours penser à une gravure dans V Illustration de 
1859 où l'on voit des dames à crinolines qui se préci- 
pitent avec de gros bouquets au-devant des soldats. 

HÉLÈNE. 

Oui, et ça s'appelle : Retour des troupes d'Italie. 

MADAME LEFORMAH. 

Je sais bien que je suis ridicule. 

HÉLÈNE. 

Tu n'es pas ridicule, tu es second empire et tou- 
chante. 

MADAME LEFORMAH. 

Second empire tant que vous voudrez; mais je suis 
d'une époque où l'on se sacrifiait encore pour ses 
enfants, où on ne les abandonnait pas, où on ne divor- 
çait pas pour un oui, pour un non. 

HÉLÈNE. 

Parbleu, le divorce n'était pas encore rétabli. 

MADAME LEFORMAH. 

Ça n'était pas un mal. 

HÉLÈNE. 

Mais ne dis donc pas ça, et quand une femme n'était 
pas heureuse avec son mari, quand elle était trompée 
ou battue, qu'est-ce qu'elle faisait? 

MADAME LEFORMAH. 

Elle se résignait, elle élevait ses enfants. 

PHILIPPE. 

Mais la résignation est une vertu chrétienne, madame, 
et qui suppose de la religion. 

MADAME LEFORMAH. 

Oui, eh bien? 

PHILIPPE. 

Eh bien, vos filles n'ont pas de religion : vous ne leur 
en avez pas donné. 



20i LA DOULOUREUSE 

MADAME LEFORMAH. 

Mais je vous demande mille fois pardon, monsieur, 
j'ai tenu à ce que ma fille eût une éducation parfaite. 

HÉLÈNE. 

Mais toi, tu ne les accomplissais pas tes devoirs reli- 
gieux : papa t'en a joliment détourné; à peine mariée, 
tu les as négligés, tes devoirs religieux... et ton piano, 
c'est toi-même qui nous l'as dit. 

MADAME LEFORMAH. 

Où veux-tu en venir? 

HÉLÈNE. 

Attends, tu vas voir : alors de quelle efficacité vou- 
lais-tu que fussent les principes que tu me donnais, 
lorsque je voyais que toi tu te dispensais de les 
suivre Pet que viens-tu nous parler de religion? Est-ce 
que je n'ai pas été élevée avec les immortel 5 principes 
de 1877 : le cléricalisme voilà l'ennemi? Quand j'étais 
petite, je me rappelle, père ne voyait que par Gam- 
betta; il en est revenu depuis, mais il n'aimait pas les 
prêtres. 

MADAME LEFORMAH. 

On n'a jamais parlé de ces choses-là devant toi. 

HÉLÈNE. 

Non, mais il y a les sourires, les plaisanteries, les 
sous-entendus que les enfants entendent fort bien ! Il y 
a l'atmosphère, est-ce que je sais, moi ! Et nous sommes 
quelques-unes qui avons été élevées comme ça. Alors, 
quand il survient dans nos ménages une catastrophe, 
un coup de Trafalgar, tu ne voudrais pas qu'on se ré- 
fugie dans la religion. Alors, quoi? Qu'est-ce que tu 
offres? Tu es collée, maman? 

MADAME LEFORMAH. 

Je ne suis pas collée, je suis peinée. 

HÉLÈNE. 

Il ne faut pas être peinée, ma bonne mère, mais 



ACTE DEUXIÈME 205 

joyeuse, au contraire; vous avez été esclaves et rési- 
gnées, vos filles seront heureuses et libres. 

STANY. 

C'est ce que disaient ceux qui ont fait la grande Révo- 
lution, en pensant à leurs fils. 

SUREAU. 

S'ils pouvaient les voir, leurs fils ! 

HÉLÈNE. 

Mais songe donc, de ton temps, quand vous n'aviez 
pas le divorce, que serais-tu devenue si tu n'avais pas 
aimé ton mari, si tu n'avais pas pu l'aimer? 

MADAME LEFORMAH. 

Quand une jeune fille arrive au mariage, innocente 
comme je l'étais, elle est toute disposée à aimer son 
mari et elle l'aime, à moins qu'il ne soit indigne d'être 
aimé; que ce soit, je ne sais pas, moi, un voleur ou un 
assassin, et encore, on avait la séparation. 

HÉLÈNE. 

Oui, je sais bien, on a prévu le cas de l'homme 
voleur ou assassin, ou faux-monnayeur, c'est admi- 
rable! Mais on n'a pas prévu le cas d'un homme qui 
vous déplairait. On ne peut pourtant pas rester avec un 
monsieur qui vous déplaît. 

MADAME LEFORMAH. 

S'il vous deplait tant que ça, il ne faut pas l'épouser. 

HÉLÈNE. 

Il ne faut pas l'épouser ! Est-ce qu'on le sait d'avance ? 
Un homme peut être passable comme ça dans le monde, 
en habit ou en jaquette, et à certains moments être 
brutal, effrayant. 

MADAME SUREAU, doiicemont. 

Ou grotesque. 

SUREAU. 

Merci. 

11. 18 



206 LA DOULOUREUSE 

HÉLÈNE. 

Alors on serait lié toute la vie avec cet être-là? Ça 
ne résiste pas à l'analyse. 

MADAME LEFORMAH. 

Que veux-tu que je te dise, ma chère enfant? Com- 
ment savoir d'avance, comment s'éclairer? On ne peut 
pourtant pas... Non, je ne peux pas vous suivre sur ce 
terrain-là. 

HÉLÈNE. 

Ne te dérange pas, on y va sans toi. 

ANDRÉ. 

C'est pour ça, madame, que le divorce est une chose 
admirable, car il permet à une femme mariée d'essayer 
loyalement une douzaine d'amants jusqu'à ce qu'elle 
-ait trouvé son type. 

SUREAU. 

Ça n'est pas drôle pour le type. 

MADAME SUREAU. 

Moi, je trouve au contraire que c'est très flatteur. 

ANDRÉ. 

Taisez-vous, madame Chocolat. 

MADAME SUREAU. 

Cette pauvre M^^ Leformah ne sait plus où elle en 

>est. 

MADAME LEFORMAH. 

Le fait est que vous m'épouvantez avec vos théories. 

HÉLÈNE. 

Nous marchons avec notre temps. 

ANDRÉ. 

Si vous ne marchiez qu'avec votre temps ! 

MADAME LEFORMAH. 

Au fond, je suis très inquiète, et je ne sais pas ce que 
l'avenir nous réserve avec ces idées-là, c'est effrayant! 



ACTE DEUXIEME 207 

PHILIPPE. 

Mais non, madame, ça vous paraît effrayant parce 
que ce sont des choses qu'on n'a pas l'habitude de 
dire, mais réfléchissez-y, c'est très raisonnable et sur- 
tout très humain. Seulement vous avez été habituée à 
considérer comme paroles d'Evangile tout ce qui est 
dans les codes civils ou m.ondains ; mais il faut bien vous 
dire que, à côté de la loi des hommes, il y a la loi hu- 
maine qui est celle des hommes et des femmes et qui 
doit tenir compte de leurs instincts et de leurs aspira- 
tions. Oh! ça ne se fera pas tout de suite, mais il est 
bon qu'on en parle de temps en temps et que quelqueî^i- 
uns vivent en se conformant à cette loi-là. 

MADAME LEFORMAH. 

Parlez-moi comme çâ, je comprendrai. 

HÉLÈNE. 

Mais c'est ce que je t'ai dit... sous une autre forme, 
voilà tout. 

SUREAU, à Stany. 

Dites-moi, cher ami, il ne faut pas nous faire man- 
quer notre train. 

STANY. 

Non, non, il est même temps de partir. Allons, 
allons ! 

MADAME SUREAU, à Madame Leformah. 

Au revoir, madame, je suis enchantée d'avoir fait 
votre connaissance; j'espère avoir le plaisir de vous 
revoir cet hiver à Paris. 

STANY, à Hélène. 

Je ne vous dis pas adieu, je vous retrouverai en re- 
venant, vous m'attendez. 

HÉLÈNE. 

C'est entendu. 

GOTTE, à Stany penJant les aurcvoirs. 

Quelle idée avez-vous eue de dire que nous les re- 



208 LA DOULOUREUSE 

conduirions, c'est ridicule, c'est une manie dans votre 
famille de reconduire les invités. 

STANY, piqué. 

Mais si cela ne vous plaît pas, chère amie, vous 
n'avez qu'à ne pas venir. 

GOTTE. 

Maintenant que vous l'avez dit, que vous l'avez 
décidé, ce n'est pas possible, ça serait impoli. Vous avez 
toujours des idées comme ça. C'est sans doute pour 
rester un peu plus longtemps auprès de M™^ Sureau. 

STANY. 

Pourquoi pas? Elle est très amusante. 

GOTTE. 

Ça n'est pas difficile d'avoir de l'esprit quand on dit 
tout ce qui vous passe par la tête. Alors, nous allons 
laisser M™^ Leformali toute seule, comme c'est poli ! 

STANY. 

Mais non. M"*® Leformah reste avec sa fille et Phi- 
lippe. 

GOTTE. 

Vous savez bien qu'ils vont la plaquer pour aller s'em- 
brasser sous les arbres. 

STANY. 

Allons, quand vous aurez fini de ronchonner; 
venez-vous, oui ou non? Allez mettre votre chapeau, 
vous avez juste le temps. 

Il s'en va. 

GOTTE, le suivant. 

Cette invention d'aller reconduire les gens : ça se fait 
au Vésinet ! 

Eile sort. 



ACTE DEUXIÈME 209 

SCÈNE III 
Madame LEFORMAH, HÉLÈME, PHILIPPE. 

MADAME LEFORMAH. 

II faudrait songer à partir aussi, Hélène. 

HÉLÈNE. 

Mais non... nous attendons qu'ils soient revenus... tu 
as bien entendu ce qu'a dit Stany. 

MADAME LEFORMAH. 

Non, je n'ai rien entendu. C'est que j'ai dit à Gaétan 
d'être à dix heures à la petite porte. 

HÉLÈNE. 

Eh bien! Gaétan attendra... il n'en mourra pas... 

MADAME LEFORMAH. 

Oh ! certainement. Est-ce que vous restez ici? 

HÉLÈNE. 

Oh ! oui, mère... Il fait si doux, si bon. 

MADAME LEFORMAH. 

Vous feriez peut-être mieux de rentrer? 

HÉLÈNE. 

Tu voudrais que nous nous enfermions par un temps 
pareil... C'est un meurtre. 

MADAME LEFORMAH. 

Eh bien, moi, je vais rentrer... je trouve qu'il fait un 
peu frais. 

HÉLÈNE. 

C'est ça, ma bonne mère, rentre, nous te rejoindrons 
tout à l'heure. 

r.s la hissent .*'c!oignor. 

18. 



210 LA DOULOUREUSE 

SCÈNE IV 
HÉLÈNE, PHILIPPE. 

PHILIPPE. 

Votre mère a raison... la soirée est fraîche... attendez» 
il ne faut pas que j'attrape froid. 

Il enfile un paletot d'été. 

HÉLÈNE. 

Oh ! VOUS avez dit ça comme un tout petit garçon... 
(L'imitant.) il ne faut pas que j'attrape froid. 

PHILIPPE. 

J'ai été aussi ridicule que ça? 

HÉLÈNE. 

Mais oui... tu m'aimes? 

PHILIPPE. 

Je t'adore. Quelle brave et digne femme que cette 
Mn^e Leformah. 

HÉLÈNE. 

Mère, oui, c'est une créature d'exception... elle 
n'est pas très avancée pour son âge, elle a des naïvetés 
incroyables. 

PHILIPPE. 

Mais ça vaut mieux que si elle s'était rendue fameuse 
par mille aventures galantes. 

HÉLÈNE. 

Évidemment. 

PHILIPPE. 

Et je ne la trouve pas si ridicule... l'honnêteté de sa 
vie désarme l'ironie. 

HÉLÈNE. 

Par exemple, nos façons de parler et de penser sur- 
tout la renversent. 



ACTE DEUXIEME 21i 

PHILIPPE. 

J'ai peut-être tort de parler comme ça devant elle : 
elle doit me croire un être sans morale, sans principes. 

HÉLÈr^E. 

Oh! non, elle n'est pas bête, elle est loin d'être bête 
et elle fait très bien la différence entre ta conviction, 
ta sincérité et la blague de Stany ou le scepticisme d'An- 
dré. Et d'ailleurs tu fais bien de dire ces choses-là... il 
faut les dire. Tant pis ou plutôt tant mieux si tu 
ne penses pas comme les autres, si tu penses humaine- 
ment. C'est pour ça que je t'ai aimé, vois-tu, parce que 
tu n'es pas égoïste, parce que tu es juste et que tu as de 
l'indulgence et de la pitié. 

PHILIPPE. 

Disons le mot, je suis parfait. 

HÉLÈNE. 

Tu n'es pas parfadt, mais tu es meilleur que les 
autres. Regarde André, comme il est méchant, comme 
il est amer. 

PHILIPPE. 

Ce n'est pas sa faute, il n'est pas heureux... il est 
tombé sur une femme terrible qui le fait souffrir. 

HÉLÈNE. 

C'est toujours cette M'»^ Belett? 

PHILIPPE. 

Toujours. 

HÉLÈNE. 

Comment, ça dure encore? En effet, le pauvre garçon, 
je le plains, mais ce n'est pas une raison pour rosser 
sur toutes les femmes. 

PHILIPPE. 

Il dit beaucoup de bien de toi. 

HÉLÈNE. 

A toi... mais on sent qu'il en veut au genre humain 
et il ne cherche qu'à dire des mots blessants. 



212 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Il ne digère pas bien... Et puis je ne le juge pas. 
Qui sait si je ne serais pas plus amer et plus aigri dans 
des circonstances semblables? 

HÉLÈNE. 

Oh! non... pas toi. 

PHILIPPE. 

Mais tu n'en sais rien... c'est ce que je me dis tou- 
jours : nous ne pouvons pas le juger... parbleu, tout 
nous réussit à nous, nous sommes insolemment heu- 
reux et notre avenir est d'amour et de joie. 

HÉLÈNE. 

C'est vrai... oui, j'ai foi dans l'avenir et je suis sûre 
que je t'aimerai très bien; c'est bête de dire à quel- 
qu'un qu'on l'aime bien, ce n'est pas bête de lui dire 
qu'on l'aimera très bien... tu comprends, il y a une 
nuance. 

PHILIPPE. 

Je la saisis parfaitement. 

HÉLÈNE. 

J'en suis persuadée. Tu n'as pas froid? 

PHILIPPE. 

Non. 

HÉLÈNE. 

Gomme ça a été vite pourtant... on dirait qu'il y a eu 
un Dieu pour nous; en tout cas, la vie nous a été 
complice... je t'ai rencontré, nous nous sommes aimés, 
et cinq mois après, j'étais veuve ! 

PHILIPPE. 

C'est admirable ! 

HÉLÈNE. 

Il y aura bientôt un an de ça, et ça me parait loin... 
si loin!... Je me demande parfois si c'est bien vrai que 
j'ai été M'^e Ardan, la femme de Gaston Ardan, et si 
ce n'était cette robe noire... je ne le croirais pas... j'ai 
peur que ça t'ennuie de me voir toujours en noir. . ^ 



ACTE DELXJÈME 213 

PHILIPPE. 

Je connais une romance dont le refrain est : « Ne 
pleure pas, le noir te va si bien ! » C'est par ce refrain 
que je te répondrai. 

HÉLÈNE, avec clan. 

Ah! mon amour, pour une blonde comme moi, un 
grand deuil sans chagrin, c'est le rêve! Et puis, je la 
quitterai bientôt cette triste couleur qui me rattache 
encore au passé et nous nous marierons. . . Ça ne t'effraie 
pas, le mariage ? 

PHILIPPE. 

Avec toi, je l'envisage avec bonheur. 

HÉLÈNE. 

Et moi avec passion... quoique André prétende qu'il 
y ait dans ce mot un étrange pouvoir dissolvant. Ah! 
ils m'ont fait du mal tout à l'heure, avec leur conver- 
sation. Si c'était vrai pourtant qu'il n'y ait pas d'amour 
possible dans le mariage?... Ah! vois-tu, j'aimerais 
mieux que nous restions amants. Et d'ailleurs nous 
serons amants, n'est-ce pas? Le mariage, pour moi, 
n'est qu'un mot, une formule, pas même, une forma- 
lité... je n'y tiens pas, et je serais très fière de rester ta 
maîtresse; mais il faut l'accomplir, cette formalité : 
ma mère n'admet pas l'union libre., c'est sur ce terrain- 
là qu'elle ne me suivrait pas... et puis c'est aussi pour 
mon fils, ce pauvre petit bonhomme... il faut que sa 
maman ait une situation réguUère... je te parais bour- 
geoise, hein? 

PHILIPPE. 

Pas du tout... Tu es vraiment celle que j'attendais et 
dont j'avais besoin... Oui, j'avais besoin de toi..^ 
j'aime ton cerveau et ton cœur, et si tu n'étais pas ma 
maîtresse, je voudrais être ton ami. Ah! vois-tu, l'es- 
sentiel pour l'homme, c'est de rencontrer dans sa vie 
l'étrangère vêtue de rêve qui lui ressemble comme 
une sœur; alors, avec celle-là, on peut se marier, il n'y 



214 LA DOULOUREUSE 

a pas de danger. Et puis nous garderons jalousement 
notre bonheur, nous l'emmènerons loin des villes, 
nous vivrons beaucoup à la campagne, et surtout nous 
ne mettrons pas de gens entre nous, pas d'ami ni d'amie 
intime... et puis je travaillerai pour toi, je tâcherai de 
devenir quelqu'un, et dans ces conditions, je crois que 
nous sellons heureux, Hélène. 

HÉLÈNE, gravement. 

Je le crois aussi, Philippe... d'ailleurs, je le répète, 
je t'aimerai très bien. J'imagine que ce qui tue l'amour 
dans le mariage, c'est le perpétuel tête-à-tête, le per- 
pétuel côte-à-côte... Je saurai te laisser seul avec toi- 
même ; je comprendrai que tu as besoin de te distraire, 
de voyager... tu n'auras pas besoin de me le demander, je 
je le devinerai et je te dirai : Va-t'en ! 

PHILIPPE. 

Et alors, je te répondrai : mais je suis très bien ici, 

et je reste. 

HÉLÈNE. 

C'est bien là-dessus que je compte... mais, même 
si tu t'en allais, je ne t'en voudrais pas, car tu me re- 
viendrais plus aimant... certainement je souffrirais, il 
faut bien payer son bonheur... on ne peut pourtant pas 
exiger une félicité absolue, sans ça la Providence aurait 
le droit de vous envoyer coucher. 

PHILIPPE. 

On irait. 

HÉLÈNE. 

Bien sûr... Et puis, tu ne partirais pas toujours tout 
seul... quelquefois tu m'emmènerais... nous irions en- 
semble à Venise. 

PHILIPPE. 

Tu y es allée déjà à Venise. 

HÉLÈNE. 

Avec mon mari, oui, mais ça ne compte pas; c'est 
comme si je n'y étais pas allée. Je suis arrivée le soir 



ACTE DEUXIÈME -2^5 

à rhôtel, je me suis fait servir à dîner dans ma chambre 
et je suis repartie le lendemain matin ; je n'ai voulu rien 
voir... Je ne voulais pas profaner la vision que je m'étais 
faite de Venise, avec un cœur et des yeux qui ne fussent 
pas d'une amoureuse, et surtout avec un Gaston Ardan 
qui aurait établi un tir aux pigeons sur la place Saint- 
Marc... Ah! il était de cette force-là. J'en ignore donc 
tout le côté gondole, mais je veux le connaître avec toi. 

PHILIPPE. 

Oui, et tu as eu raison, il y a des paysages et des villes 
où il ne faut pas apporter des âmes vulgaires. Une chose 
qui me plaîtinfmimentàLondres, c'est qu'on ne permet 
pas aux fiacres de se promener dans les parcs élégants ; 
de même, des gens qui ne seraient pas amants à Ve- 
nise seraient des fiacres dans Hyde-Park. 

HÉLÈNE, dans un élan. 

Mais nous, on ne sera pas des fiacres, va! Ah! je 
rêve de choses folles avec toi. A quoi penses-tu? 

PHILIPPE, troublé. 

Je pense... 

HÉLÈNE. 

Ah! tais-toi, tais-toi... Tiens... donne-moi tes yeux et 
prends ma bouche. 

PHILIPPE. 

Ah! Hélène, tu me charmes, tu me grises, tu me 
séduis. Quel parfum as-tu donc ce soir dans tevS che- 
veux ? 

HÉLÈNE. 

C'est de l'ambre. 

PHILIPPE. 

Comme tu m'as dit ça d'un air triste... c'est de 
l'ambre. 

HÉLÈNE. 

Je vous défends de vous moquer de moi... tu n'as pas 
froid? On s'entend bien, tous les deux. 



216 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

On s'entend divinement bien. Hélas! il va falloir 
nous quitter tout à l'heure. 

HÉLÈNE. 

Ah! oui, ce n'est pas gai! Enfin, on se retrouvera 
demain matin... je me lèverai de bonne heure et je 
serai à neuf heures dans le bois Sainte-Anne, près de 
la croix. Nous ne sommes pas trop à plaindre. Nous nous 
voyons encore assez souvent, grâce à l'idée que j'ai eue 
de te faire inviter chez les des Trembles. 

PHILIPPE. 

Oui, mais il faudra bientôt que je m'en aille... je ne 
peux pas rester éternellement chez ces gens. Voilà déjà 
trois semaines que j'y suis. Je crains d'être indiscret. 

HÉLÈNE. 

Tu n'es pas un invité ordinaire, tu es mon fiancé, et 
Gotte est notre confidente. Cette gentille Gotte, elle est 
si bonne, si dévouée. Elle n'avait pas l'air très content 
d'aller reconduire les Sureau. As-tu remarqué ? 

PHILIPPE. 

Non. 

HÉLÈNE. 

Elle a fait une scène à Stany tout à l'heure... c'est 
peut-être à cause de M"*^ Sureau... d'ailleurs, elle a 
l'air triste depuis quelques jours... ce soir, elle a à 
peine parlé. Ma pauvre Gotte! Stany est superficiel, 
très flirt... c'est sans doute ça qui la rend triste. 

PHILIPPE. 

Écoute, les voilà qui reviennent. 

HÉLÈNE. 

Alors, à demain neuf heures. Au revoir, toi. 

PHILIPPE. 

Au revoir, vous. ^ 



Au revoir, vous. 



Au revoir, toi. 



.ACTE DEUXIEME 2i7 

HÉLÈNE. 
PHILIPPE. 



SCÈNE V 

Madame LEFORMAH, PHILIPPE, HÉLÈNE, GOTTE, 

STANY, IN DOMESTIQUF. 
STANY. 

Nous voilà revenus. 

HÉLÈNE. 

Ça s'est bien passé, pas manqué train, adieux tou- 
chants ? 

STANY. 

Oui, oui, très touchants. 

MADAME LEFORMAH. 

Tiens, Hélène, je t'ai apporté ton chapeau et ton 
collet. 

HÉLÈNE. 

Ah ! ah ! tu t'es méfiée. 

MADAME LEFORMAH. 

Ah! oui, parce que lorsque tu vas t'apprêter dans la 
chambre de Gotte et que vous vous mettez à bavarder, 
vous en avez pour des éternités. 

HÉLÈNE. 

Et tu tombes de sommeil. 

MADAME LEFORMAH. 

Et puis Gaétan doit nous attendre depuis au moins 
une heure. Allons, au revoir, mon cher Stany, au revoir, 
ma petite Gotte. 

HELENE, embrassant Gollo. 

Au revoir, ma chérie; j*^ viendrai te voir demain 
après déjeuner. 

M. 19 



21S LA DOULOUREUSE 

STANY. 

Par où vous en allez-vous ? 

MADAME LEFORMAH. 

Par le bas, Gaétan nous attend à la petite porte. 

STANY,. 

Eh bien, Jean, accompagnez donc ces dames avec 
votre lanterne. 

Madame Leforraa^ et Hélèae s'en vont, suivies di domestique porteur 
d'une lanterne. 



SCENE VI 
PHILIPPE, GOTTE, STANY. 

STANY. 

Eh bien, moi, je vais aller me coucher. J'ai quatre- 
vingts kilomètres dans les jambes. 

GOTTE. 

Quelle heure est-il donc ? 

STANY. 

Onze heures bientôt. Est-ce que vous ' rentrez, 
Gotte ? 

GOTTE. 

Oh! non. Il fait trop doux dehors, et puis il faut que 
je cause avec Philippe; j'ai un tas^^de choses à lui dire 
de la part d'Hélène. 

STANY. 

Ah! encore des confidences, des secrets. Allons, je 
vais me coucher... bonsoir, mon vieux camarade. 

PHILIPPE. 

Bonsoir, cher ami. 

STANY. 

A tout à l'heure, Gotte. 



ACTE DEUXIÈME 2!» 

SCÈiXE VII 
PHILIPPE, GOTTE. 

GOTTE. 

Enfin, on respire mainteiiant que tous ces gens sont 
partis. Ah! qu'ils m'ont fatiguée, ils me gâtaient abso- 
lument la campagne et cette belle nuit. Y en a-t-il, ce 
soir, des étoiles! Croyez-vous que tout ça soit habité? 

PHILIPPE. 

Sans doute. 

GOTTE. 

Dire qu'il y a peut-être là-haut, en ce moment 
même, des bonnes gens qui causent sur une terrasse, 
comme nous ! Mais, sûrement, dans aucun de ces astres, 
il n'y a une femme qui s'ennuie autant que moi. On est 
très bien ici, j'ai envie de rester là jusqu'à ce qu'une 
étoile file. 

PHILIPPE» 

Pourquoi faire? 

GOTTE. 

Pour laire un souhait. 

PHILIPPE. 

Quel souhait? 

GOTTE. 

Ah! voilà, c'est mon secret. 

PHILIPPE. 

Et s'il ne file pas d'étoiles r 

GOTTE. 

Je le verrai bien, alors je m'en irai quand le jour 
viendra. 

PHILIPPE. 

Quand le jour viendra! Et votre mari qui voua 
attend ? 



220 LA DOULOUREUSE 

GOTTE. 

Mon mari? Il dort déjà; il a quatre-vingts kilomètres 
dans les jambes; il ne m'a pas attendue..., et puis il 
rêve de M'"^ Sureau, cette bonne Thérèse. 

PHILIPPE. 

Vous êtes jalouse ? 

GOTTE. 

Ah! grands dieux! non. On n'est pas jalouse de Stany. 

PHILIPPE. 

D'ailleurs, rassurez-vous, M '^^ Sureau n'est pas dan- 
gereuse; c'est une allumeuse. 

GOTTE. 

.Je déteste ce genre de femmes-là, je trouve que ça 
n'est pas honnête, m.oi; j'aime mieux une femme em- 
ballée et qui va jusqu'au bout; je ne comprends pas le 
flirt, je ne comprends pas qu'on grignote le fruit 
défendu; il faut y mordre à belles dents et même sans 
l'éplucher, ou ne pas s'en mêler, voilà... n'ai-je pas 
raison? 

PHILIPPE. 

Mais si; seulement si j'ai un conseil à vous donner, 
mordez-y le plus tard possible. 

GOTTE. 

J'y mordrai quand ça m^e plaira; c'est idiot ce que 
vous dites là : le plus tard possible! Quand je n'aurai 
plus de dents, n'est-ce pas? 

PHIlîPPE. 

Et qu'est-ce que vous aviez à me dire de la part 
d'Hélène? 

GOTTE. 

Ah! c'est vrai, j'oubliais; vous ne pensez qu'à ça, 
vous. 

PHILIPPE. 

Dame ! 

GOTTE. 

Que je sois triste ou non, ça vous est bien égal; 



ACTE DEUXIÈME 221 

moi, je peux crever. Eh bien, approchez-vous, si vous 
voulez que je vous le dise, vous êtes à une lieue, je 
ne peux pas vous crier ça. 

PHILIPPE. 

Personne ne nous entend, nous sommes seuls. 

GOTTE. 

Vous avez des raisons stupides, mon cher. Certaine- 
ment nous sommes seuls, mais il y a des choses qu'il 
faut dire à voix basse. D'ailleurs, ça m'est égal, moi. 
(kiic crie.) Hélène m'a dit de vous dire... 

PHILIPPE. 

Voyons, Gotte, ne faites pas d'enfantillages. 

Il approche sa chaise. 

GOTTE. 

Ah! je vous en prie, ne traînez pas votre chaise 
comme ça sur les cailloux; c'est un bruit qui me porte 
sur les nerfs; asseyez-vous prés de moi, tout simple- 
ment... Dieu! que vous m'agacez ce soir! 

PHILIPPE. 

Tout vous agace. 

GOTTE. 

C'est vrai, je suis énervée. Voulez-vous qu'on se pro- 
mène autour de la pelouse, comme l'autre soir. C'était 
si joli. 

PHILIPPE. 

Pourquoi nous promener! on est très bien ici. 

GOTTE. 

Vous avez peur? 

PHILIPPE. 

Mui, de quoi aurais-je peur? 

GOTTE. 

Je ne sais pas, moi, des voleurs peut-être, (eiio rit 
nerveusement.) Dieu ! quc VOUS m'agaccz! 

19. 



222 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Voyons, Gotte, dites-moi ce qu'Hélène vous a char- 
gée de me dire, et puis on se dira bonsoir. 

GOTTE. 

Eh bien, non, j'ai réfléchi, je ne suis plus disposée, je 
vous le dirai aussi bien demain matin ; ça n'est pas très 
important au fait, ni pressé. 

PHILIPPE. 

Soit; alors bonsoir, Gotte. 

GOTTE. 

Attendez donc, vous pouvez bien rester un peu avec 
moi; alors je ne suis bonne que pour vous parler d'Hé- 
lène? Je peux avoir à causer avec vous, un tas de 
choses à vous dire, vous êtes extraordinaire ! Ça n'est 
pas très poli ce que vous faites là... Alors, vous êtes 
heureux, Pliilippe ? 

PHILIPPE. 

Oui, Gotte, je suis très heureux. 

GOTTE. 

Vous aimez bien Hélène? 

PHILIPPE. 

Je l'adore. 

GOTTE. 

Les hommes sont bien tous les mêmes. 

PHILIPPE. 

Pourquoi dites- vous ça ? 

GOTTE. 

Vous dites que vous l'adorez, et pourtant... 

PHILIPPE. 

Quoi, pourtant? Que voulez-vous dire? 

GOTTE. 

Rien. 



ACTE DEUXIÈME -223 

PHILIPPE. 

Si, VOUS avez quelque chose à dire... Parlez, je déteste 
que Ton n'achève pas... j'ai horreur de ces restrictions. 

GOTTE. 

Vous dites que vous aimez Hélène, et pourtant, 
avant-hier soir, quand nous nous sommes promenés 
autour de la pelouse, nous marchions à côté Tun ée 
Tautre, si près que ma robe vous frôlait... et vous ne 
vous êtes pas éloigné. 

PHILIPPE. 

Nous ne nous sommes pas éloignés. 

GOTTE. 

Et quand vous parliez, votre voix tremblait. 

PHILIPPE. 

Je ne me rappelle pas. 

GOTTE. 

Oui, je le jure, votre voix tremblait. 

PHILIPPE. 

C'est possible, mais vous avez tort d'y penser encore, 

GOTTE. 

Ce n'est pas ma faute. 

PHILIPPl- 

D'ailleurs, qu'est-ce que ça prouve? Sinon que deux 
êtres jeunes ne peuvent pas rester impunément l'un 
près de l'autrc dcms certaines conditions... parc€ qu'il 
s'agit de se rendre compte avant tout de ce qui nous 
arrive, n'est-ce pas? Il s'agit d'y voir clair en nous- 
mêmes ; or, ce soir-là, nous nous sommes promenés sous 
un ciel de lune et d'étoiles, parmi des senteurs complio«?s 
d'arbres et de fleurs... ^t nos âmes étaient amollies, 

GOTTE. 

Donc, vous n'attribuez mon trouble, notre trouble 
qu'à des circonstances extérieures : n'y a-t-il pas autre 
chose? 



^n LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Non, je l'affirme. 

GOTTE. 

Parlez pour vous. 

PHILIPPE. 

Mais ce n'est pas ça que vous aviez à me dire de la 
part d'Hélène; j'aurais dû me douter que c'était un 
piège. 

GOTTE. 

Ail! Philippe, vous avez des paroles cruelles. Eh bien, 
oui, je voulais rester avec vous, causer avec vous; elle 
vous a assez eu toute la journée et j'ai assez souffert. 

PHILIPPE. 

Souffert? 

GOTTE. 

Oui, c'est horrible, c'est infâme, mais je souffre quand 
elle est seule avec vous. Pendant tout le temps que 
nous avons accompagné ces gens, je savais que vous 
étiez ensemble, je vous voyais, je vous entendais... je 
suis jalouse d'elle, de mon amie... Ca n'est pas beau, 
n'est-ce pas? 

PHILIPPE. 

Non, ça n'est pas beau. 

GOTTE. 

Ce n'est pas ma faute, pourtant, ce n'est pas ma 
faute... c'est la fatalité. Car enfin j'étais sincère et 
devant Dieu qui m'entend, je ne pensais pas à vous, 
puisqu'Hélène vous aimait; et quand je vous ai invité 
à venir ici, c'était pour que vous fussiez près d'Hélène, 
pour que vous puissiez vous voir tous les jours; c'était 
pour servir votre amour, je le jure; mais ça a tourné 
contre moi, contre moi seule, car vous, vous êtes bien 
fort, bien sûr de vous. 

PHILIPPE. 

J'aime votre amie. 

GOTTE. 

Ah ! je dois vous paraître un monstre. 



ACTE DEUXIEME 225 

PHILIPPE. 

Non, vous n'êtes pas un monstre, seulement vous 
vivez depuis quelque temps dans une atmosphère 
d'amour, et le rôle de confidente était dangereux pour 
vous qui êtes jeune, jolie, avec un mari qui ne s'occupe 
pas de vous. De mon côté, j'étais mal défendu par l'in- 
timité qui s'est établie entre nous, par la tendre affec- 
tion que je vous porte, par la reconnaissance que j'ai 
envers vous ; et puis vous êtes séduisante, troublante, et 
il y a cet instinct de conquête que tous les hommes ont 
en eux, ce désir d'inconnu, cette espèce de curiosité... 
Ah! il y a tant de choses contre lesquelles il faut nous 
défendre et qui sont autour do nous, en nous, malgré 
nous. Nous n'avons pas été coupables l'autre soir, mais 
aujourd'hui nous sommes avertis... nous sommes 
avertis... Et nous serions coupables si nous nous 
exposions plus longtemps au danger de nous-mêmes. 
C'est pourquoi, Gotte, je vais partir bientôt. 

GOTTE. 

Vous allez partir! Il ne manquerait plus que ça. 
Mais qu'est-ce que je deviendrai, moi? Je n'avais 
que cette consolation de vous voir, de vous entendre, 
de vivre un peu la même vie et vous voulez me l'en- 
lever ? 

PHILIPPE. 

Il le faut. 

GOTTE. 

Non, ça n'est pas vrai, vous ne partirez pas, je ne le 
veux pas, vous ne le pouvez pas; d'abord quelle raison 
donnerez-vous à Hélène? Partir, n'est-ce pas avouer^ 
me compromettre? Vous n'en avez pas le droit. 

PHILIPPE. 

Ne vous inquiétez pas de ça, je trouverai un pré- 
texte. 

GOTTE. 

vVlors, c'est décidé, vous voulez partir... Ah! que je 
suis malheureuse! 

Elle éclalc en san^flols. 



^26 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE, la consolant. 

Voyons, ma petite Gotte, ne pleurez pas comme 
ça... Il faut être raisonnable... je ne veux pas que vous 
pkuriez. 

GOTTE. 

J'ai du chagrin... Vous ne comprenez pas ça, vous ! 

PHILIPPE, la prenant dans ses bras. 

Si, je vous comprends, je sais ce qui se passe en vous. 

GOTTE. 

Non, vous ne le savez pas... sans ça vous seriez touché 
«t vous m'aimeriez. 

PHILIPPE. 

Taisez-vous, Gotte, je vous en prie. 

GOTTE. 

Non, je ne me tairai pas, et vous m'aimeriez si je 
voulais, oui si je voulais, car votre voix tremble en- 
core, et vous me serrez dans vos bras. 

PHILIPPE, se détachant d'elle, brusquement. 

C'est vrai, c'est vrai, et pourtant je ne vous aime pas. 
Ge sont vos larmes qui m'attendrissent, qui me 
troublent. C'est peut-être votre douleur que j'aime et 
qui me rend faible. Voyez-vous, c'est pour ça qu'il 
faut que je parte... je partirai demain... c'est fini... 
«t quand je ne serai plus là, vous verrez, Gotte, vous 
vous reprendrez... vous réfléchirez et vous serez rem- 
plie de honte, car personne ne croirait à votre incons- 
cience, à votre sincérité, et vous ne savez pas ce qu'on 
croirait ? 

GOTTE. 

Non. 

PHILIPPE. 

Eh bien, on croirait que, jalouse d'Hélène, vous 
avez fait le vilain calcul de m'attirer chez vous pour 
me rendre amoureux, on vous prêterait cette vulgaire 
perversité, et moi, je serais le ridicule amant qu'on se 



ACTE DEUXIÈME 2Î7 

dispute et qui profite de la rivalité de deux femmes, de 
^eux amies... c'est grotesque, et c'est répugnant! Il ne 
faut pas que cela soit, Gotte, vous entendez, il ne le 
faut pas. 

GOTTE. 

Vraiment on pourrait croire ça? Vous avez raison, il 
ne le faut pas... Ah! mon Dieu, c'est affreux. Hélène^ 
ma chère Hélène, pour laquelle je donnerais ma vie... 
car je l'aime comme une sœur, je l'adore au fond de 
tout ça. 

PHILIPPE. 

Mais je n'en doute pas. 

GOTTE. 

Vous partirez demain, Philippe, je le veux. 

PHILIPPE. 

Ah! Gotte, je savais bien qu'en parlant à votre- 
cœur... 

GOTTE. 

Seulement je vous écrirai. 

PHILIPPE. 

Ah! non, alors, tout ce que nous faisons est inutile;, 
c'est entretenir le mal. 

GOTTE. 

Vous croyez? 

PHILIPPE. 

J'en suis sûr. 

GOTTE. 

Alors je ne vous écrirai pas... Mais vous, vous 
m'écrirez. 

PHILIPPE. 

Pas davantage. 

GOTTE. 

Enfin, vous me donnerez bien de vos nouvelles? 
Vous pouvez bien m'écrire des lettres officielles. 

PHILIPPE. 

Oui, je vous écrirai des lettres officielles. C'est en- 
tendu, on est de bons amis. Bonsoir, Gotte. 



12-28 LA DOULOUREUSE 

GOTTE. 

Bonsoir, Philippe. 

PHILIPPE. 

Voyons, est-ce que ça ne vaut pas mieux ? Est-ce que 
vous ne vous sentez pas un poids de moins, là? Est-ce 
que nous n'êtes pas heureuse même ? 

GOTTE. 

Oh! si, mais je vais bien pleurer tout de même. 



Rideau. 



ACTE TROISIÈME 



Chez l'hilippe. — Un cabinet de travail attenant à l'atelier. Par 
un vitrage, l'atelier se devine et une large baie laisse aperce- 
voir la blancheur des plâtres et un groupe ébauché. 



SCENE PREMIERE 

PHILIPPE, ANDRÉ. 

ANDRÉ. 

Ce que je voulais pour rompre, c'était une preuve 
indéniable, une certitude. Vous savez bien comment 
sont les femmes, elles jurent toujours qu'elles vous sont 
fidèles, qu'elles n'ont pas d'autre amant... et on les 
croit... ou plutôt, non, on ne les croit pas, mais on fait 
semblant. Et puis, je ne sais pas si vous êtes comme 
moi, je ne peux pas mettre le petit nez de ma maîtresse 
dans ses mensonges... je n'ose pas; je suis plus trouble 
qu'elle, ma parole d'honneur, c'est moi qui rougis. 

PHILIPPE. 
Oui, oui, je connais ça... on a de la pudeur pour elles. 

ANDRÉ. 

11 y a en outre ce sentiment qui fait qu'on donne 
quatre sous à un homme qui empoisonne l'alcool et 
qui vous demande de quoi acheter du pain; on sait 
.1. 20 



230 LA DOULOUREUSE 

qu'on a à faire à un farceur et on se dit : Si c'était vrai, 
pourtant!... Et on marche. Eh bien! c'est la même 
chose : quand elles vous disent qu'elles vous sont fidèles, 
quand elles le jurent sur une tombe sacrée et qu'elles 
pleurent en invoquant le ciel même, on sait qu'elles 
mentent effrontément et on se dit : Si c'était vrai pour- 
tant ! A moins qu'on ne se trouve devant un fait maté- 
riel, précis ; alors, il n'y a plus à hésiter. 

PHILIPPE. 

Alors, c'est fini, vous avez rompu? 

ANDRÉ. 

Tout à fait, et si vous saviez comme je suis content : 
j*ai vingt ans et demi. Quelle joie! Quelle béatitude! 
Quelle gredine ! 

PHILIPPE. 

Si vous êtes sr heureux que ça, il faut recommencer. 

ANDRÉ. 

Ah! non, j'en ai assez... je suis bien décidé à ne plus 
souffrir, à ne plus me faire de bile... j'ai le foie nickelé. 
Oui, je suis heureux... Oh! j'ai bien encore quelques 
petits moments un peu... mais j'attril)ue ça à ce sale 
temps qu'il fait aujourd'hui. 

PHILIPPE. 

Certainement. 

ANDRÉ. 

Vous savez ce temps de novembre, brumeux et 
glauque, avec des rues visqueuses et une humidité!... 
Oui, c'est un mauvais temps pour les ruptures. 

PHILIPPE. 

Il vaut mieux du sec. 

ANDRÉ. 

Ah! oui, un joH froid bien sec, avec un petit vent qui 
vous coupe les oreilles. Enfin, on ne peut pas tout avoir! 
C'est égal, j'ai peur que la vie ne me paraisse bien vide, 
maintenant que je n'ai plus d'ennuis. 



ACTE TROISIÈME 231 

PHILIPPE. 

Cherchez-en d'autres. 

ANDRÉ. 

Vous avez raison... Voulez-vous dîner avec moi, ce 
soir? 

PHILIPPE. 

Vous êtes trop aimabîe. 

ANDRK. 

Vous me rendrez service... entre nous, j'aime mieux 
ne pas passer ma soirée tout seul. Ah! mon pauvre 
ami, ce que j'en ai soupe des femmes du monde ! 

PHILIPPE. 

Ne généralisez donc pas. 

ANDRÉ. 

C'est vrai... je vous demande pardon... mais vous, 
vous allez épouser une femme exquise, intelligente, 
bonne et qui vous adore... c'est l'exception... Ah! si je 
pouvais recommencer ma vie, je sais bien ce que je 
ferais. 

PHILIPPE. 

Qu'est-ce que vous feriez? 

ANDRÉ. 

Eh bien, pour les sens, j'aurais des belles filles. 
Croyez-moi, mon cher, il n'y a encore que ça... une 
belle grue... Tenez, on sonne... une belle grue, bien 
bête, l'Oseille... voilà pour les sens; pour le cerveau, la 
méthode de feu Cousin me parait admirable : c'est ainsi 
que je m'éprendrais volontiers de ^V^^ de Lespinasse ou 
de cette merveilleuse duchesse Sanseverina do la Char- 
treuse de Parme; et, pour le cœur, je tâcherais à soula- 
ger quelques misères humaines ; il y a de quoi faire. 

PHILIPPE. 

Voilà un joli programme... faites ça. 

ANDRÉ. 

Je suis trop vieux. 

Uiic vieille il(iinesli'|iic iiitruJiiit (îalte. 



232 LA DOULOUREUSE 

SCÈNE II 

GOTTE, PHILIPPE, ANDRÉ. 

ANDRÉ. 

Au revoir... alors, à ce soir... je passerai vous 
prendre. 

GOTTE. 

C'est moi qui vous fais fuir? 

ANDRÉ. 

Pas du tout, je m'en allais. Vous allez bien? 

GOTTE. 

Très bien. 

ANDRÉ. 

Et votre mari ? 

GOTTE. 

Mon mari est absent... il est en voyage. 

ANDRÉ. 

Pour ses affaires ? 

GOTTE. 

Non, pour son agrément. 

ANDRÉ. 

Je comprends ça... il a fui Paris... il est allé vers des 
Beaulieu ou des Monte-Carlo, sans doute. 

GOTTE. 

Non, vers des Amsterdam, vers des Harlem... pour 
visiter des musées. 

ANDRÉ. 

Noble but! Quand revient-il? 

GOTTE. 

Dans une huitaine. 



ACTE THOISIÈME 233 

ANDRÉ. 

Allons, très bien, très bien. Au revoir, madame... 
faites mes amitiés à Stany si vous lui écrivez. 

GOTTE. 

Je n'y manquerai pas. 

ANDRÉ. 

Au revoir, Philippe, à ce soir... je passerai vous 
prendre vers sept heures et demie... nous irons dîner 
chez Paillard... 

Philippe reconduit André; le reste do la conversation se perd dans 
ranliciiarabre. 



SCENE III 
PHILIPPE, GOTTE. 

Et quand l'iiilippe est revenu. 
GOTTE, se jetant contre lui. 

Ah! Phihppe, vous savez que je suis folle depuis hier 
soir... je vous aime... Il fait un temps navrant dehors, 
mais j'ai du bleu et du soleil dans tout mon être. Vous 
m'attendiez, n'est-ce pas? Je vous avais écrit que je 
viendrais; d'ailleurs, je ne vous fais qu'une toute petite 
visite, je ne veux pas commencer à m'imposer, à 
m'étaler dans votre existence... merci! pour me faire 
prendre en grippe. Oui, hier soir, quand vous êtes parti, 
je me suis couchée, j'ai réfléchi à ce qui s'était passé et 
je n'ai pas pu dormir. Alors je vous ai écrit. Il était 
cinq heures quand je me suis endormie. Vous avez 
brûlé ma lettre? 

PHILIPPE. 

J'ai oublié. 

GOTTE. 

Quelle imprudence! Je vous l'avais bien recom- 
mandé pourtant! Où est-elle? brûlcz-la vite. 

iO. 



234 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Tenez, la voici ! 

Il tend une lettre à Gotte qui va la jeter dans le feu. 
GOTTE. 

Et VOUS, avez- VOUS pensé à moi, à nous? 

PHILIPPE. 

Ah ! oui, i*y ai pensé, j'y ai pensé. 

GOTTE. 

Gomme vous dites ça ! Ah ! mon Dieu, j'en étais sûre : 
vous m'en voulez, maintenant? 

PHILIPPE. 

Je ne vous en veux pas... j'en veux surtout à moi; 
moi non plus, je n'ai pas dormi, j'ai passé une nuit de 
remords. Ah ! ça n'est vraiment pas beau ce que nous 
«^vons fait là. 

GOTTE. 

Que voulez-vous? C'a été une surprise. 

PHILIPPE. 

Une surprise?... Voyons, ma petite Gotte, vous 
saviez bien que votre mari était absent et que... non, je 
ne veux pas insister, ça n'est pas mon rôle ; mais ne nous 
payons pas de mots. Une surprise!... non, nous avons 
trahi Hélène; car c'est hien la trahison cette fois. Gom- 
ment allons-nous reparaître devant elle? Avez-vous 
songé à ça? 

GOTTE. 

Ma foi, non. 

PHILIPPE. 

Nous voilà bien avancés maintenant. 

GOTTE. 

On ne fait pas ça pour être bien avancés. 

PHILIPPE. 

Écoutez, Gotte, j'ai bien réfléchi ; nous sommes pro- 
fondément coupables, et il ne faut pas que la surprise 



ACTE TROISIÈME 235 

d'hier se renouvelle. Vous ne pouvez pas être ma maî- 
tresse, n'est-ce pas? Vous n'avez pas songé un seul 
instant que j'allais rompre avec Hélène, à la veille de 
l'épouser, et vous la sacrifier, elle qui n'a rien fait! Ça 
n'est pas possible. Alors quoi? Continuer à la tromper? 
Vous hier, elle aujourd'hui! Ah! non, non, mille fois 
non... je me ferais l'effet d'une fille qui remet et enlève 
son corset à une heure d'intervalle... C'est grotesque 
et c'est répugnant ! 

GOTTE. 

^lais, Philippe, ne vous irritez pas et surtout ne me 
parlez pas ainsi. Ah ! je me doutais bien en venant de ce 
qui m'attendait : c'était à prévoir; mais rassurez-vous, 
je ne viens pas ici armée de mes droits, je ferai ce que 
vous voudrez et, si petite qu'elle soit, je me tiendrai à la 
place que vous m'indiquerez. Pourtant, je vous assure 
que vous exagérez... nous ne sommes pas des criminels, 

PHILIPPE. 

Vous êtes donc inconsciente, alors ! 

GOTTE, 

C'est possible... toutefois, si vous devez avoir de tels 
remords et des lendemains si bouleversés, vous avez 
raison, il ne faut pas que ça se renouvelle. 

PHILIPPE. 

Et vous, Gotte, vous n'avez pas de remords? 

GOTTE, le ref irdant bien en face- 

Non, Philippe, parce que moi, je vous aime... (pctit 
siknce.) Mais SI je ne puis être votre maîtresse, et je le 
comprends, ne puis-je au moins rester votre amie, 
votre tendre amie... je n'en demande pas davantage. 

PHILIPPE. 

Pour le moment, mais vous seriez bientôt plus exi- 
geante; et quant aux demi-mesures, nous savons où 
elles mènent, les demi-mesures : à l'infamie tout en- 
tière. Il y a quatre mois, chez vou^, n la campagne, 



"iSô LA DOULOUREUSE 

lorsque j'ai voulu partir, il était temps encore et nous 
n'étions pas coupables... je vais même plus loin : ce 
qui se passait en nous, entre nous, était naturel... 
vous voyez que j'ai des idées suffisamment larges; 
mais où la faute a commencé, c'est lorsque vous m'avez 
obligé à revenir, c'est lorsque vous avez manoeuvré... 

GOTTE. 

Manœuvré? 

PHILIPPE. 

Oui, manœuvré avec tant d'habileté, qu'Hélène 
elle-même s'est alarmée et a trouvé étrange que je ne 
fusse pas au milieu de vous, car vous avez admirable- 
ment exploité l'amitié quasi fraternelle qui vous unis- 
sait, cette amitié que vous oubliez d'ailleurs si allègre- 
ment pour d'autres choses. 

GOTTE. 

C'est un réquisitoire; vous analysez merveilleuse- 
ment, mais vous feriez mieux d'avoir moins d'analyse 
et plus de volonté. 

PHILIPPE. 

Oui, vous avez raison. C'est à ce moment-là que 
j'aurais dû tout avouer à Hélène, mais il ne s'agissait 
pas que de moi, il s'agissait aussi de vous, et je ne m'en 
suis pas cru le droit, puisque l'honneur... l'honneur!... 
nous défend de dénoncer une femme, quoi qu'elle 
fasse. Alors nous avons vécu à nouveau l'un près de 
l'autre; nous nous sommes trouvés ensemble, seuls, 
vous avez poursuivi votre œuvre... vous avez pleuré, 
car vous saviez que vos larmes usaient ma résistance, et, 
sous prétexte de tendresse et de souffrance, vous avez 
amolli mon cœur et troublé ma chair... si bien que nous 
sommes arrivés au désastre d'hier. 

GOTTE. 

C'est admirable ! Je me suis donnée à vous, je vous ai 
fait cadeau de ma personne, et vous m'en remerciez 
en parlant de désastre ; mais si c'est un désastre, mon 



ACTE TilOISlÈMt: 237 

cher, vous en avez votre part ; vous n'appuyez pas assez 
là-dessus; je ne vous ai pas pris de force après tout, 
et j'estime que j'ai le droit de vous demander des 
comptes. Eh bien! qu'est-ce que vous faites de moi 
dans tout ça? Qu'est-ce que je deviens, moi? (Rajjeuse.) 
Et si je vous aime, moi, si je vous aime? 

PHILIPPE. 

De quelle façon vous me le dites! Mais non, vous ne 
m'aimez pas, ma pauvre Gotte : c'est l'obstacle qui 
était entre nous qui vous a amusée d'abord, puis trou- 
blée, puis passionnée, puis affolée; alors, vous êtes de- 
venue la rivale de votre amie, et ce n'est pas moi que 
vous aimez, c'est Hélène que vous détestez : à telles 
enseignes que si l'un des deux, Hélène ou moi, venait à 
disparaître, vous rentreriez dans la tranquilhté. 

GOTTE. 

Vous avez décidé ça. Dites plutôt que c'est vous qui 
avez eu un caprice, une fantaisie, une curiosité, puisque 
vous pouvez si facilement vous reprendre; mais moi 
ça n'est pas la môme chose; que voulez- vous que je 
devienne maintenant que vous m'avez prise, que vous 
m'avez prise? 

PHILIPPE. 

Ne parlez pas si haut. Hélène doit venir tout à 
l'heure; elle peut entrer d'un moment à l'autre et tout 
entendre... épargnons-lui au moins ça. 

GOTTE. 

Nous l'entendrons sonner, j'imagine. 

PHILIPPE. 

Vous savez bien qu'elle a la clef de l'atelier. D'ail- 
leurs, à quoi bon cette discussion? Je vous préviens 
que, cette fois-ci, ma décision est absolue et vos larmes 
même ne sauraient me toucher. 

GOTTE, fièrement. 

Soyez tranquille, je ne pleurerai pas. 



^38 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Donc, abrégeons, je vous en prie. Il est mutile qu'Hé- 
lène vous trouve ici... il faut vous en aller. 

GOTTE, bondissant. 

Vous me chassez. 

PHILIPPE, patient. 

Je ne vous chasse pas. J'en appelle à votre bonne 
foi... je vous conseille de vous en aller. 

GOTTE. 

Alors, il faut que je lui cède la place et que je vous 
laisse seuls! Voulez- vous que je fasse le guet, pendant 
que vous y êtes? Eh bien, non... je ne m'en irai pas... je 
ne m'en irai pas. Vous croyez que vous allez me ren- 
voyer comme une grue et que je supporterai cette hu- 
miliation. Quand je me suis donnée à vous, j'ai fait une 
<5hose importante, mon cher, ce n'est peut-être pas votre 
avis, je le regrette, mais c'est le mien. Et pourquoi donc 
serais-je toujours sacrifiée, moi? Je vaux autant qu'elle, 
-après tout... avec ça qu'elle se serait gênée à ma place* 

PHILIPPE. 

Je vous défends, entendez-vous, de parler ainsi... 
mais vous êtes folle. 

GOTTE. 

Je ne suis pas folle du tout, je sais ce que je dis, oui, 
je vaux autant qu'elle, peut-être plus. 

PHILIPPE, fioidcment. 

Non. 

GOTTE, hors d'elle. 

Non?... Vous êtes mon premier amant, je le jure; 
tandis qu'elle... 

PHILIPPE. 

Tandis qu'elle... mais parlez donc... 

Il lui serre les poignets et la secoue. 

GOTTE, se dcga^-eant. 

Ah! lâchez-moi... tandis qu'elle, elle ne pourrait 
pas en dire autant : il y en a eu un autre avant vous. 



ACTE TROISIEME 23^ 

PHILIPPE. 

Vous mentez, taisez-vous, vous mentez. 

GOTTE. 

Non, je ne mens pas... la preuve, c'est que son en- 
fant, le petit Georges, que vous aimez tant, n'est pas le 
fils de Gaston Ardan. Si vou3 voulez des détails^ je 

vous en donnerai. (Plullppe tombe accablé sous cette révélation, 
la tête dans ses maioâ. — Golte à cUc-même et comme un enfant :) Tant 

pis... je ne vois pas pourquoi je l'épargnerais, pourquoi 
je me dévouerais, après tout. Eh bien, oui, oui, je la 
déteste, tant pis ! (Eiie va prèi de Philippe.) Je vous ai fait de 
la peine? 

PHILIPPE. 

Ah! oui, voyez-vous, vous n'auriez pas dû me dire... 
vous m'avez fait mal. 

GOTTE. 

Mon pauvre PhiHppe, je vous demande pardon, mais 
aussi, c'est votre faute... vous avez été cruel... il y a des 
choses qu'on ne dit pas à une femme qui a été votre 
maîtresse la veille : vous m'avez poussée à bout. 

PHILIPPE. 

Vous vous vengez cruellement... c'est égal, vous- 
n'auriez pas dû... Ah! non, je ne vous aimerai jamais... 
partez, partez, allez-vous-en de ma vie! Ah! nous pa- 
taugeons dans un sale cloaque. Tenez, j'ai tellement le 
dégoût de vous et de moi-même, que j'ai envie d'avouer 
tout à Hélène, votre infamie et la mienne, et nos men- 
songes àtous les trois... d'avouer comme on vomit, pour 
être débarrassé. 

GOTTE. 

Mais vous n'avez pas le droit de faire ça... ce n'est 
pas votre secret, c'est le mien aussi. Phihppo, jurez- 
moi que vous ne lui direz rien... mais vous n'avez pas 
le droit, ça serait indigne d'un hojinno d'homirur... 
•Jurez-moi... 



240 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Je ne vous jure rien du tout. Comment, vous venez 
me faire une révélation effroyable, et vous voudriez 
que je ne lui en parle pas! Voyons, c'est impossible. 

GOTTE, affolée. 

Soit, en tout cas, vous n'avez pas besoin de me mêler 
à cette histoire-là. Arrangez-vous, inventez quelque 
chose, mais vous ne pouvez pas me compromettre, j'ai 
un mari, une situation. Philippe, il faut me jurer que 
vous ne me nommerez pas, quoi qu'il arrive. 

PHILIPPE, la toisant. 

Ah! comme vous avez peur! Vous n'êtes vraiment 
pas très brave. 

GOTTE. 

Non, je ne suis pas brave; je suis très lâche, même... 
c'est entendu... Écoutez, dépêchez-vous... je crois 
qu'on a ouvert la porte... il faut me donner votre 
parole d'honneur. 

PHILIPPE, impatienté. 

Mais je vous la donne. 

Et quelques secondes après, Hélène cntr'ouvre la porte de l'atelier. 



SCÈNE IV 
PHILIPPE, GOTTE, HÉLÈNE. 

HÉLÈNE, sur la porte. 

Tiens, tu es là, Gotte ? Il ne fait pas très clair, ici. 

GOTTE. 

J'arrive à l'instant... oui, j'étais venue, pensant te 
trouver ici... alors je t'ai attendue pour te dire... 

HÉLÈNE, la coupant. 

11 vient de m'arriver une histoire extraordinaire... 



ACTE TriOISiEME m 

(Elle rit.) Ah ! ah ! je crois bien que mon amoureux me fait 
des infidélités... Figure-toi... en descendant de voiture, 
j'ai perdu ma jarretière, et c'est un jeune abbé, très 
gentil, ma foi, qui l'a ramassée et qui me l'a rendue, 
en me disant : « Ça ne vous arriverait pas, madame, 

si vous portiez des jarretelles... (voyant que personne ne rit.) 

Eh bien, je trouve ça très drôle. Et vous, Philippe, 
vous ne riez pas? 

GOTTE. 

Ah! ma chère, je ne sais pas ce qu'il a aujourd'hui... 
mais il n'est pas dans ses bonnes... il n'y a que toi qui 
puisses le remonter. Je vous laisse... Ah! au fait, j'ou- 
bliais pourquoi j'étais venue. Je voulais te dire : tu 
n'aurais pas besoin de soie pour des jupons? 

HÉLÈNE. 

Mais si, mais si, j'en ai toujours besoin. 

GOTTE. 

Eh bien! tu sais, mon petit marchand de soldes, 
dont je t'ai parlé... il a en ce moment des occasions 
extraordinaires, des pékins et des brochés en toutes 
nuances, trois francs quatre-vingt-dix, on en a plein la 
main... pense donc, trois francs quatre-vingt-dix, et en 
soixante, ma chère! 

HÉLÈNE. 

Oh ! ma chère, c'est pour rien. 

GOTTE. 

N'est-ce pas? Seulement, il faut te dépêcher, si tu 
veux en profiter; ça s'enlève comme du pain. C'est 
pour cela que je voulais te provenir tout de suite. 
Tâche donc d'y passer aujourd'hui. 

HÉLÈNE. 

Je te remercie : tu es bien gentille. J'y passerai en 
sortant d'ici. 

GOTTE. 

Tu feras bien... Je me sauve... Je suis horriblement 
M. il 



242 LA DOULOUREUSE 

pressée... J'ai un tas de courses à faire... Au revoir, 

mon chat... (Elle embrasse Hélène. A Philippe.) Au TCVOir, beaU 

ténébreux... ne m'accompagnez pas... je connais les 
aises, comme dit ma femme de chambre. 

Elle sort. 



SCÈNE V 
PHILIPPE, HÉLÈNE. 

HELENE, quand Gotte est partie et tout en ôlant sa voilette, 
son manteau, son chapeau et ses gints. 

C'est drôle ! Elle est pourtant très intelligente, Gotte, 
très fine, et il y a des nuances qu'elle ne saisit pas. 

PHILIPPE. 

Quelles nuances? 

HÉLÈNE. 

Eh bien! à chaque instant, je la trouve ici... elle est 
toujours fourrée chez toi... ce n'est pas sa place. Je sais 
bien que c'est mon amie, notre confidente... enfin 
c'est une question de tact, on a ça ou on ne l'a pas. Et 
puis je ne sais pas pourquoi je t'en parle aujourd'hui... 
ça n'a aucune importance... moi je ne le ferais pas, voilà 
tout. Voyons, est-ce vrai? 

PHILIPPE. 

Je n'en sais rien... c'est possible; tout est possible. 

HÉLÈNE, le regardant. 

Qu'est-ce que tu as?... J'espère que ce n'est pas l'his- 
toire de cet abbé qui t'a assombri à ce point. Je te l'ai 
racontée parce que ça me semblait drôle. Si j'avais 
su, je n'aurais rien dit. Tu n'es pas jaloux, j'imagine? 

PHILIPPE. 

Mais non, je ne suis pa« jaloux... je ne suis pas jaloux... 
de ça... 



ACTE TROISIÈME 213 

HÉLÈNE. 

Alors, qu'est-ce que tu as ?Tu as l'air bouleversé. Ah ! 
je n'aime pas te voir ainsi; on t'a fait quelque chose; 
tu as reçu une mauvaise nouvelle ; on t'a dit du mal de 
moi? (Voyant qu'elle a touché juste.) Ah! mou pauvro Philippe, 
je t'adore et tu m'aimes; le monde ne peut pas sup- 
porter qu'on soit heureux; alors, nous sommes en- 
tourés d'ennemis qui nous guettent et qui potinent hai- 
neusement. Tout ce qu'ils pourront faire pour empoi- 
sonner notre bonheur, ils le feront, mais puisque nous 
nous aimions, le reste ne compte pas. (Eiie veut rcmbrasser; 
il la repousse.) Tu me rcpousscs? Qu'cst-ce qu'il y a?... Je 
veux savoir, il y a quelque chose. 

PHILIPPE, lui prenant la main et la regardant. 

Oui... écoute, Hélène, tu ne m'as jamais rien caché 
de ta vie passée? 

HÉLÈNE. 

Je ne crois pas... mais pourquoi me demandes- tu 
ça? 

PHILIPPE, lui iàchanl la main. 

Parce que Ton m'a écrit... du moins, on m'a dit... 
enfin je sais que tu as eu un amant!... Est-ce vrai? 

HÉLÈNE. 

Si tu le sais, c'est bien. 

PHILIPPE. 

Oh! réponds-moi franchement, je t'en supplie... ne 
me force pas à remonter aux preuves... Est-ce vrai? 

HÉLÈNE. 

Oui, c'est vrai... mais qui donc t'a dit ça ? 

PHILIPPE. 

Je ne peux pas te le dire. 

HÉLÈNE. 

Tu ne peux pas me le dire ? 



24i LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Non, et d'ailleurs, peu importe, puisque tu le recon- 
nais toi-même... Alors, toi aussi, tu mentais? 

HÉLÈNE. 

Je ne t'ai pas menti : tu ne m'as rien demandé. 

PHILIPPE. 

Non, je ne t'ai rien demandé, mais tu m'as laissé 
croire que j'étais le premier, tu entends, le premier 
qui éveillais ton cœur, tes sens et tout ton être ; tu m'as 
habitué à cette ivresse, tu m'as encouragé dans l'orgueil 
de t'avoir révélée à toi-même ! Comment donc appelles- 
tu ça, si ce n'est pas un mensonge? 

HÉLÈNE. 

Si j'ai menti, c'était pour toi, pour que tu ne sois 
pas malheureux, pour que tu ne souffres pas. 

PHILIPPE. 

Ah! oui, parbleu, quand vous ne mentez pas contre 
nous, par astuce et pour nous rouler, vous mentez soi- 
disant pour nous, par pitié et pour nous épargner, n'est- 
ce pas? De toutes façons, vous mentez toujours. Et puis, 
admettons, tu mentais pour moi; mais tu mentais 
aussi pour toi, dans ton intérêt, parce que ta vie s'ar- 
rangeait bien ainsi et, malgré cette aventure, tu accep- 
tais de devenir ma femme et de prendre mon nom, ma 
liberté, mon existence tout entière... tu avais mis la 
main sur moi... et j'étais chambré ! 

HÉLÈNE. 

Philippe, tais-toi, tais-toi, c'est affreux, ce que tu dis 
là. Comment peux-tu me prêter des calculs aussi vils, 
à moi qui t'adore et qui ne vis que pour toi ? Tu me 
parles comme à une fille qui voudrait se faire épouser. 

PHILIPPE, entre haut et bas. 

Avec une fille au moins, on sait à quoi s'en tenir, on 
n'est pas trompé... j'aime mieux les femmes qui ne 



ACTE MiOlSIEME 245 

laissent pas d'illusions avant que celles qui n'en laisser. t 
pas après. 

HÉLÈNE. 

Ah! tu peux bien m'accabler... Oui, tu as raison, il 
eût été plus digne de toi et de moi d'avouer tout, mais 
je craignais de perdre mon bonheur et que tu fusses 
sans pitié, comme tu Tes aujourd'hui. 

PHILIPPE. 

Je t'aurais pardonné. 

HÉLÈNE. 

Tu dis ça maintenant. 

PHILIPPE, avec force. 

Je le dis et je l'aurais fait. Non, vois-tu, c'est le 
mensonge, l'éternel mensonge dont j'ai horreur. Quelle 
confiance veux-tu que j'aie pour l'avenir?... Je t'avais 
mise au-dessus de toutes, et j'apprends que tu as été 
à un autre avant moi. Et tu Tas aimé, cet autre? 
Naturellement, tu vas me dire que tu ne sais pas com- 
ment ça s'est fait, que c'a été une surprise; enfin, ce 
que vous dites toutes. 

HÉLÈNE, siiiiplemeiit cl p.is vite. 

Non, je ne te dirai pas ça... je l'ai aimé. 

PHILIPPE. 

Ah ! misérable ! 

HÉLÈNE. 

Oui, je l'ai aimé, et c'est ma seule excuse. Je n*ai pas 
eu un amant par caprice, par désœuvrement, ou pour 
jouer un bon tour à une amie, comme tant d'autres... 
aussi tu m'appelles misérable. 

PHILIPPE. 

Et qui est cet homme? Comment s'appelle-t-il? 
Il est mort, il vit, quoi? Mais parle donc, réponds. 
Tu ne veux pas me dire son nom? 

HÉLÈNE. 

A quoi bon? 

il. 



246 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Tu es bonne, toi. Il y a des gens après lesquels on 
n'aime pas venir. 

HÉLÈNE. 

On n*aime venir après personne et, quel que soit 
celui que je te nommerai, c'est justement celui-là que 
tu ne me pardonneras pas. 

PHILIPPE. 

Alors, tu veux que nous vivions ensemble avec cet 
inconnu entre nous, et que je sois exposé à le rencon- 
trer, à lui serrer la main peut-être? Non, ça n'est pas 
possible, il faut nous en aller chacun de notre côté... 
Je te rends ta liberté et je reprends la mienne. 

HÉLÈNE. 

Ah! comme tu es cruel et implacable, et pourtant 
je t'ai aimé pour ta justice et pour ton humanité, et 
parce que tu te penchais sur toutes nos misères avec 
une âme généreuse... je t'ai aimé parce que tu ne res- 
semblais pas aux autres... je te croyais capable d'indul- 
gence et de pardon. 

PHILIPPE. 

On est indulgent quand on n'est pas acteur dans le 
drame des passions; mais quand on y est pour son 
propre compte, on pense autrement... je m'en aperçois 
bien maintenant; c'est l'instinct qui domine, c'est 
illogique, égoïste, brutal, si tu veux, mais c'est ainsi. 
Je souffre : j'a,i une blessure là, une plaie horrible... 
alors je crie!... (n écute en sanglots.) Tu ne comprends 
donc pas ça? 

HELENE, dans les larmes. 

Oui, je sais, c'est affreux et je te plains de tout mon 
cœur; mais,, depuis que je te connais, tu n'as rien à 
me reprocher. Voyons, toi qui es juste, car tu es 
juste et bon, malgré tout, écoute-moi... écoute-moi. 
Tu as connu l'homm.e que j'avais épousé et dans quel 
monde je vivais, et combien mon existence était vide. 



ACTE TROISIÈME 2i7 

Pouvais- je deviner que je te rencontrerais? Sans ça, 
je t'aurais attendu purement comme une fiancée, je 
me serais gardée avec orgueil. Mais du jour où je t'ai 
aimé, rien n'a plus existé pour mioi, et le passé s'est 
éloigné brusquement jusqu'à disparaître, et tu aurais 
voulu que je t'en parle, quand tu m'as demandé d'être 
ta femme. 

PHILIPPE. 

Oui. 

HÉLÈNE. 

Ah ! vois-tu, il y a des choses qu'on ne peut pas exiger 
d'une véritable amoureuse... c'est au-dessus des forces 
de la plus forte... je t'en supplie, ne regarde pas dans 
le passé, mais dans l'avenir : je serai ta maîtresse, 
ta compagne, je serai ce que tu voudras, car je 
t'aime, je t'adore, entends-tu... Tiens, je suis à tes 
pieds, je m'humilie, je te demande pardon, pardon. 

Elle est à genoux devant lui. 

PHILIPPE. 

Je peux bien te pardonner, mais il faudrait pouvoir 
oublier. Pouvons-nous faire que ce qui a été n'ait pas 
été? Et puis n'y aura-t-il pas tout près de nous, entre 
nous, le souvenir vivant de ta faute, ta faute elle- 
même, en chair et en sang! 

HÉLÈNE. 

Je ne te comprends pas. Que veux-tu dire? 

PHILIPPE. 

Mais si, tu me comprends... ton enfant, Georges, 
ton fils, son fils, et qui lui ressemble peut-être... Ah! non, 
ce n'est pas possible, ce n'est pas possible. 

HÉLÈNE. 

Ah! mon Dieu!... mais comment sais-tu?... (Rrua. 
quein.nt.) C'est Gotte qui te l'a dit? 

PHILIPPE. 
Non, ce n'est pas Gotte! 



ns LA DOULOUREUSE 

HÉLÈNE, se relevant. 

Ne mens donc pas ! c'est Gotte ! il n'y a qu'elle au 
monde, tu entends, qui sache ça; il n'y a qu'elle à qui 
j'aie confié mon secret... j'ai bien choisi, d'ailleurs. 
Alors, c'est ça qu'elle est venue te dire tout à l'heure, 
et pour m.e trahir ainsi elle devait avoir une raison, 
une raison personnelle. Ah! je comprends tout, main- 
tenant... tout s'éclaire... Je sentais bien, depuis quelque 
tem.ps, depuis longtemps môme... tiens, ça a commencé 
il y a cinq mois, à la campagne, tu vois que je ne suis 
pas tout à fait une imbécile... je sentais bien quelque 
chose de louche autour de moi, et que je vivais dans 
une atmosphère d'intrigues et de mensonges qui 
s'épaississait de jour en jour; mais je ne voulais pas 
approfondir, je ne voulais même pas m'arrêter aux 
soupçons d'une trahison de sa part, de la tienne, d'une 
trahison aussi basse. Ah! la gueuse... elle m.ériterait... 

PHILIPPE. 

. Quoi? qu'est-ce que tu vas faire? 

HÉLÈNE. 

, Rassure-toi... il faudrait la tuer, n'est-ce pas? ou 
alors ne rien dire. Je ne dirai rien. Mais toi, toi, pour 
un homme supérieur, pour un artiste qui aime les 
choses chic, tu y as la main; toi, mon amant, mon 
fiancé, me tromper avec mon amie, avec ma sœur 
presque, c'est vraiment le potin de six heures ou je ne 
m'y connais pas. Et c'est toi tout à l'heure qui me 
jugeais, qui me jugeais! Ah! ce rôle de justicier ne te 
va guère et tu as manqué quelque peu d'indulgence, 
mon garçon. C'était pourtant le cas ou jamais de te 
rappeler tes théories généreuses, les droits et les 
devoirs égaux, et que la faute de l'homme a la môm^e 
importance que celle de la femme; toutes ces belles 
phrases qui m'ont fait croire à ta supériorité! Ahî 
hypocrite! Tu es bien comme les autres, tu es bien un 
homme, un être faible et impitoyable. Oui, tu as été 



ACTE TROISIÈME 249 

sans pitié, tout à l'heure; m'as-tu assez durement fait 
sentir ta colère et ton mépris, et comme l'insulte était 
près de tes lèvres, car tu n'avais même pas la douleur 
d'un amant : tu n'as eu que la rage d'un mâle. 

PHILIPPE. 

Je souffre plus que tu ne le crois. 

HÉLÈNE. 

Mais non, tu n'as eu que de la colère et de la rage : 
tu étais atteint dans ta seule vanité d'homme, dans 
ta vanité bête, ah! oui, bêt», car tu acceptais que mon 
enfant fût le fils d'un Gaston Ardan, c'est-à-dire d'un 
voleur et d'une brute que tu méprisais et dont il aurait 
sans doute hérité les vices; mais qu'il fût le fils d'un 
autre et d'un garçon propre, certainement, tu ne peux 
pas te faire à cette idée-là. Et tu m'as mise plus bas 
qu'une fille. Eh bien, non, nous sommes quittes, mon 
cher... oui, j'ai eu un amant et je relève tout de même 
la tête... j'invoque pour moi, femme, le droit à l'amour; 
ce sont tes doctrines et je suis ton élève après tout... 
j'ai eu un amant comme tu as eu des maîtresses. 

PHILIPPE. 

Ah! Hélène, ça n'est pas la même chose! 

HÉLÈNE, so forçant de rire. 

Enfin, tu arrives aussi à l'affirmer, le fameux axiome, 
toi, toi, c'est admirable... c'est drôle, c'est vraiment 
drôle ! 

PHILIPPE. 

Tu peux railler... je ne me défends pas... je suis un 
misérable... tu peux m'accabler à ton tour, c'est ta 
revanche. 

HÉLÈNE, triste d'abord, pui» dans les larmes. 

Ah! mon pauvre ami, va, je ne triomphe guère... si 
tu savais... Et puis à quoi bon récriminer... de part 
et d'autre, ce qui est fait est fait. Mais vois-tu, moi, 
ce n'est pas dans monamour-propre quejesuis atteinte, 
c'est dans mon amour, dans mon unique et grand 



250 LA DOULOUREUSE 

amour... tout s'écroule, tout s'écroule, mes illusions, 
ma foi, mon idéal, ma seule raison de vivre... c'est mon 
bonheur, mon pauvre bonheur, qui s'effondre... Ah! 
c'est horrible, vous deux, vous deux. Ah! mon Dieu, 
je ne méritais pas ça ! 

Elle éclate en sanglots, 

PHILIPPE, se jetant à ses genoux. 

Hélène, pardonne-moi... je n'aime que toi au monde... 
J*ai le remords effroyable de ce que j'ai fait. Ah! si 
tu pouvais voir ce qui se passe en moi, combien je 
suis malheureux... Et puis, il y a des choses que je ne 
peux pas te dire; alors je me laisse accuser et je te 
parais coupable, monstrueusement, et pourtant, si ta 
savais ! 

HÉLÈNE. 

Oui, oui, je sais... ne me dis rien, je devine, mais 
c'est égal... 

PHILIPPE. 

Je ne m'excuse pas non plus et je n'avais pas le 
droit d'être impitoyable tout à l'heure... Ah! non, ;e 
n'en avais pas le droit. Je te demande pardon, c'est 
moi qui m'humilie et qui suis à tes pieds... Hélène, 
réponds-moi, je ne veux pas que tu pleures. 

HÉLÈNE. 

Ah! mon pauvre a^ni, s'il y a une faute dans ma vie, 
je l'expie cruellement et tu peux te contenter de ça. 

PHILIPPE. 

Nous expions tous les deux; mais il faut oublier 
toutes ces choses horribles. C'est toi qui le disais tout 
à l'heure, il ne faut pas regarder dans le passé, mais 
dans l'avenir. Nous serons heureux et nous nous aime- 
rons davantage, puisque nous aurons souffert l'un par 
l'autre. Ah! ne m'abandonne pas, car je ne peux pas 
m'imaginer la vie sans toi... mais tu ne m'aimes peut- 
être déjà plus... 



ACTE TROISIÈME 251 

HÉLÈNE. 

Je n'en sais rien... (eiic pleure siiendcusemenL) \'oyons, 
quelle heure est-il, avec tout ça! Il doit être tard. 

PHILIPPE. 

Il est sept heures. 

HÉLÈNE. 

n faut que je m'en aille. J'ai la tête en feu, je suis 
brisée comme si j'avais reçu des coups. Ah! je dois 
être jolie..., et je dîne en ville ce soir. 

Elle se lève. 

PHILIPPE. 

Ah! ma pauvre maitresse, je suis navré. 

HÉLÈNE. 

Je ne te dirai pas qu'il n'y a pas de quoi, (se re^ardaiit 
daos une peLiie glace.) Ah! Cette tête! Je suis découragée, 
je suis lasse. 

Elle fte met de I.k poadrc de riz. 

PHILIPPE. 

Veux-tu t'arranger par là? 

HÉLÈNE. 

Oh! non. 

PHIUPPE. 

Quand te reverrai-je? 

HÉLÈNE. 

Je n'en sais rien. 

PHILIPPE. 

Voyons, Hélène! 

HÉLÈNE. 

Mais non, je n'en sais rienî 

Elle remet son chape .u. 

PHILIPPE. 

Tu ne peux pas t'en aller comme ça, 

HÉLÈNE. 

, Comment, comme ça? 



252 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. • 

Oui, enfin, sans un mot qui me laisse espérer. 

HÉLÈNE. 

Espérer quoi?... Qu'est-ce que tu veux que je te 
dise; je suis encore tout endolorie, toute meurtrie; 
il faut le temps de se remettre... tu ne comprends donc 
pas? Tiens, aide-moi à mettre mon manteau... c'est 
trop lourd. 

PHILIPPE. 

Si, je comprends! Ah! mon Dieu! Qu'est-ce que 
je vais devenir? 

HÉLÈNE, d'une voix lasse. 

Enfonce-moi mes manches. Écoute, il ne faut pas 
que nous nous revoyons tout de suite, nous avons 
besoin l'un et l'autre de réfléchir, de nous interroger, 
de voir clair en nous-mêmes... il faut que tu partes. 
Va-t'en dans le Midi, vers le soleil, pars demain, pars 
ce soir si tu peux, mais laisse-moi, laisse-moi... Ah! 
sept heures et demie! je vais être en retard, allons, 
adieu. 

PHILIPPE. 

Adieu? 

HÉLÈNE. 

Au revoir, peut-être, aie bon courage ! 

PHILIPPE. 

Je partirai demain. 

HÉLÈNE. 

Qu'est-ce que tu fais ce soir? 

PHILIPPE. 

Je dîne avec André, il doit venir me chercher tout à 
l'heure. 

HÉLÈNE. 

Ah! je ne voudrais pas le rencontrer; il faudrait lui 
parler et je ne m'en sens pas la force, et puis, il verrait 
que j'ai pleuré. 



ACTE TROISIÈME 253 

PHILIPPE. 

Veux-tu passer par Tatelier? 

HÉLÈNE. 

Oui, j'aime mieux. "^ 

PHILIPPE. 

Attends! je vais t 'éclairer. 

II prend la lampe et on le voit disparaître arec Hélène. 
La scène devient sombre. 



Rideau. 



ACTE QUATRIÈME 



Au Cap Martin, entr3 Menton et Roquebrune, un bois de pins au 
bord de la mer violette; dans le fond, la ville de Menton, et très 
loin, très vague, la côte italienne. 



SCENE PREMIERE 

PHILIPPE arrivant avec HÉLÈNE. 
' PHILIPPE. 

Et maintenant, vous avez vu tout mon domaine. 
Oui, j'ai loué cette petite maison blanche au milieu 
des pins, et depuis deux mois je vis, là tout seul, en 
jace de la mer. Ici même, dans cet endroit qui ressemble 
à un bois sacré et dont j'ai fait mon revoir, je venais 
chaque jour et je pensais à vous éperdument. Je vous 
attendais, partagé entre les grands espoirs et les 
grandes craintes, et vous voilà enfin!... vous êtes là, 
je vous vois, vous me parlez, et je ne peux croire à tant 
de bonheur. 

HÉLÈNE. 

Ah! on est bien ici! Vous avez une vue splendide. 
Quelle est donc cette villa mauresque que l'on voit 
là-bas? Est-ce que ça n'appartient pas à Prunier? 

PHILIPPE. 

Je ne sais pas; oui, je crois. 



ACTE QUATRIÈME 255 

HÉLÈNE, trop gaie. 

Je suis passée devant tout à Theure en venant de 
Menton. Vous ne savez pas comment il l'a baptisée? 
a Le Petit Biarritz )>. C'est une idée qui ne viendrait 
pas à une mère ! « Le Petit Biarritz ». Vous ne trouvez 
pas ça extraordinaire? 

PHILIPPE, triste. 

Si. 

HÉLÈNE. 

Et qu'est-ce que vous dites de neuf? 

PHILIPPE. 

Rien... Ou plutôt j'aurais bien des choses à vous dire» 
mais il faut commencer... je ne sais pas... je n'ose pas... 
je suis troublé. Que se passe-t-il à Paris? 

HÉLÈNE. 

Paris est terrible en ce moment, il y a deux mois 
que nous n'avons vu le soleil... Ah! vous avez de la 
chance, vous; vous lézardiez pendant que nous patau- 
gions, et vous avez coupé aux cérémonies surannées 
de la nouvelle année. Ah! le premier de l'an! Jour 
navrant quand on n'a pas de famille, odieux lorsqu'on 
en a. 

PHILIPPE. 

C'est bien vrai. • .^ 

HÉLÈNE. 

Et puis alors, toujours la même chose, des potins et 
de la boue, de la boue et des potins. Dites donc, à 
propos. M»"® Belett, vous savez bien, M'"^ Belett, la 
maîtresse d'André de Fréville, hein? Quel drame! 

PHILIPPE. 

Quoi donc? 

HÉLÈNE. 

Comment! Vous ne savez pas? Vous ne lisez donc 
pas les journaux? 

PHILIPPE. 

Je ne lis jamais les journaux, surtout ici. 



256 LA DOULOUREUSE 

HÉLÈNE. 

Eh bien! Il y a eu un drame effroyable. Imaginez- 
vous que celui qui a succédé à de Fréville était un 
petit jeune homme très naïf, et comme la personne lui 
donnait deux ou trois camarades de cœur, ça exaspé- 
rait le petit jeune homme qui voulait un comparti- 
ment pour lui tout seul, une cabine de luxe... un 
enfant, quoi! Enfm, un jour, M™« Belett n'était pas 
venue à un rendez-vous, et le gigolo a fait porter une 
lettre chez elle, mais c'est son mari qui a reçu Is^ lettre 
et qui Fa ouverte. 

PHILIPPE. 

Ah! 

HÉLÈNE. 

Dame! il y avait urgent sur l'enveloppe, n'est-ce 
pas? il avait sans doute lu argent, cet homme, on peut 
se tromper... un député... et il se dit : « Voilà un petit 
jeune homme qui va faire des bêtises. » Il court chez 
lui, l'exhorte à la patience, essaie de lui faire entendre 
la philosophie de la vie ; mais la vraie passion est plus 
entraînante que le froid scepticisme : c'est le petit 
jeune homme qui a communiqué son exaltation au 
mari; il lui a fait honte du rôle complaisant qu'il 
jouait, si bien que les écailles lui sont tombées des 
yeux, au mari, c'est le cas de le dire ; il est rentré chez 
lui, il a attendu sa femme, et dans le moment qu'elle 
rentrait, il l'a assommée. 

PHILIPPE. 

Vraiment? 

[ HÉLÈNE. 

Oui. La vie continue son petit trantran, la mort 
aussi. Carton a perdu sa femme. Il lui a fait un très 
bel enterrement; il n'y avait pas de troupes, et ça 
n'est pas juste, car elle aimait beaucoup les officiers : 
mais il y avait des gens de l'Opéra qui ont chanté et 
des gens du Conservatoire avec des instruments : c'était 
très beau. 



ACTE QUATRIEME 257 

PHILIPPE. 

Vous y étiez? 

HÉLÈNE. 

Non, je n'ai pu aller qu'à la répétition générale. 

PHILIPPE. 

Qu'est-ce qu'il y a encore? 

HÉLÈNE. 

Ma foi, je ne vois plus rien. Ah! vous savez que 
M'"^ Sureau fait de la magie, maintenant! Elle se 
coiffe avec des bandeaux, elle porte des grandes jupes 
fantômes en étoffe Liberty. Ah! Liberty, que de sot- 
tises on cammet en ton nom! Elle s'entoure de poètes 
qui font des vers qui ne riment pas, de peintres qui ne 
savent pas dessiner, de compositeurs que toute mélodie 
fait hurler comme des chiens, et d'amoureux qui ne 
peuvent pas... 

PHILIPPE. 

Hélène ! 

HÉLÈNE. 

Eh bien! non, ils ne peuvent pas... C'est un milieu 
très amusant. 

PHILIPPE, inquiet. 

Ah ! vous y allez donc ? 

HÉLÈNE. 

Quelquefois. 

PHILIPPE. 

Pourquoi y allez- vous? 

HÉLÈNE. 

Pour me distraire, par curiosité... oh! par curiosité 
pure. 

PHILIPPE. 

Il n'y a pas de curiosité pure. 

HELENE, redovenue grave. 

Vous en savez quelque chose. 



258 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Ah! oui, vous avez raison, j'en sais quelque chose^ 
n'est-ce pas? Mais pourquoi venez-vous me parler 
de M™6 Belett et des potins du monde? Ce n'est pas 
ça que nous avons à nous dire. Ah! depuis deux mois 
que je vis ici dans la solitude et dans la nature, je Taî 
pris en horreur votre monde, et j'en ai compris la 
corruption et les dangers. 

HELENE. 

Vous avez réfléchi? 

PHILIPPE. 

Oui, Hélène, j'ai réfléchi; je me rappelle, quand je 
suis arrivé de ma province, j'étais un honnête garçon, 
j'avais un cerveau propre, un cœur sain, des rêves 
d'art et de travail, mais je suis venu à Paris. Hélas f 
qu'est-ce qu'elle a fait de moi la Ville Lumière, une 
lumière par qui la conscience est aveuglée? Je me suis 
d'abord indigné contre la rosserie et contre la muflerie 
des gens, car ces idées généreuses que vous aimiez 
en moi, c'était vraiment mes idées, je n'étais pas 
un hypocrite; mais je suis devenu comme les autres... 
comme les autres ! 

HÉLÈNE. 

Mais non, vous exagérez, vous n'êtes pas si mauvais 
que ça. 

PHILIPPE. 

Mais si, mais si, j'ai été gagné par la contagion, j'ai 
eu des indifférences coupables, puis des complaisances, 
des veuleries tout au moins. Au surplus, je vous ai 
écrit tout ça, et je vous ai dit dans une longue lettre la 
décadence de mon âme. 

HELENE. 

Oui, j'ai bien compris... j'ai bien compris, et d'ail- 
leurs, j'avais deviné. Nous avons toujours les défauts 
de nos qualités : vous êtes très bon, par conséquent 
vous êtes faible ; vous êtes un cérébral et par consé- 



ACTE QUATRIÈME 259 

quent un chercheur de sensations; vous avez agi par 
pitié et par curiosité. 

PHILIPPE. 

Ah! oui, c'est notre maladie à tous, cette curiosité, 
ce besoin d'expériences sur les autres et sur nous- 
mêmes. Mais ici, Hélène, j'ai pris contact avec la 
nature, je tne suis régénéré et mes sentiments ne 
sont plus petits et compliqués, mais grands et simples 
comme ces lignes que font, sur le ciel, la mer et les 
montagnes. Ici, au Cap Martin, c'est la soHtude, le re- 
cueillement; je ne vois personne, si ce n'est parfois 
dans le jardin de la villa à côté, une dame, une vieille 
dame en noir qui fut très belle autrefofs, belle d'une 
impériale beauté et qui maintenant... 

HÉLÈNE, baissant la voix. 

Est-ce que c'est?... 

PHILIPPE. 

Oui. 

HÉLÈNE. 

Elle a payé aussi celle-là. 

PHILIPPE. 

Nous payons tous, les plus grands comme les plus 
petits. Ah! tout à l'heure j'ai été malheureux, j'a 
souffert quand vous me parliez de Paris et de ses dis- 
tractions avec ce ton léger que vous savez si bien 
prendre. J'ai déjà eu cette impression il y a quinze 
jours : j'étais allé à Monte-Carlo, par hasard; j'ai 
déjeuné chez Ciros, il y avait de tout là-dedans : un 
grand-duc, deux cabots, une chanteuse de café-concert 
et un ministre; je suis allé voir jouer, et je ne sais pas 
ce qui m'a le plus exaspéré, les milliardaires qui met- 
taient le maximum sur une couleur ou les bourgeois 
qui risquaient honteusement cent sous sur une trans- 
versale. Et les hommes avaient des têtes blêmes de 
scélérats, et les femmes avec leurs coiffures étrange? 
avaient l'air d'animaux malfaisants. Je suis sorti, il 
fallait que je[_respire^et, sur cette merveilleuse terrasse 



260 LA DOULOUREUSE 

de Monte-Carlo, j'ai contemplé l'agonie du soleil; un 
couple passait, un homme et une femme ; ils disaient 
des choses telles qu'ils déshonoraient les espaces. Alors 
je me suis enfui, j'ai repris le train et je suis rentré 
dans ma solitude. Voilà où j'en suis. 

HÉLÈNE. 

Vous êtes très bien et je vous aime ainsi. Oui, je 
vois que vous avez réfléchi et vos indignations me 
plaisent. Êtes-vous donc redevenu l'homme que vous 
étiez et que j'aimais? Êtes-vous juste? Car, avant tout, 
il faut être juste. Avez-vous mis dans la balance ce 
que j'ai fait et ce que vous avez fait? Voyez-vous, 
Philippe, je vous l'ai écrit et je vous le répète très sérieu- 
sement : êtes-vous certain d'avoir pardonné généreu- 
sement ? Parce que si nous devons vivre ensemble et 
que vous me reprochiez à chaque instant ce que vous 
savez, ou même que, sans me le reprocher directe- 
ment, vos tristesses, vos silences me laissent supposer, 
nialgré vous, que vous n'avez pas oublié, que vous y 
pensez toujours, ce serait une existence épouvantable 
pour moi, pire que la séparation, pire que la mort 
même. 

PHILIPPE. 

Je suis rentré dans la justice, je vous respecte et je 
vous adore. Mais vous-même? 

HÉLÈNE. 

Oh! moi, vous n'avez même pas besoin de le deman- 
der, parce que je suis une femme, et que j'aime autre- 
ment que vous, si généreux que vous soyez. Ah! déci- 
dément non, ce n'est pas la même chose. 

PHILIPPE, se jetant aux pieds d'Hélène et lui embrassant les mains. 

Ah! Hélène! Hélène! 

HÉLÈNE. 

D'ailleurs, pour que rien ne vous rappelle plus rien, 
pour que vous n'ayez même plus de prétextes, j'ai pris 
une grave résolution. 



ACTE QUATRIEME 261 

PHILIPPE. 

Une grave résolution? 

HÉLÈNE. 

Oui, je me suis séparée de mon fils. 

PHILIPPE. 

Georges ? 

HÉLÈNE. 

Oui. Je l'ai mis au collège, chez les prêtres, en pro- 
vince; il y restera toute l'année et il passera les va- 
cances chez mes parents; de cette façon vous ne le 
verrez même pas. 

PHILIPPE. 

Ah ! Et vous resterez sans le voir toute une année ? 

HÉLÈNE. 

J'irai le voir de temps en temps. 

PHILIPPE. 

Quel âge a-t-il? 

HÉLÈNE. 

Six ans. 

PHILIPPE. 

Je trouve qu'il est bien jeune, pensez donc, six ans! 
il a encore besoin de vous, pauvre petit bonhomme. 

HÉLÈNE. 

Il y en a de plus jeunes que lui qu'on met au collège. 

PHILIPPE. 

Tant pis. 

HÉLÈNE. 

Mais vous savez, ils sont très bien chez les bons pères. 

Vous pensez bien que j'ai tout visité, les dortoirs, 
les salles d'études, les cuisines; c'est très propre, il 
sera très bien soigné. 

PHILIPPE. 

Comme c'est drôle, vous vous séparez de lui quand 
il a six ans, et quand il en aura vingt, vous voudrez 



262 LA DOULOUREUSE 

le tenir sous vos jupes et vous vous étonnerez qu'il 
puisse vivre loin de vous. 

HÉLÈNE. 

Que voulez- VOUS? Tout le" monde fait ça. 

PHILIPPE. 

Si les autres mères ne comprennent pas leur devoir^ 
ça n'est pas une raison pour que vous le méconnaissiez^ 
vous. Mais rappelez-vous ce que nous avons dit sou- 
vent sur Téducation des enfants et du petit Georges- 
en particulier. Vos idées ont donc bien changé? 

HÉLÈNE. 

Oui, elles ont bien changé depuis deux mois, à cause 
de vous. 

PHILIPPE. 

Alors, c'est à cause de moi que vous vous séparez 
de votre enfant? 

HÉLÈNE. 

Oui, et je suis très heureuse de vous faire ce sacrifice. 

PHILIPPE. 

Ah! pauvre petit! pauvre petit! Je n'ai aucune joie 
de ce que vous m'annoncez, mais une immense tristesse 
au contraire; je me rappelle, moi, j'ai été mis au collège 
à six ans et j'ai tant souffert ! 

HÉLÈNE. 

Vous, c'est possible, mais il y a des enfants qui s'en 
accommodent très bien. 

PHILIPPE. 

Mais Georges n'est pas de ceux-là, il vous ressemble 
trop; il a votre nature, votre sensibilité extrêmic et 
votre délicatesse infinie; il sera froissé à chaque ins- 
tant par la sévérité des professeurs, par la tracasserie 
des surveillants, et par les camarades cruels et mal 
élevés. Il aura peut-être les pieds chauds, mais -été 
comme hiver il aura l'âme transie. Voyez- vous, je le 
plains de tout mon cœur, et que ce soit à cause de 



ACTE QUATRIEME 263 

moi que vous vous en sépariez, je ne peux pas sup- 
porter cette idée-là. Et puis ça n'est pas juste. Il n'a 
rien fait, lui! J'aurais mieux aimé que vous l'eussiez 
gardé. 

HÉLÈNE. 

Entre nous? 

PHILIPPE. 

Mais près de vous. 

HÉLÈNE. 

J'avais cru bien faire. Vous l'aimez donc, cet enfant? 

PHILIPPE. 

Oui, parce qu'avant tout c'est votre enfant. 

HÉLÈNE. 

Alors tu m'aimes vraiment. Ah ! que je suis heureuse, 
mon Philippe, mon aimé, je te retrouve, (ils s'étreignent 
doucement.) Ah! je suis bien heureuse. Ne fais pas atten- 
tion... (Elle essuie ses larmes.) c'cst d'émotiOH, c'cst de joie, 

mais vois-tu, je vais vite le retirer du collège, mon 
pauvre petit Georges. Ah! c'est bien facile, d'autant 
plus que je ne l'y aurais jamais mis. 

PHILIPPE. 

Comment? Mais alors pourquoi?... 

HÉLÈNE. 

C'était pour voir si tu m'aimais. Ah! tiens, je 
t'adore. (Eiierembrassc.) Écoutc, écoute, alors nous allons 
partir tous les trois. 

PHILIPPE. 

Ouij'^tous les trois. 

HÉLÈNE. 

Et nous serons heureux! Où irons-nous? 

PHILIPPE. 

Où tu voudras. 

HÉLÈNE. 

Oui, mais iljaut me jurer une chose, mua amant. 



264 LA DOULOUREUSE 

PHILIPPE. 

Je le jure, ma maîtresse. 

HÉLÈNE. 

Quoi? 

PHILIPPE. 

Ce que tu vas me demander. 

HÉLÈNE. 

Eh bien! jure-moi qu'en quelque endroit que nous 
ayons une maison, que ce soit une cliaumière ou un 
palais, que ce soit dans les montagnes ou au bord de 
la mer, tu ne l'appelleras pas « Le Petit Biarritz ». 

PHILIPPE, solennel. 

Je le jure. 

HÉLÈNE. 

Ail right; alors, donne-moi tes yeux et prends ma 
bouche. 



Rideau. 



L'AFFRANCHIE 



COMÉDIE EN TROIS ACTES 

Représentée pour la première fois, sur le théâtre de la Renaissance, 
le 5 février 1898. 



23 



PERSONNAGES 



ÎIOGER DEMBRUN MM. Lucien Guitry. 

PIERRE LÉTANG Luguet. 

LISTEL HmCH. 

DAMORNAY Montvall'ER. 

•CHÉRANGE Brûlé. 

m DOMESTIQUE Stebler. 

ANTONIA DE MOLDÈRE M"«^ Ros\ Bruck. 

JULIETTE Jane Thomsen. 

MADAME ROLLEBOISE Guyma. 

MADAME SINNGLOTT Labady. 

MADAME DANGLEJAIS Marcilly. 

MADAME EGRETH Wikins. 

■CLÉMENCE Andrée Canti, 

MADEMOISELLE CENDRIER Marie Royer. 

ilOSALIE , De Gournay. 



L'AFFRANCHIE 



ACTE PREMIER 

La scène se passe à Venise, dans un petit palais loué par Madame- 
de Moldère sur le grand Canal, en face du palais da Mùla. 

C'est la nuit, au mois de mai : huit heures et demie. 

Auprès d'une des fenêtres sur le grand Canal, une petite table 
ronde de cinq couverts : fleurs, bougies, linge élégant, etc. 



SCÈNE PREMIÈRE 
ANTONÏA DE MOLDÈRE, ROGER, PIERRE, LISTEL^ 

JULIETTE, autour de la table. 

Le dîner touche à sa fin : on en est au dessert. 
Sur la t;4ble, des fruits. 

LISTEL. 

Ces fraises sont excellentes : je n'en ai pas mangé 
d'aussi bonnes depuis ma première communion. 

ANTONIA. 

Vous exagérez; il est vrai que les fraises sont très 
bonnes ici. 

LISTEL. 

Et sous le rapport de la nourriture, en Italie, on n'est 
pas gâté. 



268 L'AFFRANCHIE 

JULIETTE. 

On ne vient pas ici pour manger. 

ANTONIA. 

On vient pour aimer. 

LISTEL. 

Raison de plus : il faut manger, et le mieux c'est 
encore d'être chez soi. En somme, vous avez pris le 
moyen le plus pratique, quand on veut passer quelque 
temps à Venise : il faut louer un palais ou un apparte- 
ment dans un palais, sur le grand Canal. Combien 
payez- vous ici, sans indiscrétion? 

ANTONIA. 

Trois cents francs par mois. 

LISTEL. 

Et vous avez le piano ? 

ANTONIA. 

Naturellement. 

JULIETTE. 

Vous avez un piano, Antonia? Où donc est-il? 

PIERRE. 

Ce n'est pas le piano instrument, ma chérie... en 
italien, piano veut aussi dire étage. 

JULIETTE. 

Ah ! bien ! bien ! Je ne savais pas. 

LISTEL. 

Et vous occupez tout le rez-de-chaussée, le rez-de- 
€anal pour être plus exact? 

ANTONIA. 

Oui, tout le rez-de-chaussée. 

LISTEL. 

Et vous dites trois cents francs par mois... Ça n'est 
pas cher, ça n'est pas cher. 



ACTE PREMIER 269 



ANTONIA. 



Mais la vie est pour rien à Venise; ce qui est coû- 
teux, c'est la vie d'hôtel. 

LISTEL. 

Parbleu, tous les hôtels anglais, en Italie, sont tenus 
par des Suisses... et ils s'y entendent à estamper le 
touriste; il suffit d'ailleurs d'aller dans leur pays. La 
Suisse n'est plus qu'un magasin de sites ; c'est le Louvre 
de la nature; le prix est sur tous les glaciers, et tous les 
abîmes sont marqués en chiffres connus. 

JULIETTE. 

Quelque chose qui n'est pas cher ici, c'est les gon- 
doles; le tarif en est touchant : une heure d'enchan- 
tement revient à un franc, ce qui n'est pas ruineux. 
Eh bien, figurez-vous que Pierre, qui est très généreux 
d'ordinaire, très large, est avec les gondoliers d'une 
avarice sordide. Chaque fois que nous débarquons, au 
moment de payer, il a avec ces pauvres gens des dis- 
cussions ridicules. 

ANTONIA. 

C'est vrai, Pierre? 

PIERRE. 

Mais non, mais non, ne l'écoutez donc pas. 

JULIETTE. 

Mais si, mais si, dans toutes les autres circonstances 
de la vie, tu es très chic, je me plais à le reconnaître, 
mais avec les gondoliers, tu es crasseux... là, et je vou- 
lais t*en faire honte devant tout le monde. 

On rît. 

ANTONIA. 

Vous avez tort. 

Cependant, > ir une antre table, on a servi du eafc. Ai.tonia donn» le 
•i.'na! de se lever. 

LISTEL 

C'est égal... trois cents francs par mois, je n'en re- 
viens pas. Vous avez combien de pièces? 

23. 



270 L'AFFRANCHIE 

ANTONIA. 

J'ai une petite cuisine. 

LISTEL. 

Cucina. 

ANTONIA. 

Une très belle chambre, et alors cette pièce qui me 
sert à la fois de salon et de salle à manger. Je dîne tard, 
j'approche la table de la fenêtre et je vois passer les 
gondoles. 

LISTEL. 

Tout en vidant votre verre. 

ANTONIA. 

Justement. Prenez-vous du café ? 

LISTEL. 

S'il vous plaît. 

Juliette lui offre du sucre. s 

ANTONIA. 

Et VOUS, Pierre ? 

PIERRE. 

Volontiers. 

JULIETTE. 

C'est si joli le bruit d'une gondole qui passe et le cri 
des gondoliers! 

LISTEL. 

Voyons, entre nous, il n'a rien de bien curieux, le 
cri des gondoliers : c'est bien surfait... c'est plutôt 
laid. 

JULIETTE, froissée. 

Ça ne se discute pas 

LISTEL. 

Et le bruit des gondoles, ça n'a l'air de rien, mais 
c'est assommant ! On dit que Venise est une ville silen- 
cieuse, mais ça vous empêche de dormir... surtout en 
cette saison; les amoureux se font trimbaler jusqu'à 
une heure fort avancée de la nuit, on ne peut pas 
fermer l'œil. Enfin pourtant, si l'on était malade, j'ima- 
gine que l'on pourrait faire mettre devant ses fenêtres 
de la paille dans le grand Canal. 



ACTE PREMIER 271 

ROGER, qui jusqu'alors n'a rien dit. 

Gomme ça doit être fatigant pour vous d'avoir tant 
d'esprit ! 

LISTEL. 

En tout cas, c'est une fatigue que je vous épargne, 
cher monsieur. 

ROGER. 

Oh! certainement. 

Il s'éloigne avec Juliette. 

PIERRE, ii Listel. 

Mon cher monsieur, vous ne serez pas dans les 
bonnes grâces de ces dames, si vous blaguez Venise. 

Il va rejoindre Juliette et Roger. 

LISTEL. 

Est ce de ma faute, si j'ai des aperçus originaux? (a 
Antonia.) Et VOUS êtes ici depuis ?... 

ANTONIA. 

Depuis quinze jours... oui, quinze jours, déjà! Et 
vous ? 

LISTEL. 

Moi, je suis arrivé hier... et je repars demain. 

ANTONIA, 

C'est une vraie chance en ce cas de vous avoir ren- 
contré. Vous ne serez pas resté longtemps. 

LISTEL. 

.. Venise me dégoûte. 

ANTONIA. 

Vous êtes dégoûté ! 

LISTEL. 

N'est-ce pas? (un silence.) Ditcs-moi donc qui est ce 
monsieur silencieux et désagréable qui ne comprend pas 
la plaisanterie. 

ANTONIA. 

C'est un ami que j'ai rencontré ici... un charmant 
garçon. 



^72 L'AFFRANCHIE 

LISTEL. 

Un ami... seulement? 

ANTONIA. 



Oui. 

Vous êtes sûre? 
Oh! très sûre. 



LISTEL. 
ANTONIA. 



LISTEL. 

Ah ! (Un silence.) Je VOUS regardais pendant le dîner : 
vous êtes très jolie ce soir... vous l'êtes toujours, mais 
ce soir vos yeux ont une expression particulière. 

ANTONIA. 

Vraiment? 

LISTEL. 

Oui... un éclat, un je ne sais quoi, enfin, vous avez 
i*air d'une femme très aimée. 

ANTONIA. 

Mais, je suis très aimée... par vous... vous me le 
dites et vous me récrivez à chaque instant. 

LISTEL. 

Oui, sans doute, mais ça n'est pas moi qui donne à 
vos yeux cette expression, je ne me fais pas d'illusion... 
enfin, je vous aime déjà depuis six ans, depuis que je 
vous connais; vous ne m'avez jamais rien accordé, 
vous ne m'accorderez jamais rien, et je vous parlerai 
tout de même de mon amour. C'est assez godiche... 
enfin, c'est comme ça. 

ANTONIA. 

Vous n'êtes pas très malheureux. 

LISTEL. 

Bien... Bien... Et que fait-il ce monsieur silencieux et 
désagréable? 

ANTONIA. 

Il écrit... Il fait des livres. 



ACTE PREMIER 27*J 

LISTEL. 

Des livres gais ? 

ANTONLV. 

Oh ! non. 

LTSTEL. 

Ça m'aurait étonné. Et il s'appelle? 

ANTONL^.. 

Roger Dembrun. 

LISTEL. 

????? 

A>'TOMA. 

Oh! vous ne pouvez pas le connaître : il écrit des 
choses de philosophie, d'art; ça ne s'adresse pas... 

LISTEL. 

Aux imbéciles; alors, en effet, je ne peux pas le con- 
naître. 

ANTOMA. 

Non, mais ça ne s'adresse pas aux gens du monde... 
Voyons, mon petit Listel, vous êtes très spirituel, 
très amusant, mais il y a des choses que les gens du 
monde comme vous ne lisent jamais. Voilà ce que je 
voulais dire. 

LISTEL. 

Oui, c'est un symboliste. 

ANTOMA. 

Vous êtes absurde, mon cher. N'employez donc pas 
des mots dont vous ne comprenez pas la portée. 
Qu'est ce que ça signifie, un symboliste? Savez-vous ce 
que c'est seulement? 

LISTEL. 

Oh! pardon, je vous demande pardon. Enfin, il a 
beaucoup de talent. Et l'autre monsieur, qui est-ce? 

ANTONIA. 

C'est un ami de M. Dembrun... c'est un peintre. 

LISTEL. 

Beaucoup de talent aussi. 



274 L'AFFRANCHIE 

ANTONIA. 

Non, aucun... du moins, je ne sais pas... je n'ai ja- 
mais rien vu de lui. 

LISTEL. 

C'est sa femme qui est avec lui? 

ANTONIA. 

Non... 

LISTEL. 

Oui... Alors, j'aurais pu amener une femme. 

ANTONIA. 

Vous savez, à Venise, il ne faut pas être trop... 

LISTEL. 

Oh! certainement. Enfin, vous n'êtes pas toute seule 
ici, vous avez des amis... Ça me rassure. 

ANTONIA. 

Vous êtes bien bon. 

LISTEL. 

Et à quoi passez-vous vos journées? 

ANTONIA. 

Je me lève tard, je déjeune à midi et, l'après-midi, 
je fais des visites dans les églises ou dans les musées, 
avec mes amis; mais nous ne voyons pas cela comme 
des Anp-lais... 

LISTEL. 

Oh! je pense bien. 

ANTONIA. 

Une église, une salle de musée par jour, cela me suffît, 
et puis, de temps en temps, je vais revoir un tableau qui 
m'a plu : j'ai comme ça des amis un peu partout, à 
l'Académie, aux Frari, dans les palais. Et puis, vers 
cinq heures, je prends une gondole, je me fais conduire 
au Lido, à l'affreux Lido, et je m'assieds en face de la 
molle Adriatique; je regarde la flottille des bateaux de 
Chioggia avec leurs voiles noires, jaunes et rouges; il y 
en a qui ressemblent à des clowns avec de grosses eu- 



ACTE Pi'.EMIER 275 

lottes bouffantes; d'autres ont l'air d'évêques qui mar- 
cheraient sur la mer en somptueuses dalmatiques. 
D'autres fois, je me fais conduire sur la lagune, je fais 
amarrer la gondole à l'un des pilotis et je regarde le 
soleil se coucher sur Saint-Marc : c'est l'heure où Ve- 
nise a l'air d'une ville d'Orient... je reste là, bercée 
entre le ciel et la mer qui changent de couleurs à 
toutes les minutes, comme deux infmies Loie Fuller. 
Alors, c'est incomparable : c'est la Féerie, c'est le 
Rêve, c'est le Paradis ! 

LISTEL. 

Oui, c'est possible; je ne sais comment vous faites, 
mais moi, Venise ne m'emballe pas du tout; j'ai eu 
une grosse désillusion : il y a d'affreux bateaux à 
vapeur et j'ai constaté que l'on avait installé un gril 
room dans le palais de Desdemona. 

ROGER, qui a entendu ces derniers mots. 

Ça n'est pas dans le palais de Desdemona. 

LISTEL. 

Je vous demande pardon. 

ROGER. 

Vous avez dit le palais de Desdemona, parce que ça 
fait mieux, pour amuser la société, mais ça n'est pas 
exact : le gril room est installé dans le palais Swift, qui 
est une annexe du Grand-Hôtel. 

LISTEL. 

Pourtant, je vous assure... 

ROGER. 

Voyons, je le sais bien, puisque je suis descendu à 
côté, au Grand- Hôtel. 

LISTEL. 

D'ailleurs, ça n'a aucune importance. 

ROGER. 

Aucune. 

LISTEL. 

Enfin, à chaque instant, ici, j'ai sujet de m'atlrister. 



276 L'AFFRANCHIE 

Cet après-midi encore, je me suis trouvé dans la cour 
du palais des Doges avec une centaine de Gooks' gro- 
tesques qui m'enlevaient toute illusion, 

ANTONIA. 

Lorsque je suis dans la cour du palais des Doges, je 
me dis que c'est là qu'on fêta les princesses Léonore et 
Béatrice d'Esté à la reïîcontre desquelles on avait 
envoyé le Biicentaure... et je me représente la céré- 
monie, les régates, les pantomimes, je m'imagine tous 
ces gens-là dans leurs costumes magnifiques, et les 
barbares peuvent passer, je ne les vois même pas. 

LISTEL. 

Mais il faut être très fort en histoire pour penser 
comme ça aux princesses Machin, et moi, je ne suis pas 
calé du tout. 

ANTONIA. 

Mais même sans ça. Tenez, l'autre soir, nous sommes 
allés à la Fenice entendre La Bohême. Il y avait à côté 
de nous dans une loge le roi de Siam et sa suite ; ça avait 
plutôt l'air d'une cage de singes; mais je me figurais 
que la République de Venise recevait des princes 
d'Orient, et par ce stratagème j'atteignais à m'exalter. 

LISTEL. 

Vous avez beaucoup d'imagination... et puis, disons- 
le aussi... il faudrait être deux. 

PIERRE. 

Et encore ça ne réussit pas à tout le monde. Voyez 
notre pauvre Musset. 

LISTEL. 

C'est pour ça qu'il vaut mieux ne pas avoir sa mai- 
tresse à Venise; il vaut mieux être seul, parce que 
iQXsqu'on est deux, on est toujours trois. 

PIERRE. 

Ah ! que le bonheur est impair ! 

Petit silcnee. 



ACTE PREMIER 277 

LISTEL. 

Entrez donc, mon cher Pagello. 

PIERRE. 

Il paraît que Pagello est un très vieil homme, et 
lorsqu'on lui parle de George Sand, il dit : «Ah ! si, si, 
questa Francesa che fumava cigaretti. » 

JULIETTE. 

Ça veut dire ? 

PIERRE. 

« Ah! oui, oui, cette Française qui fumait des ciga- 
rettes. » C'est tout ce qu'il se rappelle d'une histoire 
d'amour qui a fait couler tant d'encre! 

ROGER. 

Et tant de larmes ! 

ANTOIA. 

Tiens ! il y a du monde à dîner chez nos voisins d'en 
face... la vieille demoiselle va chanter ce soir... 

PIERRE. 

Quelle vieille demoiselle? 

ANTONIA. 

C'est une Anglaise, miss Basden, qui demeure en 
face, et quand il y a du monde chez elle, comme ce 
soir, vers onze heures les invités se mettent aux fenêtres. . . 
on voit une gondole se détacher du palais et venir au 
milieu du grand Canal; et cette gondole porte miss Bas- 
den qui chante en s'accompagnant d'une petite gui- 
tare. 

LISTEL. 

Je ne la verrai pas et je le regrette, mais il faut que 
j'aille ce soir à la Fenice entendre La Bohême. On dit 
que c'est très bien. 

ANTON 1 A. 

Très bien; vous pouvez y aller en toute confiance, 
n'est-ce pas, Juliette? 

u. ii 



278 L^AFFRANCHIE 

JULIETTE. 

Oh! oui, c'est joli... moi, j'ai pleuré. 

Elle fredonne ; Miini Pinson, La Biondinetla. 
LISTEL. 

Oh! vous savez, moi, la musique italienne... Je suis 
wagnérien. 

ROGER.'] 

Wagnérien! mais l'Italie, monsieur, est le pays de la 
musique italienne : à Venise, à Florence, à Naples, il 
faut entendre de la musique italienne... Qu'est-ce que 
ça signifie d'être wagnérien... ici? 

LISTEL. 

Écoutez, moi, je veux bien, mais c'est Verdi qui a 
commencé, (a Antonia.) Au revoir, madame, et merci de 
votre très aimable accueil. 

ANTONIA. 

Vous plaisantez. 

LISTEL, s'incliun..t devant Juliette. 

' Je m'en vais, enchanté ! 

INTONIA. 

De vous en aller? 

LISTEL. 

Non, de votre accueil. 

Il serre la main à Roger et Pierre. 

lNTONIA. 

Je vous accompagne. 

LISTEL. 

Ne vous dérangez pas. 

SCÈNE II 
ANTONIA, ROGER, JULIETTli:, PIERRE 

Lorsque Antonia est revenue : 
ROGER. 

Quel être exaspérant est votre ami. Ah! c'est bien le 



ACTE PREMIER 279 

Français en voyage... pire que le^ Français, c*est }e 
Parisien, le Parisien ! 

ANTONIA. 

On ne choisit pas ses compatriotes. 

ROGER. 

Ces gens-là m'exaspèrent. 

JULIETTE. 

Vous le leur laissez bien voir. 

ANTOMA. 

Je trouve même que vous êtes beaucoup trop franc, 
et quand j'invite un de mes amis, chez moi, vous ne 
devriez pas lui laisser voir qu'il vous déplaît. 

ROGER. 

Pourquoi avez-vous des amis déplaisants? 

A ee moiiKnt Listel ouvre la porte. 
LISTEL. 

Ne VOUS dérangez pas... Continuez à causer comme si 
je n'étais pas là... je viens chercher simplement mon 
porte-cigarettes que j'ai dû laisser sur la table... le 
voilà, je l'ai, je l'ai... ne vous dérangez pas, au revoir^ 
fe me sauve. 

Et quand il est pnrti : 

iNTONIA. 

Enfin, qu'avez- vous contre lui?... Je vous assure que 
c'est un homme charmant. 

ROGER. 

Je ne sais pas... c'est cette façon de parler à tort et à 
travers, et surtout de tout blaguer, de tout rapetisser... 
ça me rend malade, c'est bien simple. 

PIERRE. 

Ah! les Français en voyage sont terribles pour ça... 
en disent-ils dos bêtises! 

ANTONIA. 

Ça vous semble ainsi, parce que vous no comprenez 



280 L'AFFRANCHI?. 

pas les autres langues, mais soyez persuadé qu'il se 
dit autant de bêtises en anglais ou en allemand. 

PIERRE. 

C'est bien possible. 

ROGER. 

Tantôt, je me suis amusé à en suivre deux à Saint- 
Marc, deux bons bourgeois, le mari et la femme. Arri- 
vés devant la mosaïque en turquoise et en malachite, 
rhomme a dit : « Ils ne s'embêtaient pas ! » et la femme 
a fait : « Titt, titt, titt, titt, c'est de la folie ! )> 

On entend des accords. 

JULIETTE, 

Voilà que ça commence : vite, allons écouter. 

Elle se précipite à la fenêtre. Antonia la rejoint. Dans le lointain, en 
face du Grand-Hôtel, c'est la sérénade, instruments et voix, par la 
Société Concordia. Pierre et Roger demeurent à fumer et à causer, 
étendus dans des fauteuils. 



SGÈNE III 
PIERRE, ROGER. 

Après avoir écouté quelques minutes la sérénade. 
PIERRE 

Listel a beau blaguer, ça n'est vraiment pas mal. 

ROGER, 

C'est même très bien. 

PIERRE. 

Votre amie à la fenêtre est d'un joli eiïet : elle a une 
robe de clair de lune. Ah! elle est très allurale, très 
branchée, très racée... et puis Venise lui va très bien. 
M"^^ de Moldère est de ces femmes pour lesquelles les 
ville de luxe et de volupté sont leurs vrais cadres. 
Regardez si elle n'a pas l'air d'une dogaresse ! 

ROGER. 

Votre amie aussi est charmante. 



ACTE PREMIER 281 

PIERRE. 

Je VOUS remercie... elle est gentille... c'est une bonne 
petite fille. Mais vous, vous êtes très amoureux... ça se 
voit. 

ROGER. 

C'est vrai ? 

PIERRE. 

Plutôt... et vous avez raison. Venise, voyez-vous, est 
une ville de passion : c'est une ville pour les lunes de 
miel ou pour les ruptures; mais il ne faut pas y ap- 
porter, comme moi, un amour calme et môme résigné. 

ROGER. 

Pourquoi y êtes- vous venu ? 

PIERRE, désignant Juliette à la fenêtre. 

C'est elle qui a voulu. 

ROGER. 

Elle croyait sans doute que Venise conservée les 
liaisons malades, comme Menton conserve les poitri- 
naires. 

PIERRE. 

Oui, mais quand la phtisie est trop avancée, le Midi 
les achève... c'est ce qui m'arrive. Depuis que je suis 
ici, je suis comme un fou : dans ce décor merveilleux, 
dans cette atmosphère d'amour, j'ai un maladif désir 
d'inconnu, et je rêve l'aventure avec toutes, avec la 
petite Vénitienne qui passe maquillée sous son châle 
brun, avec l'Américaine rousse qui dîne à côté de moi à 
l'hôtel... je voudrais avoir un rendez-vous, même avec 
une femme qui ne viendrait pas, car c'est déjà une 
volupté d'attendre, et j'ai besoin d'un roman môme 
puéril, mais qui illuminerait mon séjour à Venise. 

ROGER. 

Ça n'est pas drôle. 

PIERRE. 

J'ai ou la même sensation, cet hiver, au bal de l'Opéra. 
Juliette avait voulu y aller, et je me rappelle, à 



282 L'AFFRANCHIE 

un moment, nous étions assis dans le foyer et collés 
contre le mur, elle dans un domino noir, nous regar- 
dions ceux qui s'amusaient et nous étions sinistres. 
Elle jetait des confetti... pour avoir Tair ohé! ohé! 
mais c'était dona Elvire, car elle avait plutôt Tair d'une 
qui aurait vu passer son amant avec toutes les autres ; 
et, en effet, c'était bien toutes les autres, les inconnues, 
qui étaient ses rivales. 

ROGER. 

Vous me dites ça... et votre amie est là, à deux pas, 
qui écoute des musiques dans la nuit, et en ce moment 
même, elle est en train de se créer un souvenir inou- 
bliable de Venise. Ah! c'est effrayant, c'est tragique, 
presque. 

PIERRE. 

Oui, c'est épouvantable. Et avec ça elle adore les 
nacelles, les sérénades, elle est très pont des soupirs. 
A chaque instant, il faut prendre une gondole... Je me 
venge en marchandant les gondoliers... je neleur donne 
pas de pourboire... c'est idiot. Mais je ne peux plus, je 
ne peux plus : j'ai assez de la vie intérieure que le mène 
ici, et nous allons partir bientôt. 

ROGER. 

Mais à Paris ce sera la même chose. 

PIERRT^. 

Sans doute. 

ROGER. 

Alors, ne vaudrait-il pas mieux, pour elle et pour 
vous, lui dire... 

PIERRE. 

C'est bien difficile de dire ça à une femme. 

ROGER. 

Alors ? 

PIERRE. 

Oh! je sais bien, il n'y a pas de raison pour que ça 
finisse. Et puis, il y a l'habitude... l'habitude ou trente- 



ACTE PREMlEPi 28^ 

cinq ans de collage... voilà où je m'achemine tout 
doucement; j'ai quelquefois des révoltes, parce que je 
suis à un âge dangereux, et avant de renoncer tout à 
fait à l'amour, j'aurais besoin d'une dernière ivresse. 

ROGER. 

Vous êtes la femme de trente ans. 

PIERRE. 

Si vous voulez. 

ROGER. 

Enfin, vous traînerez une existence misérable, et 
Juliette ne sera pas heureuse ; ne vaut-il pas mieux lui 
dire la vérité ? 

PIERRE. 

Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. 

ROGER. 

Nous nous payons de faux proverbes; toutes les 
vérités sont bonnes à dire, au contraire, mais c'est 
nous qui ne sommes pas tous bons pour les entendre. 

PIERRE. 

Il y a des choses qu'il est difficile de faire comprendre 
à une femme, surtout quand elle est pleine de tendresse et 
de dévouement et qu'elle vous donne à chaque instant 
les preuves du plus grand amour. Ainsi, encore tout 
dernièrement, c'est elle qui m'a envoyé une balle dont 
j'ai la cicatrice, là, au-dessus du sourcil. 

p^^^-^- : ROGER. 

Oh! alors, en effet, c'est différent: vous ne pouvez pas 
être ingrat... mais je ne savais pas que... 

PIERRE. 

Si... si... il y a de ça six mois à pou près. .Juliette no 
demeurait pas encore avec moi... depuis nous; habitons 
ensemble. 

ROGER. 

C'est bien le moins. 



28i L'AFFRANCHIE 

PIERRE. 

Et un soir, j'avais donné rendez- vous, à minuit, dans 
mon atelier, à une très jolie petite femme. Vers onze 
heures et demie, je rentre chez moi, j'ouvre la porte et, 
dans l'ombre, je sens une m.ain glacée qui me prend... 
là. C'était Juliette... elle avait eu un pressentiment ou 
elle avait reçu une de ces lettres que des personnes 
généreuses mettent à la poste en oubliant de les signer... 
enfm elle était là. 

ROGER. 

Je n'aurais pas voulu être à votre place. 

PIERRE 

Moi non plus. Figurez-vous qu'avant de rentrer, 
j'avais acheté une bouteille de Champagne, et je n'avais 
qu'une idée, c'était de me débarrasser de cette bou- 
teille avec laquelle je me sentais ridicule... Vous con- 
naissez mon atelier, vous savez qu'il y a une petite 
antichambre avec un coffre à bois près de la porte 
d'entrée, Je soulève le couvercle, je fourre la bouteille 
dans le coffre à bois et je referme la porte et le cou- 
vercle en même temps, de façon que les deux bruits 
coïncident. 

ROGER. 

C'était de la présence d'esprit. 

[ERRE. 

Attendez ! J'allume une lampe. Juliette et moi nous 
€ausons, et tout en affectant la plus grande tranquillité, 
je pensais à l'autre. Je me disais : « Si elle pouvait ne 
pas venir! » Mais elles viennent toujours dans ces cas- 
là. En effet, on frappe, et je vais ouvrir; comprenez- 
vous ça? Je vais ouvrir! 

ROGER. 

Vous aviez dépensé toute votre présence d'esprit 
pour la bouteille de Champagne, il ne vous en^ïestait 
plus. 



ACTE PREMIER ÎS5 

PIERRE. 

Ça doit être ça. Enfin, je fais entrer cette femme 
dans l'atelier, je la fais asseoir... elle me dit : « Je ne 
vous dérange pas? » Je lui réponds : « Mais pas du tout, 
au contraire. « A ce moment. Juliette sort de sa poche 
un revolver et elle tire. 

ROGER. 

Sur vous? 

PIERRE. 

Non, pas sur moi, c'eût été logique, mais sur la 
femme qui n'en pouvait mais. Seulement, je me jette 
entre les deux et je reçois une balle... là. Je tombe, 
Juliette croit qu'elle m'a tué... elle se précipite en pleu- 
rant sur mon corps, tandis que l'autre se sauvait plus 
morte que vive. 

ROGER. 

Elle aurait pu vous tuer, c'est un drame véritable. 

PIERRE. 

Je vous crois; mais vous comprenez que lorsqu'une 
femme a fait ça pour vous... 

ROGER. 

Elle pourrait recommencer. 

PIERRE. 

Non, ce n'est pas ça, et si je vous ai détaillé cette 
scène grotesque, ce n'est pas pour le plaisir de vous 
raconter un fait divers ; mais c'est pour vous montrer 
quelle femme est Juliette. Le jour où je lui dirais que je 
ne l'aime plus, elle serait capable de faire quelque sot- 
tise, de s'empoisonner, comme elle me l'a fait pressentir 
plus d'une fois. 

ROGER. 

Oh! oui, c'est très grave. Alors, vous allez vous con- 
damner toute votre vie à mentir et à la trahir. 

PIERRE. 

Que voulez-vous? 



285 1/AFFRANCHiE 

ROGER. 

Moi, je ne pourrais pas. 

PIERRE. 

Comment faire? 

ROGER. 

Ah! voyez-vous, il faudrait proclamer le droit de ne 
plus aimer, il faudrait habituer les gens à l'idée que 
c'est une chose simple, naturelle, fatale même, et que 
les amours éternelles sont d'admirables exceptions, 
mais des exceptions. Car enfin, quand on y réfléchit, 
c'est monstrueux ! En aucun cas, on ne peut s'engager 
pour la vie. En religion il n'y a pas de vœux éternels; 
deux associés peuvent se séparer, deux époux peuvent 
divorcer, un officier peut donner sa démission; mais 
notre code sentimental n'admet pas que deux amants 
se quittent, et l'on demande à l'amour libre, quelle 
ironie ! plus qu'on ne demande aux afi"aires, au mariage, 
au patriotisme et à la religion même. De sorte qu'on 
peut définir l'union libre celle dont on est le plus 
esclave. 

PIERRE. 

C'est bien vrai. 

ROGER. 

Voyez-vous, il faudrait persuader aux gens qu'en 
amour, lorsqu'un des deux prononce : « Je ne t'aime 
plus », ça n'est pas pour l'autre une injure personnelle, 
et qu'à ne plus être aimé il n'y a ni honte ni ridicule. 
Car, la plupart du temps, les gens souffrent surtout 
dans leur amour-propre. Combien de femmes n'aime- 
raient-elles pas mieux voir leur amant mort qu'infi- 
dèle? et c'est la même chose pour l'homme; mais alors 
votre amour n'est qu'égoïsme et vanité, et vous ne 
m'intéressez plus. Voilà ce qu'il faudrait dire et alors 
on supprimerait bien des désastres; on supprimerait 
surtout cette vendetta d'amour qui fait que l'amant 
délaissé se change en Corse et gagne le maquis, et 
alors un amour, même violent, pourrait finir en douce 
amitié... 



ACTE PKEiMlEH :^87 

PIERRE. 

Oui, comme une fraîche soirée termine un jour brû- 
lant. Évidemment ce serait mieux ; mais cela revient à 
dire qu'il faudrait nous débarrasser tout à coup des 
idées que nous avons héritées depuis des siècles... et 
encore empêcherez-vous les passionnés de souffrir? 

ROGER. 

Ils souffriront... s'ils sont passionnés, que peuvent-ils 
désirer de mieux que leur souffrance, et ils n'ont pas 
besoin d'y ajouter la calomnie, le fer et le poison. Oui, 
en parlant un langage de justice et de résignation, on 
viendrait efficacement au secours des âmes moyennes, 
c'est-à-dire de la masse qui est malheureuse parce qu'on 
lui parle précisément le langage contraire, qui souffre 
en un mot, parce que c'est dans les livres. Tenez, à 
l'heure qu'il est, mettez au théâtre un amant qui se 
sépare d'une maîtresse infidèle, et si cet amant ne la 
tue pas, ou tout au moins ne la traîne pas par les che- 
veux en la piétinant, on dira qu'il ne l'aimait pas. Et 
pourtant ! 

PIERRE. 

Oui, tout cela est fort beau en théorie; mais vous- 
même... 

ROGER. 

Je sais ce que vous allez me dire. Écoutez-moi : 
j'adore M"^^ de Moldère et je crois qu'elle m'aime; mais 
le jour où elle ne m'aimera plus, je prétends qu'elle me 
le dise loyalement, bravement... 

PIERRE. 

Faites attention, les voici qui reviennent. 

SCÈNE IV 

ANTONIA, JULIETTE, ROGER, PIERRE. 

PIERRE, à Julielte. 

Eh bien! c'est fini le concert? C'était joli... tu es 
contente? 



288 L'AFFRANCHIE 

JULIETTE. 

Oh ! je suis folle ! Il fait doux ce soir. Tu ne sais pas ce 
que tu ferais si tu étais gentil, Pierrot? 

PIERRE. 

Je m'appelle Pierre... appelle-moi Pietro, parce que 
nous sommes en Italie, je veux bien; mais pas Pierrot. 

JULIETTE. 

Si tu étais gentil, Pietro, tu me paierais une heure de 
gondole. 

PIERRE. 

Encore ! 

JULIETTE. 

C'est méchant ce que tu dis là. 

PIERRE. 

D'abord, ma chérie, il est tard... il est temps de 
rentrer. 

JULIETTE. 

Rentrons en gondole. 

PIERRE. 

Non, marchons un peu, ça nous fera du bien; nous 
n'allons jamais par les petites rues, et pourtant, je 
lisais encore ce matin dans mon Bsedeker qu'elles sont 
très animées et le théâtre de curieuses scènes de la vie 
populaire. 

JULIETTE. 

Je n'aim.e pas marcher. 

PIERRE. 

Je n'aime pas naviguer... j'ai déjà manqué deux fois 
de me noyer, et j'ai une appréhension quand je suis 
sur l'eau... j'ai peur même... enfin ça m'est désagréable. 

JULIETTE. 

Tu ne m'as jamais parlé de ça. 

PIERRE. 

Mais si, tu as bien dû voir qu'à Paris, quand il s'agis- 



ACTE PREMIER 289 

sait de traverser la Seine, je faisais plutôt un détour 
pour prendre un pont. 

JULIETTE. 

Que la plaisanterie est de mauvaise grâce ! 

PIERRE. 

Oui, c'est entendu, je suis ridicule, odieux : je suis 
même indigne de porter le nom de Pietro, mais j'ai 
horreur de la gondole. 

ANTONIA. 

Voyons, Pierre, vous n'êtes pas gentil... puisque ça 
lui ferait tant de plaisir à cette petite. 

JULIETTE. 

Tiens, en voilà justement une qui passe. 

PIERRE. 

Justement est admirable : il en passe tout le temps... 
Eh bien, appelle-la... 

JULIETTE, à la fenêtre. 

Psst, psst... 

PIERRE. 

Tu la hèles comme un fiacre, (ii crie.) Gondola! gon- 
dola! 

ANTOMA. 

Que fait-on demain ? 

JULIETTE. 

Voulez- vous aller à Murano ? 

ANTONIA. 

Ça me paraît très indiqué... Alors, où se retrouve- 
t-on? 

JULIETTE. 

Voulez-vous que ce soit à l'une des mille petites 
tables de chez Quadri. 

ANTONIA. 

Entendu... à l'une des mille petites tables de chez 
Quadri ; nous allons vous regarder partir. 

II. 25 



290 L'AFFRANCHIE 



SCENE ¥ 
ANTONIA, ROGER. 

Ils regardent partir Pierre et Juliette. 
ANTONIA. 

Au revoir, au revoir ! 

LA VOIX DE PIERRE. 

Bona sera ! 

ANTONIA. 

Elle est exquise, cette Juliette... elle adore Pierre. 

ROGER. 

Oui. 

ANTONIA. 

Mais lui ne Taime pas. 

ROGER. 

Vous croyez? 

ANTONIA. 

C'est certain... D'ailleurs, vous le savez aussi bien 
que moi : il ne vous a parlé que de ça tout à l'heure. 

ROGER. 

Comment le savez-vous ? 

ANTONIA. 

Je le devine... il avait bien dîné et il fait une nuit de 
confidences. Ah! ça n'est pas difficile à voir qu'il ne 
l'aime pas. Ne mentez pas, n'est-ce pas qu'il vous l'a 
dit? 

ROGER. 

Oui. 

ANTONIA. 

Vous voyez bien... C'est dommage, pauvre petite! 
Dire qu'il y en a toujoui^ un qui aime davantage... et 
c'est celui-là qui souffre. 



ACTE PREMIER 291 

ROGER. 

Mais c'est l'autre qui s'ennuie. 

ANTOMA. 

Vous vous ennuyez? 

ROGER. 

Je ne parle pas de nous. 

ANTONIA. 

Vous parlez des amants ordinaires. 

ROGER. 

Oui. 

ANTONIA. 

Juliette n'est pas vulgaire. Elle a des sentiments 
exquis ; et lui, quel homme est-ce ? 

ROGER. 

C'est un gentil garçon... Seulement il ne l'aime pas, 
il ne l'aime plus. 

ANTON I A. 

C'est qu'elle est encore pleine d'illusions. 
rog«:r. 

La question est de savoir s'il vaut mieux les lui laisser, 
ces illusions, ou les lui arracher. C'était justement le 
sujet de notre con^n?rsation, tout à l'heure, avec 
Pierre. 

ANTONIA. 

Et vous lui avez conseillé... ? 

ROGER. 

De dire simplement à Juliette qu'il ne l'aime plus. 

ANTONIA. 

Simplement? Oh! en effet, c'est simple comme bon- 
jour, avec cette différence que c'est adieu. Adieu! 
Voilà ce que tu lui as conseillé! Ah! quelle chose 
affreuse que l'amour.., 11 vaut mieux ne pas penser... 

ROGER. 

N'en doute pas. 



292 L'AFFRANCHIE 



ANTONIA. 



Et pourtant, tu me quitteras un jour, si tel est ton 
bon plaisir. 

ROGER. 

Tout ça c'est de la coquetterie, et tu ne penses pas 
un mot de ce que tu dis... et tu sais bien que celui de 
nous deux qui se lassera le premier, ce sera toi... toi! 

ANTONIA. 

Alors, tu me tueras ! 

ROGER. 

Non, je ne te tuerai pas. 

ANTONIA. 

Si, tu me tueras ; sans ça, ce n'est pas drôle. 

ROGER. 

Eh bien! ça ne sera pas drôle; mais je ne te tuerai 
pas parce que tu ne m'aimeras plus : c'est ton droit. 

ANTONIA. 

Tu parles sérieusement? 

ROGER. 
Très sérieusement. (Antonia se lève brusquement.) Qu'cst-CC 

que tu as ? 

ANTONIA. 

Ah! c'est toi, c'est toi qui ne m'aimes guère, puisque 
tu prévois avec ce calme que je puisse cesser de t'aimer. 
Tu ne sens donc pas à quel point tu m'as faite tienne, 
et quand il n'y a pas... tiens, grand comme ça, de mon 
cœur et de ma chair qui ne soit à toi, tu m'ouvres un 
cœur plein de doutes !... Ah ! c'est affreux ! 

ROGER. 

Écoute, je suis désolé, je te demande pardon... je te 
demande pardon. Je ne pensais pas que tu prendrais 
cela d'une façon aussi grave. 



ACTE PREMIER 293 

ANTONIA. 

Comment veux-tu donc que je le prenne? Mets-toi à 
ma place. 

ROGER. 

C'est vrai, j'ai eu tort; mais, tu vois, je suis tout à fait 
désolé de t'avoir dit ça. 

ANTONIA. 

Pourquoi me l'as-tu dit? 

ROGER. 

Pourquoi?... Parce que j'avais ces idées-là, ce soir... 
C'est la suite de la conversation que j'ai eue, tout à 
l'heure, avec Pierre. Mais quand je pense à certaines 
choses, quand j'observe ce qui se passe autour de 
nous, près de nous... et aussi quand je me souviens... 
quand je me souviens !... 

ANTONIA. 

Ah! je sais bien; mais est-ce une raison, parce que tu 
as connu des femmes qui t'ont menti, pour que je ne 
sois pas sincère, et qui t'ont trompé, pour que je ne sois 
pas fidèle ? Ah ! mon pauvre ami, ne me juge pas d'après 
celles qui m'ont précédée dans ta vie, et ne me torture 
pas avec les instruments de ta triste expérience. 

ROGER. 

Il ne faut pas m'en vouloir. Je t'aime tant que je 
suis parfois exalté jusqu'à la maladresse. 

ANTONIA. 

Ne compHque pas notre amour, ne le hérisse pas 
d'obstacles et surtout n'aie pas une âme romantique... 

ROGER. 

Moi ! Ah ! grands dieux !... 

ANTONIA. 

Je suis tout près de toi et tu es bien certain que nul 
n'est entre nous. 

23. 



•294 L'AFFRANCHIE 

ROGER. 

Tu as raison. 

Petit silence, puis on entend une voix aigre soutenue par une mando- 
line. 

ANTONIA. 

Tu entends?... c'est notre vieille Anglaise. Oh! viens 
la voir. 

ROGER. 

Pauvre fille, elle est touchante ! Elle s'écoute chanter: 
elle s'enivre de sa voix aigre comme un paysan s'enivre 
de la piquette qu'il a récoltée; elle n'a pas d'amant 
et, pour remplir son existence vide, elle se compose 
•des épisodes poétiques... Nous devons la respecter. 

ANTONIA. 

Ah! plaignons-la surtout de tout notre cœur. Sou- 
vent, je vois ici de grands garçons qui visitent Venise 
avec leurs parents. A cet âge-là, les musées doivent leur 
donner des migraines atroces, mais en revanche, 
comme ils regardent les femmes avec des yeux clairs 
de jeunes fauves captifs! Parfois je les regarde et je 
leur souris; il me semble que c'est une bonne action... 
quelque chose comme une aumône. Tu n'es pas jaloux, 
au moins? D'ailleurs, je ne regarde que les plus laids : 
c'est ceux-là qui en ont le plus besoin... Un regard, un 
sourire, ça n'est pas grand'chose. 

ROGER. 

C'est beaucoup pour eux : c'est de quoi rêver! Je me 
rappelle, il y a seize ans, quand je suis venu pour la 
première fois à Venise, petit garçon qui comprenais mal 
les Giovanni Bellini, si une femme comme toi m'avait 
fait l'aumône d'un regard, je me serais cru un dieu ! 

ANTONIA. 

Et maintenant tu as mon regard et mes yeux, et tu 
n'es qu'un homme. Mais, toi aussi, je te permets de 
regarder les petites jeunes filles qui sont ici avec leur 
papa et leur maman. Regarde-les, mais pas trop long- 
temps... regarde-les, et surtout... ne touche pas! 



ACTE PREMIER 295 

ROGER. 

Sois tranquille. 

ANTONIA. 

Quel jour sommes-nous donc aujourd'hui? Je ne sais 
pas comment je vis ici. 

ROGER. 

Nous devons être le vingt. 

ANTONIA. 

Il va falloir partir bientôt. 

ROGER. 

Pourquoi ? Rien ne nous y oblige. 

ANTONIA. 

Il fait déjà très chaud, et au mois de juin c'est dan- 
gereux... tu n'aurais qu'à attraper la fièvre; ici, elle 
court les canaux... Nous irons autre part, peu importe 
où, du moment que nous serons seuls. Mais je voudrais 
aller dans un endroit où tu ne sois pas encore allé avec 
une autre femme... s'il en existe toutefois. 

ROGER. 

Mais oui, il en existe. 

ANTONIA. 

Est-ce que je sais? 

ROGER. 

C'est toi qui compliques notre amour en ce moment. 

ANTONIA. 

Tu as raison. Ah! tiens, j'aime mieux ne pas penser à 
tout ça. Et pourtant tu n'es pas un don Juan. 

ROGER. 

C'est un reproche? 

ANTONIA. 

Oh non! Don Juan ne restait pas assez longtemps 
avec les femmes... en somme, c'était un moineau su- 
blime! Non, Dieu merci! tu n'es pas l'odieux homme à 
femmes... tu n'es môme pas un viveur, et pourtant ton 
cœur est déjà un cimetière. 



296 L'AFFRANCHIE 

ROGER. 

Mais le cimetière, c'est la mort, c'est Toubli ! 

ANTONIA. 

Mais non, ça n'est pas l'oubli avec vous autres 
hommes... chacune de vos maîtresses a sa pierre, son 
inscription et sa petite croix. 

ROGER. 

C'est la moindre des choses. 

ANTONIA. 

C'est encore trop... Tandis que nous autres femmes, 
lorsque nous aimons un homme, tout disparait : notre 
vie commence à partir du jour où nous l'avons connu... 
et, quant au reste, il n'y a pas d'inscription ni de croix 
dans notre cœur... C'est l'oubU absolu. 

ROGER. 

Oui... la fosse commune... 

ANTONIA. 

Pourquoi dis-tu ça? Ah! mon Dieu! comme il faut 
faire attentloYi à ce qu'on dit avec toi ; mais s'il faut 
peser chacune de ses paroles, il n'y aura plus moyen de 
parler... Je t'ai dit ça parce que je l'ai entendu dire 
cent fois à mes amies, parce que je l'ai observé moi- 
même chez les autres femmes ; mais il n'est pas ques- 
tion de moi, ce n'est pas pour moi que je parle. Moi? 
Ah! si tu savais! La fosse commune!... Vraiment, tu 
as l'air de supposer... 

ROGER. 

Mais je ne suppose rien du tout. 

ANTONIA. 

Enfin, tu n'as pas dit ça... tu n'es pas un enfant... tu 
avais une pensée. 

ROGER. 

Mais non, je t'assure. 



ACTE PREMIER 297 

ANTONIA. 

Allons donc !... On a dû te dire... 

ROGER. 

Mais non, on ne m'a rien dit. 

ANTONIA. 

Si, si, j'en suis sûre... on t'a dit des infamies... Est-ce 
que tu crois que je ne connais pas tous les bruits qui 
courent sur mon compte? Et comment en serait-il au- 
trement? Je suis veuve, riche, indépendante et cour- 
tisée... on ne peut pas ouvrir plus de portes à la ca- 
lomnie. 

ROGER. 

Mais pourquoi t'échauffes-tu de la sorte? 

ANTONIA. 

Parce que je t'aime, parbleu! 

ROGER. 

Mais je te jure qu'on ne m'a rien dit, et d'ailleurs 
tu me connais, je n'ai pas cherché à savoir. 

ANTONIA. 

Oh! tu aurais pu! Mais, c'est vrai, tu n'es pas cu- 
rieux, toi... tu n'es pas jaloux... tu ne m'as jamais rien 
demandé. 

ROGER. 

Je ne t'ai rien demandé parce que je ne m'en reconnais 
pas le droit. Je ne suis maître de ta vie que du jour où 
tu m'as dit que tu m'aimais, après t'êtrc donnée à 
moi... Tu vois que je ne suis pas comme les autres. Par- 
bleu! c'est entendu : les amants ont le droit de fouiller 
rageusement dans le passé de leurs maîtresses, heu- 
reuses encore quand ils admettent qu'elles aient un 
passé! La plupart du temps, nous nous imaginons de 
bonne foi qu'elles auraient dû nous attendre. Ah! sous 
quel orme gigantesque nous auraient-elles ainsi atten- 
dus, les pauvres! Et, quand nous les interrogeons, elles 
nous répondent ce qu'elles veulent, et elles ont raison ! 



^98 L'AFFRANCHIE 

Mais, si je ne t'ai rien demandé, n'en conclus pas que 
je sois indifférent, et qu'en pensant à certaines choses 
vagues, et pourtant très précises, je ne sois pas très 
malheureux. 

ANTONIA. 

C'est vrai. Et tu souffres? 

ROGER. 

Mais oui. 

ANTONIA. 

Oh! quel bonheur... mon cher amant, je ne veux 
pas que tu sois malheureux, je ne veux pas que tu 
souffres désormais... D'ailleurs, il y a longtemps que je 
voulais te dire... il ne faut pas qu'il y ait de mystère 
entre nous, ni de ces silences pendant lesquels on 
pense trop... Il n'y a rien dans mon passé qui puisse 
te meurtrir, mais quand je t'aurai raconté quelle fut 
ma vie avant de te connaître, tu seras pris d'une grande 
pitié... si toutefois tu me crois. 

ROGER. 

Mais oui, je te croirai. 

ANTONIA. 

Regarde... il y a des spectacles dont notre âme s'en- 
noblit. Peut-on s'égayer devant un coucher de soleil et 
peut-on mentir devant la mélancolique splendeur de 
Venise endormie? 

Elle éteint la lampe. 

ROGER. 

Qu'est-ce que tu fais? 

ANTONIA. 

Il fait trop clair et je te parlerai mieux dans l'ombre. 

(Elle s'assied à côté de lui.) VicUS tOut prèS de moi... tOUt 

près, tout près... et donne-moi ta main. Ah! je suis 
bien comme ça ! Tu m'aimes ? 

ROGER. 

Je t'adore. 



ACTE PREMIER 20^ 

AN TON I A. 

Alors, je commence. Pour que tu comprennes bien 
le mariage que j'ai fait, il faut d'abord te dire combien 
j'ai été élevée misérablement, non pas du point de vue 
matériel, mais du point de vue moral. Ah ! quels exemples 
j'avais sous les yeux. Lorsque ma mère s'est remariée^, 
mon père était consul de France à Tiflis... 

Et. pondant qii'eHe raconte cette histoire, le rideau tombe. 



Rideau. 



ACTE DEUXIÈME 



Un beau salon dans un appartement aux Champs-Elysées, 
chez Antonia. 



SCÈNE PREMIERE 

PIlliRuE, puis RObALllii, la femme de chambre. 

Au lever du rideau, Pierre est assis et lit. Le domestique entre 
et arrange le feu. 

ROSALIE. 

Madame fait dire à monsieur qu'elle rentre à l'ins- 
tant et qu'elle va venir tout de suite. Si monsieur veut 
lire, en attendant, les journaux du soir qui sont arrivés : 
voici Le Temps et Les Débats. 

PIERRE. 

Merci, Rosalie. 

Il déplie Le Temps sans fièvre; quelques secondes, puis Antonia. 



SCÈNE II 
ANTONIA, PIERRE. 

ANTONIA. 

Je vous ai fait attendre : il y a longtemps que vous 
êtes là? 

PIERRE. 

Je suis là depuis 'quatre heures et demie. 



ACTE DEUXIÈME 3U1 

AMONIA. 

Je suis désolée... Pourquoi arrivez-vous si tôt? 

PIERRE. 

Avant-hier, quand je vous ai quittée, vous m*avez 
dit : Venez à quatre heures et demie pour que nous 
ayons le temps de causer avant le défilé des visites. 

ANTONIA. 

Ah! je vous ai dit ça? c'est possible... j'avais com- 
plètement oublié. D'ailleurs je suis rentrée plus tard 
que je n'aurais voulu : j'ai toujours tant de choses à 
faire ! 

PIERRE. 

Je pense bien. Qu'est-ce que vous avez fait aujour- 
d'hui? 

ANTONIA. 

Pas grand'chose. Je suis allée au Bois. 

PIERRE. 

Toute seule ? 

ANTONIA. 

Non, avec ma nièce qui est en ce moment à la 
maison. 

PIERRE. 

Ah! votre nièce est chez vous... il n'y a pas long- 
temps? 

ANTONIA. 

Depuis une semaine... je croyais vous l'avoir dit... 
Oui, ma sœur me l'a confiée pendant son absence, 
parce qu'elle est partie pour Vienne où elle restera un 
mois. Alors j'ai emmené tantôt cette petite avec moi 
pour lui faire prendre l'air. 

PIERRE. 

Il y avait du monde au Bois? 

ANTONIA. 

Je ne sais pas... je n'ai pas regardé... je me suis fait 
conduire dans les allées désertes, au grand trot, j'adore 
11. 26 



302 L'AFFRANCHIE 

ça. C'est très joli, le Bois, l'hiver. On ne le connaît pas 
assez. Et puis je suis descendue pour marcher un peu ; 
je me suis promenée au bord d'un petit lac qui a l'air 
souffreteux et abandonné ; le soleil se couchait en face 
de moi, un soleil froid dans un ciel pâle, et c'était si 
triste, si triste, que j'avais envie de pleurer. 

PIERRE, lui prenant la main. 

Ma pauvre chérie. 

ANTONIA, retirant sa main, et énervée. 

Oh ! il ne faut pas me plaindre, c'est une mélancolie 
que j'aime. 

PIERRE. 

Bien... bien. 

ANTONIA. 

Le froid, le crépuscule, la solitude, c'était exquis. 
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, j'adore être 
seule et je ne m'ennuie jamais avec moi-même. (Petit 
silence.) G'cst tout ce quc VOUS me dites? 

PIERRE. 

Que voulez-vous que je vous dise? vous n'êtes guère 
engageante. 

ANTONIA. 

A quoi? 

PIERRE. 

C'est vrai, je vous quitte avant-hier très aimable, 
un peu amoureuse même, oui, amoureuse, et je vous 
retrouve absolument changée, glaciale, vous oubliez, 
le rendez-vous que vous m'avez donné... je vous attends 
une heure, avec quelle impatience!... 

ANTONIA. 

Il ne fallait pas m'attendre. 

PIERRE. 

La question n'est pas là; mais vous m'accueillez 
comme un fâcheux, j'ai l'air de vous ennuyer... Si je 
vous ennuie, dites-le. 



ACTE DEUXIÈME 303 

ANTOMA. 

Non, VOUS ne m'ennuyez pas. 

PIERRE. 

Je n'en sais rien... chaque fois que je vous vois, il 
faut tout recommencer, comme si je vous voyais pour 
la première fois, et vous ne vous rappelez jamais où 
Ton en était resté. 

ANTONIA. 

Je ne peux pourtant pas faire une marque. Ce n'est 
pas ma faute... il faut me prendre comme je suis. 

PIERRE. 

Mais je ne demande pas mieux que de vous prendre... 
comme vous êtes, surtout comme vous êtes; mais vous 
vous plaisez à me troubler, à m'intimider. Vous vous 
amusez peut-être beaucoup... 

ANTONIA. 

Ah! non, je ne m'amuse pas. 

PIERRE. 

Moi non plus. Un jour, vous me laissez tout espérer, 
tout, et le lendemain vous ne vous rappelez plus rien... 
ou vous faites celle qui... 

ANTOMA. 

Non, je ne fais pas celle qui... 

PIERRE. 

Mais si... enfin, je ne comprends plus rien, je ne sais 
plus. 

ANTONIA. 

Moi non plus, je ne sais pas... en vérité, je ne sais 
pas. 

PIERRE. 

En tout cas, vous savez que je vous aime. Depuis le 
jour où je vous ai connue à Venise, je vous aime, et je 
vous l'ai dit, et vous m'avez lais.sé vous le dire. 



304 L'AFFRANCHIE 

ANTONIA. 

Toutes les femmes aiment qu'on leur dise ces choses- 
là. 

PIERRE. 

Oui, mais moi, vous saviez combien c'était grave, 
et je vous avais expliqué comment je vivais et toute 
l'inquiétude de ma vie tranquille, car il y a l'amer- 
tume du bonheur comme il y a l'ivresse de la souf- 
france; et je souffrirai avec vous. 

ANTONIA. 

Pourquoi changer, alors? 

PIERRE. 

Pour changer. Enfin vous êtes venue, vous, dans ma 
vie : vous étiez le rêve, l'aventure, le roman, la chi- 
mère, le superflu... l'indispensable! et je vous ai aimée 
éperdument. Que voulez-vous faire? 

ANTONIA. 

Je ne sais pas, en vérité, je ne sais pas. 

PIERRE. 

Vous ne savez pas? 

ANTONIA. 

Mais non... c'est à vous d'avoir de la décision. 

PIERRE. 

Ça n'est pas facile avec vous, vous êtes tellement 
autoritaire. 

ANTONIA. 

J'aime pourtant qu'on me commande. 

PIERRE. 

Brûler mes vaisseaux? Je ne recule pas devant cet 
incendie, mais ce sont eux qui ne voudront pas flamber. 
Tant pis, c'est vous qui l'aurez voulu... Tenez, j'ai 
justement quelque chose à vous remettre. 

Il tire un petit écrin de sa poche et le remet à Aotonia. 



ACTE DEUXIÈME 305 

ANTONIA, ouvrant l'écrin. 

C'est une clé ? 

PIERRE. 

Oui, c'est une clé. 

ANTONI.V. 

Pour quoi faire? 

PIERRE. 

Vous savez bien, c'est la clé de l'appartement. 

ANTONIA. 

Quel appartement? 

PIERRE. 

Mais si, vous savez bien... pourquoi vous plaisez- 
vous à m'embarrasser encore, en ce moment? ça n'est 
pas généreux de votre part... d'ailleurs, voilà un mois 
que j'ai cette clé sur moi... je veux toujours vous la 
donner et je n'ose jamais, je ne trouve pas le joint. 
Voyons, vous ne vous rappelez pas qu'un jour vous 
m'avez dit. ..ou plutôt vous m'avez permis, autorisé... 

(il bafouille, puis résolument et très vite.) Enfm, c'cst là tOUt près, 

à côté, rue de Balzac, 17, le rez-de-chaussée à droite; 
VOUS verrez, il y a trois marches, 

ANTONIA. 

Mais vous êtes eiïronté comme un page! (On entend 
des cris dVnfant.) Attendez, qu'est-ce que cette enfant a 
donc à crier comme ça. 

Elle sonne. 

ROSALIE. 

Madame a sonné? 

ANTONIA. 

Oui, RosaHc, priez donc Api^ Cendrier de venir me 
parler. Je ne sais pas ce qu'elle a, en ce moment, cette 
petite... elle est d'une nervosité... et elle se met dans 
des rages! 



26. 



306 L'AFFRANCHIE 

SCÈNE III 
ANTONIA, PIERRE, MADEMOISELLE CENDRIER. 

MADEMOISELLE CENDRIER. 

Madame m^'a fait demander? 

ANTONIA. 

Oui, mademoiselle Cendrier; je voulais vous dire : 
cette petite pousse des cris insensés, c'est insuppor- 
table et vous devez pouvoir la faire taire. 

MADEMOISELLE CENDRIER. 

Madame, je n'ai aucune autorité sur M^^^ Yvette : 
elle ne veut pas étudier son piano et profère des invec- 
tives contre l'auteur de sa méthode, M. Le Couppey; 
elle déclare aimer mieux mourir que jouer la huitième 
récréation qu'elle trouve trop difficile. 

ANTONIA. 

Eh bien, vous direz à M^^^ Yvette que je la prive de 
dessert pour ce soir et que si elle n'a pas joué sa hui- 
tième récréation sans faute avant le dîner, elle n'ira 
pas se promener demain en voiture avec moi. 

MADEMOISELLE CENDRIER. 

Bien, madame, je le lui dirai. 

Elle sort. 

SCÈNE IV 
ANTONIA, PIERRE. 

PIERRE. 

Pauvre petite! cette huitième récréation est pour 
elle le plus pénible travail. Ça me rappelle quand j'étais 



ACTE DEUXIEME 307 

petit et que j'apprenais le piano, pour lequel je n'avais 
d'ailleurs aucune disposition, on me faisait faire des 
exercices qui consistent à lever les doigts les uns après 
les autres... 

ANTONIA. 

Ça s'appelle des exercices d'indépendance. 

PIERRE. 

Oui, et lorsque ma mère sortait, elle m'attachait au 
piano avec une grosse ficelle, pour que je fasse mes 
exercices d'indépendance! Je vois que les méthodes 
d'éducation n'ont pas changé depuis mon enfance. 

Un assez long silence. 

ANTONIA. 

vVlors, VOUS croyez que je vais venir comme ça dans 
votre rez-de-chaussée? 

PIERRE. 

Je ne crois rien, je ne sais même pas si vous vien- 
drez : je vous attendrai... et quand vous vous ennuierez, 
quand vous aurez besoin d'être bercée, de vous sentir 
toute enveloppée par la plus respectueuse tendresse... 

ANTONIA. 

Taisez-vous, taisez-vous. Elle est jolie cette petite 
clé. 

PIERRE. 

Je l'ai fait copier sur la clé d'un secrétaire Louis XV. 

ANTONIA. 

Ne dites pas ça d'un air si triste. Elle est très jolie, 
et que doit être l'appartement si la clé est en or? 

PIERRE. 

La porte est en bois. Oh! vous verrez, c'est bien 
simple, pourvu que ça vous plaise... vous .savez que 
je suis très ému, très troublé : j'ai tant peur do vous 
déplaire. 

ANTONIA. 

Je suis si intimidante qw^ ça? C'est étonnant que 
vous soyez si timide. 



308 L'AFFRANCHIE 

PIERRE. 

Pourquoi est-ce étonnant? 

ANTONIA. 

Parce que les hommes qui ont tant de succès auprès 
des femmes sont généralement plus hardis, plus 
entreprenants. 

PIERRE. 

Mais je n'ai pas tant de succès auprès des femmes. 

ANTONIA. 

Allons donc! Vous êtes le monsieur sur lequel on 
tire. 

PIERRE. 

Ah! je vous en prie, ne me parlez pas de cette his- 
toire ridicule. 

ANTONIA. 

Mais ça n'est pas ridicule du tout, c'est très flatteur, 
au contraire. A propos, elle va bien, votre amie? 

PIERRE. 

Très bien, je vous remercie. 

ANTONIA. 

On voit encore la cicatrice. Ah! c'est beau d'être 
aimé comme ça. C'est étonnant, vous êtes pourtant 
très ordinaire. 

PIERRE. 

Oh! je sais bien, mais c'est vous qui êtes extraor- 
dinaire. Pourquoi me dites- vous ça? Écoutez, il est 
cinq heures et demie... bientôt les visiteurs vont 
affluer... vous viendrez? 

ANTONIA. 

Je ne sais pas. 

PIERRE. 

Oh! naturellement, je ne vous demande pas de venir 
demain ou après-demain, je ne vous fixe pas de jour, 
ce serait odieux. Je vous attendrai tous les jours. 



ACTE DEUXIÈME 309 

ANTONIA. 

Tous les jours! ne dites donc pas d'enfantillages... 
et si je ne viens jamais ? Non, je vous écrirai, c'est beau- 
coup plus simple. Je peux vous écrire, je pense qu'on ne 
décachètera pas vos lettres, rue de Balzac. 

PIERRE. 

Oh! bien sûr. Alors, si vous m'écrivez, il faut que 
je vous donne le nom sous lequel j'ai loué, parce que 
je n'ai pas loué sous mon véritable nom. 

ANTONIA. 

Je pense bien. 

PIERRE. 

Alors, vous écrirez à M. Mérowig O'Coddy, apos- 
trophe, deux d, y. 

ANTONIA. 

Vous n'auriez pas pu trouver un nom un peu plus 
simple?... Celui-là est invraisemblable. 

PIERRE. 

Justement : on a l'habitude de chercher des noms 
vraisemblables, des noms ternes et communs, c'est 
une erreur. Supposez que quelqu'un ayant intérêt à 
interroger les concierges leur demande qui habite le 
rez-de-chaussée, et qu'on réponde : c'est M. Aubry ou 
M. Durand, c'est comme si ça y était, c'est limpide; 
tandis que si on répond : c'est un M. Mérowig O'Coddy, 
ça déroute les soupçons... on pense : c'est un jeune 
homme qui écrit au Mercure de France^ et on n'insiste 
pas. 

ANTONIA. 

C'est très ingénieux : je vois avec plaisir que vous 
pensez à tout, et que la passion, loin de vous égarer, 
n'exclut pas chez vous la prudence. 

PIERRE. 

Pourquoi me le reprochez-vous? Jesuis prudent, c'est 
vrai, mais c'est autant pour vous que pour moi, car, 



310 L'AFFRANCHIE 

vous aussi, Antonia, vous avez intérêt à ce qu^on ne 
sache pas... 

ANTONIA. 

C'est égal, Mérowig O'Coddy, ceci est plus que de la 
prudence... Avouez que vous avez une peur bleue de 
Juliette. 

PIERRE. 

Ma foi non. 

ANTONIA. 

Ne faites donc pas le grand garçon. Comment 
va-t-elle, au fait, votre petite amie? 

PIERRE. 

Vous me l'avez déjà demandé. Elle va très bien, je 
vous remercie. 

ANTONIA. 

Soyez franc, vous en avez un trac fou. 

I PIERRE. 

Ne soyez pas méchante et injuste; vous savez bien 
que je n'ai pas peur d'elle, mais j'ai peur de lui faire 
de la peine. Car autrement, qu'est-ce que je risque? 
Nous ne sommes pas mariés, Juhette et moi; je n'ai 
prononcé aucun serment à la mairie ou à l'église; il 
n'y a pas auprès d'elle de vieux parents auxquels je 
doive compte du bonheur de leur enfant. Donc, si je 
prends des précautions, c'est bien pour elle et non pour 
moi ; et cette prudence que vous dénommez peur pour- 
rait mieux être dénommée pitié. Oui, Tamour que j'ai 
pour vous me rend plein de pitié pour elle, et puisqu'en 
nous aimant, nous pouvons être heureux, laissons-lui 
du moins, à elle, la façade du bonheur! 

ANTONIA. 

Pourtant, quand je voudrai, vous mêla sacrifierez; 
mais je ne vous le demanderai pas, et vous avez raison ; 
il ne faut pas faire de la peine : moi-même je ne serais 
pas heureuse, si nous faisions pleurer une bonne petite 
fiUe. 



ACTE DEUXIÈME 311 

PIERRE. 

Vous avez un cœur charmant. Alors, puis- je espérer? 

ANTOMA. 

Je ne me rappellerai jamais le nom... 

PIERRE. 

Je vais vous l'écrire. 

Il tire son porte-cartes de sa poche et laisse tomber un portrait qu'il 
ramasse vivement. 

ANTONIA. 

Qu'est-ce que c'est que ça? 

PIERRE. 

Ça n'est rien... 

ANTONIA. 

Mais encore? 

PIERRE. 

C'est un portrait. 

ANTONIA. 

De Juliette? 

PIERRE. 

Non... c'est le mien. 

ANTONIA. 

Montrez. 

PIERRE. 

Ça n'a aucun intérêt. 

ANTONIA. 

Allons, voyons, montrez donc, vous êtes ridicule... 
Il est bien... vous êtes flatté... vous me le donnez? 

PIERRE. 

C'est qu*'... 

ANTONIA. 

C'est que quoi?... 

PIERRE. 

C'est que je n'ai que celui-là... que je viens d'aller 
chercher, et je dois l'apporter à JuHette, ce soir. 

ANTONIA. 

C'est ra qui m'est égal. 



312 L'AFFRANCHIE 

PIERRE. 

Je VOUS en donnerai un autre... ça c'est une épreuve. 

ANTONIA. 

Eh bien! moi aussi, c'est une épreuve; c'est juste- 
ment celui-là que je veux. Mais faites attention, je 
crois qu'on a sonné... le défilé va commencer. 

Elle glisse le porlrait dans un livre, sur la patite table à côté d'elle. 



SCENE V 
Les Mêmes, LISTEL. 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Monsieur Listel. 

LISTEL, venant saluer Anlonia. 

Bonjour, madame, vous allez bien? 

ANTONIA. 

Et vous, mon bon Fernand ? 

LISTEL. 

Moi, je ne vais pas. 

ANTONIA. 

Vous connaissez M. Pierre Létang? 

LISTEL. 

Oui, oui, j'ai eu le plaisir de dîner chez vous avec 
monsieur, à Venise. 

Les deux hommes se serrent la main, 
ANTONIA. 

C'est vrai, au fait, et à part ça, quoi de neuf? 

LISTEL. 

Oh! ne m'en parlez pas, je reviens d'Auteuil, où 
notre pauvre ami Raflard a fait une chute effroyable 
en sautant la rivière. On a été obligé d'aller chercher 
la civière; je le crois bien malade. 



ACTE DEUXIÈME 313 

ANTONIA. 

Oh! c'est affreux, ces courses d'obstacles. Et pour- 
tant je n'aime que celles-là. 

PIERRE. 

Vous vous donnerez une maladie de cœur. 

ANTONIA. 

C'est vrai, ces spectacles-là me font mal, et je veux 
voir tout de même; alors, j'ai imaginé un raisonnement 
dont je suis assez contente. 

LISTEL. 

Voyons ! 

ANTONIA. 

Je joue très gros jeu, et si c'est le cheval pour qui 
j'ai parié qui tombe, je me dis que c'est mon argent 
qui tombe en même temps, et la grosse perte que je fais 
atténue ma pitié pour l'homme et pour la bête; et si, 
au contraire, ce sont les autres chevaux qui culbutent, 
n'est-ce pas des rivaux qui sont éliminés? 

LISTEL. 

Ça n'a l'air de rien, mais c'est tout un système phi- 
losophique, et c'est avec de tels raisonnements que des 
gens savent être heureux, quoi qu'il advienne. Vous 
devez être très heureuse. 

ANTONIA. 

Je ne suis pas malheureuse, mais j'ai une vie bien 
monotone, et je viens de vous le dire... 

LISTEL. 

Vous aimez les obstacles : mais il ne tient qu'à vous, 
madame, de faire de votre Longchamps un Auteuil 
merveilleux. 

PIERRE. 

Et puis, ne vous désespérez pas, madame, les acci- 
dents viendront toujours assez tôt, et les panaches et 
les catastrophes. 

II. 87 



3U L'AFFRANCHIE 

ANTONIA. 

Dieu vous entende! 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Madame Danglejais. 

ANTONIA. 

Bonjour, chère amie, vous êtes à Paris depuis...? 

MADAME DANGLEJAIS. 

Depuis avant-hier, et ma première visite^est] cour 
vous. 

ANTONIA. 

C'est tout à fait aimable, je suis si contente de vous 
voir. 

MADAME DANGLEJAIS. 

Et j'ai tant de choses à vous dire. 

ANTONIA. 

Je pense bien. 

PIERRE, se levant. 

Madame, je vais me retirer. 

ANTONIA. 

Déjà? Vous ne serez pas resté longtemps. Au revoir, 
à bientôt j'espère, et ne soyez pas des éternités sans 
venir, (a ustei.) Pourquoi riez- vous? 

LISTEL. 

Je ne ris pas. 

ANTONIA. 

Pourquoi souriez-vous, alors? 

LISTEL. 

Parce que, dans la conversation, des mots graves 
comme éternité signifient souvent des espaces de temps 
fort courts, deux ou trois jours tout au plus, 

ANTONIA. 

Comme c'est vrai ce que vous venez de dire là, et 
combien d'autres exagérations pourrait-on relever à 
chaque instant! 



ACTE DEIIX1E3IE 315 

LISTEL. 

A chaque instant. 

PIERRE, saluant Madame Danglejais. 

Madame... (a Listel.) Au revoir, monsieur. 

Et quand il est parti : 

LISTEL. 

C'est un très charmant garçon, ce Létang, très 
sympathique. Revoyez-vous quelquefois son amie, 
avec laquelle nous avons dîné chez vous à Venise? 

ANTONIA. 

Non, je ne l'ai pas revue depuis. D'ailleurs, je ne la 
connaissais pas, elle n'est pas mon amie. Je l'ai reçue 
ce soir-là, parce que, du moment que j'invitais Létang, 
c'eût été mal de la laisser à l'hôtel... et puis, à Venise, 
ça n'avait pas d'importance, mais ici, à Paris... 

LISTEL. 

Oui, évidemment, vous ne pouvez pas. 

ANTOMA. 

C'est difficile... je dois reconnaître qu'elle est très 
distinguée, très comme il faut... elle a tout à fait l'air 
d'une femme du monde. 

LISTEL. 

Oh! tout à fait. D'ailleurs, vous savez qui c'est? 

AN TON I A. 

Non. 

LISTEL. 

C'est une fille naturelle du duc de Sambleu, vous 
savez bien, le fameux duc de Sambleu qui a fait une 
fête terrible dans les dernières années de l'Empire., 
enfin, celui qu'on avait surnommé la Vadrouille. 

ANTONIA. 

Ah! c'est sa fille, ça ne m'étonne plus. Voyez, comme 
la race se reconnaît toujours! 



316 L'AFFRANCHIE 

LISTEL. 

Oui, oui, il a eu cette fille avec la célèbre Florence 
Roulier; la petite a été très bien élevée : couvent, 
Conservatoire, Odéon; c*est là que Létang Ta connue, 
en est tombé amoureux et l'a retirée du théâtre... elle 
est jolie. 

ANTONIA. 

Non, elle n'est pas jolie. 

LISTEL. 

Elle a beaucoup de charme... et puis elle Tadore. 

ANTONIA. 

C'est l'essentiel. 

LISTEL. 

Et elle est d'une jalousie!... 

ANTONIA. 

Oui, il parait. 

LISTEL. 

Elle lui a flanqué une balle dans la tête. Vous con- 
naissez l'histoire? 

ANTONIA, impatientée. 

Oui, oui, je sais, (a Madame Dangiejais.) Et VOUS êtcs reve- 
nue à Paris définitivement, vous ne repartez pas ? 

MADAME DANGLEJAIS. 

Non! en voilà pour quelque temps. Je viens de faire 
un grand voyage à travers toute l'Europe. J'ai vu tous 
ceux et toutes celles que notre cause intéresse; j'ai 
causé avec Ibsen. 

ANTONIA. 

Il faut vous dire que M"^^ Danglejais s'occupe pas- 
sionnément de la cause féministe. 

LISTEL. 

Aïe ! Oh ! oh ! Ah ! en effet, c'est très intéressant. Il 
y a beaucoup à faire. 

ANTONIA. 

Je vous crois. 



ACTE DEUXIÈME 317 

MADAME DANGLEJAIS. 

Vous devez être féministe, monsieur, comme tous 
les gens intelligents. 

LISTEL. 

Alors, ce n'est peut-être pas très modeste à moi de 
Tavouer, mais en effet, madame, j'ai plutôt des ten- 
dances fémiRistes. 

MADAME DANGLEJAIS. 

A la bonne heure. Oui, je suis revenue avec des 
idées nouvelles ; il faut voyager, il faut voir ce qui se 
passe dans les autres pays; j'ai un grand projet. Nous 
sommes très routiniers en France... 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Monsieur Damornay. 

ANTONIA. 

Ah! voilà une agréable surprise. Bonjour, mon vieil 
ami. 

DAMORNAY. 

Bonjour, ma belle amie. Vous vous portez toujours 
bien, il n'y a pas besoin de vous le demander. Vous 
êtes plus jolie et plus séduisante que jamais. 

ANTONIA. 

Et vous, vous êtes toujours le plus galant homme 
du monde. Et d'où venez-vous? Qu'avez-vous fait cet 
été? 

DAMORNAY. 

Je suis allé comme tous les ans faire une saison à 
Contrexéville. 

, ANTONIA. 

C'est joli?* 

DAMORNAY. 

C'est affreux. Imaginez-vous une cuvette dans la- 
quelle on tourne; on voit tout le temps les mêmes 
gens. 

ANTONIA. 

Y avait-il au moins quelques figures de connais- 
sance? 

27. 



318 L'AFFRANCHIE 

DAMORNAY. 

Pas la moindre. 

ANTONIA. 

Madame Damornay était avec vous? 

DAMORNAY. 

Non, ma femme était à Vichy pour son foie. 

ANTONIA. 

Avec sa fille, probablement? 

DAMORNAY. 

Non, ma fille était à Salies-de-Béarn où elle prenait 
des bains dans de la boue. 

LISTEL, bas à Madame Danglejais. 

Charmante famille, bien parisienne. 

ANTONIA. 

Vraiment, je ne savais pas que votre fille fût malade. 

DAMORNAY. 

M^is si, malheureusement, c'est à la suite de... 

Il continue à voix basse. 

LISTEL, à Madame Danglejais. 

Alors, madame, vous avez causé avec Ibsen? 

MADAME DANGLEJAIS. 

Oui, j'ai eu cette noble émotion. 

LISTEL. 

Quel homme est-ce ? 

MADAME DANGLEJAIS. 

C'est un homme tout à fait supérieur. 

LISTEL. 

Je pense bien... mais je voulais dire... 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Monsieur Cherange. 

CHE RANGE, venant saluer Antonia. 

Bonjour, madame, votre santé est bonne? 



ACTE DEUXIÈME ai9 

ANTONIA. 

Je VOUS remercie, (Présentant.) Monsieur Cherange, 
monsieur Damornay; c'est monsieur qui est l'auteur 
d'un livre qui fait beaucoup de bruit en ce moment : 
«'est un Essai sur la culture des sensations malsaines^ 
ouvrage, comme son nom l'indique, de pure idéologie. 

DAMORNAY. 

Je l'ai lu. C'est étonnant comme monsieur est jeune 
pour avoir écrit un livre aussi documenté. 

CHERANGE. 

A seize ans, monsieur, Pascal avait écrit le Traité 
des coniques. 

DAMORNAY. 

En effet, monsieur, en effet, mais je veux dire que 
c'est un livre qui dénote de l'expérience, de la maturité, 
et même de la dyspepsie. 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Madame Egreth. 

MADAME EGRETH. 

Bonjour, madame. 

AN TON I A. 

Bonjour, chère madame, comme il y a longtemps 
que je n'ai eu le plaisir de vous voir. M. Egreth va 
bien? 

MADAME EGRETH. 

Mais très bien, madame, je vous remercie. 

ANTONIA. 

Et votre petit bonhomme, Alfred, je crois? 

MADAME EGRETH. 

Oui, Alfred ; c'est un grand garçon à présent. 

ANTONIA. 

Quel âge a-t-il donc? 

MADAME EGRETH. 

11 a huit ans. 



320 L'AFFRANCHIE 



ANTONIA. 



Huit ans ! C'est vrai, la dernière fois que je l'ai vu, il 
était encore en robe ; il est toujours gentil? 



MADAME EGRETH. 

Oh ! très gentil. Il nous donne beaucoup de satisfac- 
tion, il travaille très bien. 

ANTONIA. 

Déjà! A quoi donc? 

MADAME EGRETH. 

Mais nous voudrions qu'il entrât à l'École poly- 
technique. 

ANTONIA. 

Vous vous y prenez de bien bonne heure. 

MADAME EGRETH. 

On ne saurait jamais s'y prendre assez tôt : l'admis- 
sion aux grandes écoles du gouvernement et à l'École 
polytechnique en particulier devient de jour en jour 
plus difficile. 

ANTONIA. 

Alors, vous voulez en faire un artilleur? 

MADAME EGRETH. 

Oh! non, je ne crois pas qu'il aimera le métier mili- 
taire : c'est un enfant très doux, et il a plutôt des façons 
de petite fille. 

ANTONIA. 

Alors ? 

MADAME EGRETH. 

Mais comme c'est un bûcheur et que son professeur 
le trouve très doué pour les mathématiques, nous espé- 
rons qu'il pourra sortir dans les tabacs. 

LISTEL. 

Pourquoi pas? 

MADAME EGRETH. 

Nous l'espérons, mais il ne faut pas le dire trop haut. 



ACTE DEUXIÈME 3«i 

ANTONIA. 

Vous avez raison. ' 

DAMORNAY. 

Ma chère amie, voulez-vous me présenter, je vous 
prie, àM°»eEgreth. 

ANTONIA. 

Mais volontiers, (a Madame Egreih.) MonsieuF Damornay. 

DAMORNAY. 

Je crois, madame, que nous sommes voisins de cam- 
pagne. J'habite aux environs de Louviers, dans l'Eure, 
une propriété qu'on appelle la Ghesneraye. 

MADAME EGRETH. ! 

En effet, monsieur, en effet. 

DAMORNAY. 

J'ai eu le plaisir de causer quelquefois avec monsieur 
votre mari qui m'est très sympathique, et je vous ai 
rencontrée souvent, dans votre tonneau, conduisant un 
petit poney alezan que j'adore. 

MADAME EGRETH. 

Vous êtes trop aimable, il vous le rend bien. 

DAMORNAY. 

Le poney? 

MADAME EGRETH. 

Non, mon mari. 

ANTONIA. 

- Au fait, c'est vrai, vous êtes allé dans vos terres, cet 
été. Vous avez tâté le pouls à vos électeurs. 

DAMORNAY. 

Oui, un peu. 

ANTONIA. 

Eh bien, qu'est-ce qu'ils disent ? 

DAMORNAY. 

. Ne m'en parlez pas, c'est épouvantable. Je ne sais 
pas où nous allons : le socialisme fait des progrès ter- 



322 L'AFFRANCHIE 

ribles, les paysans que Ton rencontre ne vous donnent 
plus le coup de chapeau, ils ne vous souhaitent même 
pas le bonjour. 

LISTEL. 

C'est effrayant ! Il y a un aussi mauvais esprit dans 
les campagnes que dans les villes. 

DAMORNAY. 

Mais, mon cher monsieur, c'est à ce point que les 
gens que j'emploie dans mes fermes, sur mes terres, 
ne parlent plus à la troisième personne ; ils me diront 
très bien : Monsieur, vous vous trompez, ou : Monsieur, 
donnez-moi mon argent. 

CHERANGE. 

Ce que vous dites là donne à réfléchir. On se prend à 
regretter l'ancien régime. 

DAMORNAY. 

Pourtant, je suis un vieux républicain, n'en doutez 
pas. 

CHERANGE. 

A Dieu ne plaise, cela se lit sur votre figure. 

DAMORNAY. 

Et d'ailleurs, j'ai fait mes preuves, coups de fusil, 
barricades ; mais la familiarité de ces gens-là me déplaît, 
je l'avoue. 

CHERANGE. 

Mais si les paysans ont désappris de parler à la troi- 
sième personne, c'est qu'ils se sont aperçus, enfin! que 
cette troisième personne n'était jamais là. 

DAMORNAY. 

Que voulez- vous dire? 

CHERANGE. 

Il faut entendre cette troisième personne dans un sens 
symbolique : elle est non pas l'homme que vous êtes, 
vous, monsieur Damornay, mais quelque chose au- 



ACTE DEUXIÈME 3« 

dessus, quelqu'un ayant une mission, un représentant 
de la Providence pour ces braves gens, un protecteur, 
un ami, voilà ce que signifie la troisième personne ; mais 
la plupart du temps, quand ils parlent à cette personne- 
là, on ne leur répond pas, alors ils ont désaccoutumé de 
lui parler. 

DAMORNAY. 

Oui, en effet, c'est une explication originale, c'est 
très drôle, t? 

CHERA>GE. 

Oh ! c'est tout à fait rigolo. 

MADAME EGRETH, se levant, comme mue par un ressort. 

Au revoir, madame. 

ANTOMA. 

Comment, déjà? 

MADAME EGRETH. 

Oui, je suis obligée de me sauver, j'ai encore une- 
quantité de visites à faire. 

ANTONIA. 

Faites mes amitiésjà votre mari et'au^polytecan: "* 
cien. 

.MAD.\3IE EGRETH. 

Je n'y manquerai pas. 

Et quand elle est partie ; 

ANTONIA, 

Je me demande ce qui lui a pris, à cette petite 
^jme Egreth, de me faire une visite aujourd'hui. II y a 
bien cinq ans que je ne l'avais vue : je ne savais quoi lui 
dire. Qu'est-elle venue faire? 

LISTEL. 

C'est bien simple, elle est venue chercher un alibi. 

ANTONIA. 

Comment cela? 

LISTEL. 

Mais oui, elle est en ce moment adultère avec un 



324 L'AFFRANCHIE 

nommé Lapoix. Il y a à peu près quinze jours que ça a 
commencé, et ils se voient à côté, rue Bassano, vers ces 
heures-ci, justement. 

ANTONIA. 

Il est étonnant ce Listel. Il sait tout, il connaît tout 
le monde. 

LISTEL. 

Alors ça n'est pas difficile à reconstituer : en sortant 
de la rue Bassano, elle a été aperçue; on la croyait 
d'un autre côté, et, pour justifier sa présence dans ces 
parages, elle est montée chez vous... c'est le coup de 
l'alibi, c'est élémentaire. 

ANTONIA. 

Tiens, tiens, cette petite M^^ Egreth, voyez- vous 
ça? Mais êtes- vous sûrT 

LISTEL. 

Absolument sûr, c'est très connu. 

ANTONIA. 

Et M. Egreth, qu'est-ce qu'il dit de tout ça ? 

LISTEL. 

Il ne dit pas. 

ANTONIA^ 

Il ne sait pas. 

MADAME DANGLEJAIS. 

Il y aunM. Egreth quifait des conférences féministes ; 
est-ce celui dont vous parlez ? 

ANTONIA. 

C'est exactement le même, 

MADAME DANGLEJAIS. 

C'est un homme fort remarquable. 

LISTEL. 

Comment l'entendez-vous ? 

MADAME DANGLEJAIS. 

, JeVeux dire qu'il fait des conférences intéressantes. 



ACTE DEUXIÈME 325 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Mme Rolleboise, Mme Sinnglott, 

Saluti, bonjours, préaentations. 

ANTONIA. 

Gomme vous êtes belles, mesdames, d*où venez- 
vous? 

MADAME SINNGLOTT. 

Nous venons de la Bodinière où nous avons entendu 
une conférence de M. Egreth. 

ANTONIA. 

C'était beau? 

MADAME ROLLEBOISE. 

Admirable! Il a parlé comme un dieu! En voilà un 
qui comprend la femme ! 

MADAME SINNGLOTT. 

Les femmes. 

LISTEL. 

Sa femme. 

MADAME DANGLEJAIS. 

Et quel était le sujet de sa conférence ? 

MADAME SINNGLOTT. 

Que la femme avait le droit de recevoir, sans le 
concours de son mari, les sommes provenant de son 
travail personnel, et d'en disposer librement. 

LISTEL. 

Ça'.lui va bien... c'est exquis. 

ANTONIA. 

Écoutez,' Listel, vous êtes vraiment trop méchant. 

LISTEL, . » 

Maisjje ne dis rien. 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Monsieur Roger Dembrun. 

Roger va saluer Antonia, qui !• présente aux diCértntes personnes 
qui sont là. 



326 L'AEFUANCHIE 

LISTEL, en lui serrant la main. 

Nous étions destinés à nous rencontrer aujourd'hui, 
cher monsieur. 

ROGER. 

En effet. 

ANTONIA. 

Nous étions en train de parler féminisme ; ces dames 
sont fort excitées : elles viennent de la conférence de 
M. Egreth. 

ROGER. 

Ah ! oui. 

MADAME SINNGLOTT. 

Vous y étiez, monsieur ? 

ROGER. 

Non, mais je l'ai déjà entendu parler. 

MADAME ROLLEBOISE. 

N'est-ce pas, monsieur, qu'il a beaucoup de talent? 

ROGER. 

Non, madame, mais c'est un orateur : il dit des 
choses vagues avec la dernière violence. 

MADAME SINNGLOTT. 

D'abord, et es- vous féministe, monsieur ? 

ROGER. 

Ça dépend des femmes, madame, et ça dépend aussi 
de ce qu'elles demandent. 

MADAME ROXLEBOISE. 

. Mais nous ne demandons que des choses fort justes : 
par exemple que la femme mariée ne soit pas l'éternelle 
mineure sous la tutelle de son mari, qu'elle ait voix dé- 
libérative pour l'éducation de ses enfants, que, même 
sous le régime de la communauté, elle ait le contrôle de 
l'administration de sa fortune et puisse être prévenue à 
temps si son mari est en train de lui manger sa dot... 



ACTE DEUXIÈME 327 

MADAME DANGLEJAIS. 

Le principe de la séparation de biens est déjà admis 
et mis en pratique dans un grand nombre de pays, et 
notamment en Turquie. C'est vraiment une honte que 
la Turquie nous ait précédés dans ces réformes-là. 

MADAME SINNGLOTT. 

En somme, à l'heure présente, la femme turque 
n'est pas plus esclave que la femme française : en France, 
par le mariage, la femme a livré au mari toute sa per- 
sonne physique, elle lui doit le decubitum conjugalem à 
l'instant même où il l'exige. Ah! c'est bien le Gode Na- 
poléon, s'il faut en croire Stendhal ! 

MADAME ROLLEBOISE. 

C'est le code Pandour. 

MADAME SI>'NGLOTT. 

C'est le pire esclavage, la servitude la plus abjecte; 
encore, en Turquie, les femmes sont plusieurs pour se 
partager la corvée conjugale. 

LISTEL. 

Sans doute, et puis, à côté de ça, vous entendrez des 
femmes se plaindre que leurs maris ne remplissent pas 
assez leurs devoirs conjugaux. Il est vrai qu'avec cer- 
taines femmes, ce serait les devoirs des Danaïdes. 

DAMORNAY. 

Qu'est-ce que vous demandez encore? 

MADAME SINNGLOTT. 

Nous demandons l'accès aux carrières^ libérale* et 
les mêmes droits civils que les hommes. 

DAMORXAY, riant. 

Vous voudriez voter ? 

MADAME ROLLEBOISE. 

Pourquoi pas? Puisque nous payons les impôts, 
n'est-il pas juste que nous nommions ceux qui les 



328 L'AFFRANCHIE 

votent, et aussi que nous les votions nous-mêmes, en 
un mot que nous soyons électrices et éligibles ? 

DAMORNAY. 

Ça n'est pas possible, ça n'est pas possible. 

MADAME SINNGLOTT. 

N'est-il pas monstrueux, par exemple, que mon 
domestique vote alors que je ne vote pas, et nomme 
des députés qui édicteront ou maintiendront des lois, 
contre moi, femme? 

MADAME ROLLEBOISE. 

G*est révoltant ! 

CHERANGE. 

Mais vous avez absolument raison, mesdames. 

DAMORNAY. 

C'est insensé, tout simplement. 

CHERANGE. 

Et il n'y a pas de quoi rire, monsieur; vous êtes un 
vieux républicain, vous n'admettez pas le progrès : 
vous avez le fâcheux esprit jacobin et vous en êtes 
resté aux « Droits de l'homme ». Pourtant, le suffrage 
universel étant l'institution la plus illogique, et don- 
nant les résultats les plus faux, les femmes n'y ont- 
elles pas leur place toute marquée?... Il faut être juste 
avant tout. 

DAMORNAY. 

Et elles siégeront aussi à la Chambre, au Sénat? 

CHERANGE. 

Pourquoi pas? Et qu'elles soient aussi avocats, ingé- 
nieurs, juges, médecins. Seulement, dans leur intérêt 
même, je leur conseillerai de n'en rien faire, car si elles 
prétendent à nos emplois, ce sera le krach de la galan- 
terie; lorsqu'elles auront notre force, il ne faudra plus 
qu'elles comptent sur leur faiblesse. 

LISTEL. 

Parce qu'alors ce serait du cumul. 



ACTE DEUXIÈME 329 

CHERANGE. 

Absolument, et elles perdront sexuellement ce 
qu'elles gagneront socialement. Déjà ce que nos pères 
appelaient « la bagatelle » et qui fut pour eux la chose 
principale, n'est vraiment plus pour nous que la baga- 
telle; déjà l'importance de leurs petites infamies, de 
leurs trahisons, de leurs faveurs ou de leurs refus abeau- 
coup diminué. Si nous avions à refaire Antony, nous 
dirions : « Elle me résistait, je n'ai pas insisté. » Et si 
nous surprenions notre pire maîtresse avec notre meil- 
leur ami, nous ne rugirions pas : «Tue-les ! », nous mur- 
murerions : « Je le suis! » Permettez-moi, madame, de 
vous présenter tous mes hommages. 

ANTONIA. 

Ça n'a pas d'importance ? C'est vous qui le dites : c'est 
une pure hypothèse. 

CHERANGE. 

Qu'importe, si avec cette hypothèse j'arrive à une 
solution élégante d'un cas fréquent. 

DAMORNAY. 

D'ailleurs, vous avez émis là des opinions toutes 
personnelles. 

CHERANGE. 

Ne croyez pas ça, il y a beaucoup de jeunes gens qui 
pensent comme moi. 

DAMORNAY. 

Vous êtes le représentant de la jeunesse française? 

CHERANGE. 

De toute la jeunesse française, non, mais de la jeu- 
nesse intellectuelle, sûrement. 

Et quand il est parti : 

ANTONIA. 

Il est extraordinaire, ce petit. 

LISTEL. 

Extrêmement intelligent. 



330 L'AFFRANCHIE 

MADAME ROLLEBOISE. 

Et un aplomb ! 

MADAME SINNGLOTT. 

Il est tout jeune ; quel âge a-t-il ? 

ANTONIA. 

Il n'a pas vingt- trois ans; seulement, il a déjà tout 
lu, tout vu ; il est d'une érudition incroyable, et il ne 
s'arrête pas aux choses de l'amour. 

LISTEL. 

Il fera son chemin. 

DAMORNAY. 

Oui, ils sont quelques-uns comme ça. Ils savent tout, 
ils tranchent de tout. Moi, il m'a estomaqué, ce gamin. 
Évidemment, il m'a pris pour une vieille bête. Vous 
avez entendu comme il m'a parlé ? 

ANTONIA. 

Oh! avec le plus profond mépris. Et vous, monsieur 
Dembrun, qu'en pensez-vous? 

ROGER. 

Eh bien! je trouve que, sous une forme paradoxale, 
ce jeune monsieur Cherange a dit des choses très rai- 
sonnables. 

DAMORNAY. 

Ça, je ne sais pas, c'est une autre affaire; il y aurait 
eu beaucoup à lui répondre. 

ANTONIA. 

En tout cas, vous n'avez rien trouvé. 

DAMORNAY. 

J'allais lui répondre, quand il est parti; il s'en est 
douté, il est malin. 

ROGER. 

Il peut déplaire, à cause qu'il prend trop évidemment 
une attitude; mais ça, c'est son extrême jeunesse. 



ACTE DEl'XIÈME 331 

ANTONIA. 

Alors, VOUS avez aussi le mépris des femmes ? 

ROGER. 

Oh non!... mais je trouve que la base des revendica- 
tions féministes, c'est-à-dire l'égalité des sexes, est une 
grosse utopie ; car des choses trop différentes ne sau- 
raient être égales, la nature elle-même s'y oppose, et 
en tâchant d'effacer les contrastes sexuels dont vit 
l'amour, on tuerait l'amour, et l'on arriverait bien vite 
non pas seulement au krach de la galanterie, mais, 
chose plus grave, à la banqueroute de l'amour, à 
la guerre des sexes. Or, dans une telle guerre, les femmes 
seraient fatalement vaincues, car on sait quel facteur 
est la force physique dans la lutte pour la vie. 

MADAME SINNGLOTT. 

Les femmes peuvent s'entraîner. 

ROGER. 

Mais, même à entraînement égal, elles seront tou" 
j^ours vaincues. 

MADAME ROLLEBOISE. 

Mais entre l'égalité de sexes et l'inégalité actuelle, 
avouez pourtant, monsieur, qu'il y a place pour des 
réformes urgentes. 

ROGER. 

Oh! certainement, une sérieuse revision du Code 
s'impose, en ce qui vous concerne, mesdames; mais les 
lois, même modifiées, n'interviendront pas dans les 
rapports sentimentaux, dans les attractions ou les ré- 
pulsions physiques si mystérieuses, et là c'est celui des 
deux qui aime le moins, homme ou femme, qui reste 
maître de l'autre. 

A MO NI A. 

C'est bien vrai. 

ROGER. 

Et même avec les lois actuelles, s'il y a des hommes 
qui asservissent et ruinent des femmes, il y a des né- 



332 L'AFFRANCHIE 

fastes et des victorieuses qui sèment des désastres 
autour d'elles. Ce n'est donc pas les lois qu'il s'agit de 
refaire, mais il s'agit d'éclairer et d'élever les âmes, 
car les lois sont parfois dangereuses aux honnêtes 
gens, et il vaut mieux s'en passer, à moins d'avoir le 
code idéal, le code sans marges. Mais, quand vous 
parlez de votre servitude, vous surtout, mesdames, 
vous prêtez à sourire, car vous êtes des affranchies; 
vous entendez bien, des affranchies; vous êtes, la plu- 
part du temps, non pas les esclaves, mais les mai- 
tresses, et nous avons pour vous toute la tendresse, et 
le respect, et le dévouement, et la pitié. 

ANTONIA. 

Tous les hommes ne sont pas comme vous : il y en a, 
et c'est la majorité, qui sont restés les maîtres égoïstes 
et durs. 

ROGER. 

Mais distinguez du moins à qui vous avez affaire, 
et avec ceux qui ne vous battent pas et ne vous 
exploitent pas, sachez vous conduire comme des af- 
franchies... c'est tout ce que nous demandons. Alors, 
la cause féministe aura fait un grand pas. 

MADAME DANGLEJAIS. 

Ah! comme vous avez raison, monsieur, et partout 
où je suis allée, si vous saviez quelle réputation de 
frivolité et de perversité s'attache à la femme fran- 
çaise. Et c'est injuste. Mais, de même que les modes 
viennent de France, il semblerait que le vice en vient 
aussi, parce que c'est là qu'il est le plus élégant, le 
plus tapageur et le plus joUment cynique. On nous 
accable avec les mœurs des bourgeoises et des mon- 
daines, c'est-à-dire des affranchies, quand il faudrait 
au contraire, pour notre cause, que l'exemple vint de 
celles-là, et qu'avant de reformer la société, elles se 
reformassent elles-mêmes. 



ACTE DEUXIEME 333 

MADAME ROLLBBOISE. 

Nous VOUS y aiderons de tout notre cœur, c'est une 
tentative intéressante. 

MADAME SINNGLOTT. 

Oh! certainement, il y a des choses qu'il faut dire. 
(a Anionia.) Au Tcvoir, madame, à bientôt. 

MADAME ROLLEBOISE, à Madame Danglejais. 

Au revoir, madame. 

Et quand elles sont parties : 

ANTONIA. 

Croyez-vous qu'elles sont révoltées, ces petites 
femmes-là! 

LISTEL. 

Et encore elles n'ontrien dit; mais lorsqu'elles parlent 
entre elles, leur féminisme ne connaît plus de bornes. 

DAMORNAY. 

Leurs maris doivent être bien heureux. 

LISTEL. 

Elles n'ont pas d'amants... au contraire. 

DAMORNAY, se levant. 

Ah! décidément, la famille s'en va! Ma belle amie, 
jusqu'au revoir. 

ANTONIA. 

A présent que vous êtes rentré à Paris, vous viendrez 
quel quef ois me voir. ..Je suis chez moi tous les j ours, vers 
ces heures-ci. 

DAMORNAY. 

Je viendrai très bientôt. 

Et quand il eit parti : 

ANTONIA. 

Il faut bien le regarder, car c'est une race qui tend à 
disparaître, celle des gens bien élevés. 

MADAME DANGLEJAIS. 

Il a dû être très bien. 



334 L'AFFRANCHIE 

LISTEL. 

C'est un type d'une autre époque : il a les jolies 
manières du vieil insurgé de 1871 qui s'est rangé des 
barricades et qui possède maintenant un château, des 
tableaux, des collections. 

ANTONIA. 

C'a été un causeur délicieux. Je l'ai trouvé très 
changé, très vieilli. 

LISTEL. 

Vous savez pourquoi? Il est en ce moment avec une 
petite fille qui le fatigue beaucoup et dont il est fou- 
ce sont là des circonstances exténuantes. 

ANTONIA. 

Comment s'appelle-t-elle? 

LISTEL, 

Fanny Louzy. 

ANTONIA. 

Je connais ce nom-là. Est-ce qu'elle n'a pas chanté 
quelque part? 

LISTEL. 

Oui, elle a voulu monter sur les planches. C'est une 
rage qu'elles ont toutes en ce moment. Elle avait in- 
venté un numéro extraordinaire : elle avait rassemblé 
des vieux airs lorrains et bretons, des vieux noëls sur 
lesquels elle avait fait mettre des paroles polissonnes, et 
elle intitulait ça : Noëls rosses! Noëls rosses, j'adore ça. 
A quoi ça peut-il correspondre?... on ne sait pas... c'est 
fou!... 

ANTONIA. 

Et Damornay en est toqué. 

LISTEL. 

Gâteux! c'est le baron Hulot... Il a quitté complète- 
ment sa femme ; si ça continue, il ne laissera pas un sou 
quand il mourra, il donne tout à cette petite. C'est pour 
ça qu'il disait tout à l'heure que la famille s'en va. Et 



ACTE DEUXIÈME 335 

elle le trompe! A un moment, elle faisait une telle 
noce, qu'on croyait qu'elle allait y rester... Alors on 
l'a envoyée à Menton, et Damornay lui écrivait tous 
les jours des lettres de quatre pages pleines d'exhorta- 
tions paternelles, et elle lui renvoyait des dépêches : 
Zizi bien sage, ou : La petite fille s'est couchée à neuf 
heures. 

A>'TONIA. 

C'est insensé! 

LISTEL. - 

Insensé. Madame, je vous dis au revoir... (a Madame Dan- 
oiejais.) Madame, (a Roger.) Au revoir, monsieur. 

Et quand il est parti : 

MADAME DANGLEJAIS. 

Il est très amusant, ce monsieur. 

AN TON I A. 

Oui, il sait tout; il connaît tout le monde, (a Roger.) 
Mais je crois que vous ne l'aimez pas. 

ROGER. 

Non, je ne l'aime pas : c'est le potinier, c'est le mon- 
sieur qui accueille toutes les calomnies, qui les col- 
porte complaisamment, sans contrôle. Tous les soirs, 
en sortant de la Bourse, il va dans les salons, faire 
chez les gens du monde sa provision de racontars et de 
cancans; il remplit son cahas qu'il va vider chez des 
vieilles grues qui, en revanche, vident moralement 
devant lui leur seau de toilette... J'ai horreur de ces 
gens-là. 

ANTONIA. 

Vous êtes sévère. 

ROGER. 

Pas encore assez... ne le défendez pas trop; je vous 
dirai pourquoi tout à l'heure. 

Petit silence. 

MADAME DANGLEJAIS, se lcv;.nt brusquement. 

Au revoir, ma chère amie. 



336 L'AFFRANCHIE 

ANTONIA. 

Au revoir... nous n'avons guère eu le temps de 
parler aujourd'hui; mais venez donc, je vous en prie, 
déjeuner avec moi un de ces jours... vous n'aurez qu'à 
me prévenir par un mot la veille. 

MADAME DANGLEJAIS. 

C'est entendu. 

Elle sort. 



SCENE VI 
ANTONIA, ROGER. 

ANTONIA. 

Je suis fatiguée. J'ai un mal de tête fou. 

ROGER. 

Vous avez eu beaucoup de visites aujourd'hui? 

ANTONIA. 

Depuis cinq heures, ça n'a pas cessé. Est-ce absurde 
cette coutume de rester chez soi pour recevoir des 
gens qui vous sont absolument indifférents et ne vous 
disent que des banalités ? 

ROGER. 

Qui vous y force ? 

ANTONIA. 

Personne, c'est vrai. 

ROGER. 

Et ça recommencera demain. 

ANTONIA. 

Oui. Vous n'êtes guère aimable ce soir ; vous ne m'avez 
même pas dit bonjour. (ei!« se fait embrasser.) Ah ! que voilà 
un baiser triste ! 



ACTE DEUXIÈME 337 

ROGER. 

Je ne suis pas gai : j'ai reçu des mauvaises nou- 
Telles de mon frère... il faut que je parte. 

ANTONIA. 

Quand partez-vous ? 

ROGER. 

Demain soir au plus tard. 

ANTONIA. 

Ah ! c'est bien ennuyeux. 

ROGER. 

Oui... enfin il le faut. Qui avez- vous vu aujourd'hui? 

ANTONIA. 

Les gens qui étaient là quand vous êtes arrivé, et 
puis la petite M"^^ Egreth qui venait de partir... 
C'est tout. Ah ! et puis votre ami Létang. 

ROGER. 

J'ai eu le plaisir de déjeuner avec Listel ce matin. 

ANTONIA. 

Tiens... il ne me l'a pas dit. 

ROGER. 

Il aura oublié. 

ANTONIA. 

Chez qui déjeuniez- vous? 

ROGER. 

Chez Létrivier. 

ANTONIA. 

Il le connaît donc? 

ROGER. 

Faut croire, 

ANTONIA. 

Et qu'a-t-on dit à ce déjeuner? Si Listel était là, ça a 
dû marcher. 

ROGER. 

, En effet, ça a marché. C'est à Edimbourg que vous 
l'avez connu, Listel, m'avez- vous dit? 

II. 29 



338 L'AFFRANCHIE 

ANTONÏA. 

Oui, c'est à Edimbourg. Pourquoi? 

ROGER. 

Il parait qu'il a été témoin d'un drame qui traversa 
votre existence, dans le temps que vous étiez en 
Ecosse. Vous ne m'aviez jamais dit ça : j'ai appris sur 
votre compte des choses qui ne m'ont pas fait plaisir. 

ANTONIA. 

Si l'on a dit de telles choses sur mon compte, je 
m'étonne qu'on les ait dites devant vous, que vous les 
ayez laissé dire. 

ROGER. 

Sans doute ; mais Listel s'y est pris d'une façon très 
adroite. D'abord, il n'a pas eu l'air de se douter un 
seul instant qu'il y eût la moindre intimité entre nous, 
ce qui lui a permis de dire les choses les plus perfides sur 
le ton de la conversation et de cette manière détachée et 
plaisante que vous aimez en lui... Au surplus, par la 
façon dont il parle des autres femmes, vous pouvez 
juger comme il a parlé de vous : vous comprenez qu'il 
n'a pas fait une exception en votre faveur. 

ATs^TONIA. 

Soit. J'ai cru que Listel... Enfin, c'est une désillusion 
de plus. 

ROGER. 

Oui, chaque jour amène son mufle. 

ANTONIA. 

Mais, sans prendre ma défense comme amant, vous 
pouviez la prendre comme ami. 

ROGER. 

Imposer silence à ce bavard, n'était-ce pas avouer 
nos relations? Vous savez bien qu'à Paris, dans la veu- 
lerie d'une certaine société, de la bonne société, on ne 
défend pas ses amis : il n'y aurait plus de conversation 
possible, et la seule amitié, aux yeux des gens qui étaient 



ACTE DEUXIÈME 33^ 

là, n'eût pas suffi à expliquer une intervention de ma 
part. Combien de fois vous-même ne m'avez-vous pas 
mis en garde contre un don-quichottisme compromet- 
tant?... car vous tenez avant tout aux apparences... à 
la considération... 

AN TON! A. 

Et puis vous n'étiez sans doute pas fâché de savoir. 
Bref, vous l'avez laissé dire... Qu'est-ce qu'il a dit ? 

ROGER. 

Un peu de patience. Vous rappelez-vous, il y a cinq 
mois, à Venise, un soir que Pierre et Juliette dînaient 
chez vous... vous aviez aussi invité Listel, qui est parti 
aussitôt après le dîner. 

ANTO'IA. 

Il allait à la Fenice... oui, je me rappelle. 

ROGER. 

Ce soir-là, lorsque nous avons été seuls, vous m'avez 
dit que vous aviez été mariée très jeune et malgré vous 
à un homme beaucoup plus âgé que vous et qui vous 
maltraitait, que d'ailleurs cet homme avait eu une fin 
tragique et qu'il s'était suicidé dans un accès de fièvre 
chaude. C'est bien ça que vous m'avez dit, n'est-ce pas ? 

ANTONIA. 

Oui, en effet, je vous ai dit cela. 

ROGER. 

Eh bien, aujourd'hui, j'apprends que madame de 
Moldère n'est pas votre vrai nom et que votre mari 
existe encore, car vous n'êtes pas veuve, mais divorcée 
à sa requête, à la suite d'événements que vous connais- 
sez aussi bien que moi. 

ANTOMA, hautain.'. 

C'est tout? 

ROGER. 

C'est assez! Et je me rappelle cette soirée de Venise, 
je me rappelle toutes les circonstances, toutes; je me 



340 L'AFFRANCHIE 

souviens même de vos paroles : — « Peut-on s'égayer 
devant un coucher de soleil et peut-on mentir devant 
la mélancolique splendeur de Venise endormie ! » — 
Et vous avez menti! Je ne vous demandais rien pour- 
tant, c'était donc si simple de vous taire. Mais non, 
c'est vous qui avez insisté pour me raconter soi-disant 
votre histoire... des histoires ! Vous aviez éteint la 
lampe, vous m'aviez pris la main et vous me parliez 
tout bas dans l'ombre... Vous avez menti comme on 
se confesse. 

ANTONIA. 

C'est une infamie... je n'ai pas à répondre. 

ROGER. 

Parce que vous n'avez rien à répondre. 

ANTONIA. 

Si, mais à quoi bon, puisque vous ajouterez désor- 
mais plus de foi aux potins de Listel qu'à mes propres 
paroles. Listel vous a-t-il dit aussi qu'il m'avait faitune 
cour violente, que je n'avais pas voulu, moi, être sa 
maîtresse, et que ce qu'il a inventé à ce déjeuner n'était 
qu'une sale vengeance d'homme éconduit. J'ai tout un 
paquet de ses lettres dans un de mes tiroirs... j'en ai 
haut comme ça... des lettres où il me supplie... je peux 
vous les montrer... 

ROGER. 

Je sais, je sais, ça n'est pas la peine. 

ANTONIA. 

Quant à ce qu'il a pu vous raconter, vous savez bien 
que d'une aventure, quelle qu'elle soit, le monde tire 
toujours plusieurs versions : il y en a une indulgente ou 
à peu près, les autres sont plus ou moins envenimées... 
Sans contrôle, vous adoptez la plus défavorable. C'est 
dans l'ordre, puisque vous êtes mon amant. 

ROGER. 

Malheureusement pour vous, il y a des détails d'une 
précision telle, des choses, vous comprenez, qu'on 
n'invente pas. 



ACTE DEUXIÈME 341 

ANTONIA. 

Comment faire? Quoi qne je vous dise maintenant, 
vous ne me croirez pas. D'abord je vous ai avoué que 
j'avais eu un amant. 

ROGER. 

Oui, mais vous m'avez dit que vous l'aviez eu après 
la mort de votre mari, tandis qu'il a été la cause de 
votre divorce et que votre mari existe encore. 

ANTONIA. 

C'est comme s'il était mort pour moi. 

ROGER. 

Sans doute... et pour moi donc qui ne l'ai jamais 
connu! D'ailleurs, vous ne comprenez pas du tout ce 
doiit il s'agit en ce moment même, vous me répondez à 
côté. Vous n'avez aucune idée de vos droits, pas plus 
que de vos devoirs. Je sais que votre mari était le plus 
pénible personnage, et que vous ayez eu un amant, 
c'était bien excusable, c'était forcé même, et ça ne me 
regarde pas... Je vous ai déjà dit que je ne me recon- 
naissais aucun droit sur votre passé et que je ne vous 
demandais rien; mais alors, et c'est là ce que je vous 
reproche, pourquoi ce mensonge et cette mise en scène 
qui l'aggrave étrangement. 

ANTONIA. 

Vous avez raison, et pourtant ce soir-là j'avais l'in- 
tention de vous dire la vérité, je le jure sur votre exis- 
tence même; mais au moment de vous faire ces aveux 
qui me remplissaient de honte... 

ROGER. 

Pourquoi ? 

ANTONIA. 

Ah! pourquoi? Parce que je vous aime... Je n'en ai 
pas eu le courage; c'est comme les gens qui ont l'in- 
tention nette de se suicider : ils prennent leur revolverj 
ils appuient le canon sur leur tempe, mais ils n'ont pas 

i'J. 



342 L'AFFRANCHIE 

le courage de presser la détente. Alors je vous ai dit 
n'importe quoi. Oui, devant la splendeur de cette nuit 
calme, je n'ai pas pu, non, je n'ai pas pu vous dé- 
voiler, même dans le passé, une âme qui ne fût pas en 
harmonie avec notre amour présent et cette ville en- 
dormie sous le ciel plein d'étoiles. 

ROGER. 

Vous avez voulu vous confesser en beauté. Seule- 
ment, après m'avoir dit là-bas que la nuit était trop 
belle pour mentir, vous me dites maintenant qu'elle 
était trop belle pour ne pas mentir. Il faudrait pour- 
tant vous décider. 

ANTONIA. 

Oui, je sais, ça n'est pas logique; mais il s'agit bien 
d'être logique. Aii! toutes les femmes me compren- 
dront... Nous ne sommes pas tout à fait responsables, 
et lorsque nous sommes auprès de l'homme que nous 
adorons, il y a telles circonstances où nous disons moins 
ce qui a été que ce que nous aurions voulu qui fût. 

ROGER. 

Oui, mais moi, moi, comment voulez- vous que je m'y 
reconnaisse dans tout ça? 

ANTONIA. 

Vous avez raison : il y a des délicatesses que vous ne 
pouvez pas comprendre, vous autres hommes. Oui, 
toute confiance est morte en vous, je le sens bien; vous 
ne voyez que le mxensonge, que le fait matériel et bête 
du mensonge, sans vous rendre compte que si j'ai été 
coupable, c'est peut-être de trop d'amour pour vous. 

Elle pleure silencieusement. 

ROGER. 

En effet, il y a des subtilités dans lesquelles je n'entre 
guère. Parbleu, je comprends dans quel but vous avez 
agi... je ne l'aurais pas fait, moi, mais je comprends que 
vous l'ayez fait; il y avait un drame dans votre vie, un 
scandale, vous aviez peur que je l'apprenne un jour ou 



ACTE DEUXIÈME 343 

l'autre, ce qui est arrivé d'ailleurs, et pour m'ôter Ten- 
vie d'interroger, vous avez pris les devants et vous 
avez raconté les choses à votre manière, en vous don- 
nant le beau rôle, naturellement. Voilà toute l'expli- 
cation. Mais, mettez- vous à ma place, je suis sorti de ce 
déjeuner bouleversé, moi! Notez bien que, si vous ne 
m'aviez rien dit, tous les bavardages de Listel et des 
autres n'auraient eu aucune influence sur moi; mais, je 
l'avoue, des racontars auxquels, hier encore, je n'au- 
rais prêté aucune attention, me troublent maintenant, 
m'inquiètent, prennent une réelle importance... et c'est 
bien là l'Irréparable. 

ANTONIA. 

Ah! qu'est-ce qu'on vous a dit? 

ROGER. 

Rien... non, rien. 

A^*TO^'IA. 

Écoute, je ne te ferai pas de protestations. Oui, j'ai 
eu tort, j'ai eu tout à fait tort, et je comprends que ça 
t*ait donné un coup... Je sais, ça fait très mal, c'est une 
souffrance horrible; mais ne doute pas que je t'aime. 
Oublie cette nuit-là et rappelle-toi seulement nos 
autres nuits à Venise, et notre été en Bretagne, et 
liier encore chez toi, chez nous, rappelle-toi la maîtresse 
que j'étais. Ah ! quel besoin les gens ont-ilsde s'occuper 
ainsi de nous ? Ils ne peuvent donc pas nous laisser tran- 
quilles. Vraiment l'humanité n'est pas belle; j'ai Paris 
et le monde en horreur. Nous devrions partir, aller 
passer quelques jours n'importe où, mais seuls, seuls... 
J'ai besoin de t'avoir à moi, de t'arracher à cette atmos- 
phère de calomnies. J'ai envie de voir des paysages de 
neige. La Norvège, l'hiver, ça doit être merveilleux, 
les snobs y vont l'été... tu veux? 

ROGER. 

Je ne peux pas, je pars demain. 

AMONIA. 

C'est vrai. Dieu! que c'est ennuyeux! Où vas-lu.' 



344 L'AFFRANCHIE 

ROGER. 

A Alger : mon frère est très malade; j'ai reçu une 
lettre de ma belle-sœur qui me dit de venir... qu'il 
désire beaucoup me voir. 

ANTONIA. 

Emmène-moi. 

ROGER. 

C'est impossible, ma chérie. D'abord, il fait un temps 
terrible sur la Méditerranée : tu aurais une traversée 
épouvantable. 

ANTONIA. 

Ça m'est égal. 

ROGER. 

Et puis, ça n'est pas à Alger même que je vais : mon 
frère demeure à la campagne, dans les environs, et je 
descends chez lui forcément. Il faudrait te laisser à 
l'hôtel, et ça ne serait guère amusant pour toi. 

A5ÎT0NIA. 

Alors je vais rester toute seule. Et tu ser&s long- 
temps ? 

ROGER. 

Ça dépendra. 

ANTONIA. 

Oui, je comprends. Alors, écoute : il faut absolu- 
ment que tu me donnes ta soirée et toute la journée 
demain; je ne veux pas te quitter, je veux rester avec 
toi jusqu'au dernier moment. 

ROGER. 

C'est vrai? 

ANTONIA. 

Oui, c'est vrai. Tu vas m'emmener dîner n'importe 
où et puis nous irons entendre de la musique. Ah! j'ai 
besoin d'entendre de la musique avec toi. Qu'est-ce 
qu'on j oue ce soir à l'Opéra ?. . . La Juwe ? zut ! à l'Opéra- 
Comique, Werther; j'aime mieux ça. Je vais vite m'ap- 
prêter et Rosalie téléphonera pour avoir une baignoire. 

Elle se dirige vers son cabinet de toilette; à ce moment MadcmoiselU 
Cendrier apparaît. 



ACTE DEUXIÈME 345 

SCÈNE VII 
ANTONIA, ROGER, MADEMOISELLE CENDRIER. 

MADEMOISELLE CENDRIER. 

Madame, je ne peux pas venir à bout de M^^^ Yvette : 
elle a grimpé le long des rideaux de son lit et elle est 
perchée sur le baldaquin! Je ne peux pas l'en faire 
descendre. 

ANTONIA. 

Elle a le diable au corps cette petite. 

^MADEMOISELLE CENDRIER. 

Et puis, je n'ose pas le dire à madame : madame va 
être contrariée. 

ANTONIA. 

Qu'y a-t-il encore? 

MADEMOISELLE CENDRIER. 

Mlle Yvette a cassé les beaux vases en barbotine 
qui étaient sur la cheminée. 

ANTONIA. 

Ça, elle a bien fait, ils étaient affreux... Attendez, 
je vais y aller moi-même. 

Antonia sorl. Roger, pendant qu'elle est sortie, s'assied, prend un 
livre et trouve la photographie de Pierre; et quand Antonia revient. 



SCÈNE VIII 

ANTONIA, ROGER. 

ROGER. 

Tenez, en vous attendant et comme je feuilletais ce 
livre, voilà co que j'ai trouvé. 



346 L'AFFRANCHIE 

ANTONIA. 

Ah! oui, c'est le portrait de Pierre. 

ROGER. 

Je le vois bien; mais comment se trouve-t-il Là? 

ANTONIA. 

C'est Juliette qui est venue me voir avant-hier et 
qui me Fa laissé. 

ROGER. 

Mais je croyais que vous ne voyiez pas Juliette. 

ANTONIA. 

Je ne la vois pas officiellement; mais quelquefois, 
après déjeuner, elle vient me voir. 

ROGER. 

Ah! 

ANTONIA. 

Qu'est-ce que vous avez? 

ROGER. 

J'ai que l'on m'a dit justement tantôt que Létang 
était très amoureux de vous, qu'il venait ici tous les 
jours... et je trouve son portrait ici... vous m'avouerez 
que... 

ANTONIA. 

On vous a dit ça ? C'est de la foUe. IL est venu aujour- 
d'hui, vous l'ai- je dit? 

ROGER. 

Oui, vous me l'avez dit. 

ANTONIA. 

Il est venu à cinq heures, il est parti à cinq heures et 
demie... il y avait là Listel et M"^^ Danglejais. 

ROGER. 

Enfin, c'est tout de même bizarre? 

ANTONIA. 

Qu'y a-t-il de bizarre? Juhette est venue me voir 



ACTE DEUXIÈME SH 

avant-hier et m'a laissé ce portrait. Prenez une voi- 
ture, allez chez JuHette, elle demeure là, à côté, rue 
Copernic, et demandez-lui si c'est vrai. Juliette est la 
maîtresse de Pierre, elle l'adore, elle en est folle, elle 
n'a donc pas intérêt à mentir poui* me sauver. Seule- 
ment, si vous y allez, ne revenez plus, ça n'est pas la 
peine... parce que j'ai horreur de ces scènes-là. Vous 
comprenez que si la chose la plus insignifiante vous 
met dans un tel état... 

ROGER. 

Vous vous trompez; quelle scène vous fais-je? Je 
suis très calme. 

ANTONIA. 

Alors, c'est encore pire... D'abord, vous êtes calme 
parce que vous vous contenez, 

ROGER. 

Tout est là. 

ANTONIA. 

N'empêche que vous êtes tout pâle et que vous 
n'avez plus de sahve... Eh bien, je vous le répète, si la 
chose la plus insignifiante vous m<^t dans un tel état, il 
vaut mieux en finir tout de suite. C'est vrai, c'est ridi- 
cule à la fin : c'est toujours l'amour que j'ai pour vous 
qui tourne contre moi ! 

ROGER. 

Contre vous ? 

ANTOMA. 

Certainement. Juliette est venue l'autre jour, elle 
m'a fait voir cette photographie que j'ai trouvée très 
bien; et je lui ai demandé de me la laisser pour vous 
la montrer et pour que vous vous fassiez faire chez ce 
bonhomme-là; c'est aussi bête que ça, parce que je n'ai 
pas un seul portrait convenable de vous... Je ne sais pas 
comment vous posez, vous avez toujours l'air d'un ser- 
gent de ville. (U ne peut sempécher de sourire.) ÊtCS-VOUS COH- 

tent?... Croyez-vous que je vous dise la vérité? 



348 L'AFFRANCHIE 

ROGER. 

C'est Taccent de la vérité. Écoutez, il ne faut pas 
trop m'en vouloir. Je suis très énervé, très triste... Ce 
déjeuner, cette dépêche... Ah! c'est une mauvaise 
journée. Je vous demande pardon. Enfin, il faut du 
moins que cela serve à quelque chose, par exemple, à 
établir les situations nettement. (Très ému.) Écoutez, je 
vous aime, Antonia, mais si vous ne m'aimez plus ou si 
vous m'aimez moins, parlez franchement, je vous en 
supplie, car c'est votre droit... vous comprenez, c'est 
votre droit. 

ANTONIA. 

Pourquoi me dites-vous ça? 

ROGER. 

Parce que je dois vous le dire, et si vous me parlez 
loyalement, vous n'aurez rien à craindre de moi. Vous 
êtes libre de votre cœur et de votre corps. Par votre 
situation sociale vous êtes, entre toutes, une affran- 
chie... une affranchie! N'employez donc pas la ruse et 
le mensonge qui sont des armes d'esclave. Ah! je sais 
bien que votre sang à toutes charrie la servitude et la 
dissimulation ; mais il appartient à des femmes comme 
vous, que l'on dit supérieures, de se débarrasser de 
cette mauvaise hérédité, et vous surtout, Antonia, vous 
ne pouvez pas mentir comme une médiocre bourgeoise 
qui trompe son mari, ou une petite grue qui veut se 
passer ses fantaisies en gardant l'amant sérieux. 

ANTONIA. 

Je t'adore... je t'adore... mais tu ne sais donc pas que 
je suis folle de toi. Tais-toi, tais-toi, tu parles trop bien 
et tu ferais bien mieux de dire des bêtises. En amour, 
vois-tu, il n'y a que les bêtises qui soient vraies et qui 
restent ! 

ROGER. 

Allez vite vous habiller; nous avons l'un et l'autre 
besoin de sortir, de prendre l'air, d'entendre de la 
musique, 



ACTE DEUXIÈME 349 

ANTONIA. 

Je ne vais pas être longtemps. (Dans Ic cabinet de toi- 
lette dont elle a laissé la porte ouverte. ) Rosalic, donneZ-moi ma 

pelisse et ma toque de jais. 

Cependant, Roger se prcmène de long en large, en proie aux réflexions 
que l'on devine. 

ROGER. 

Je dois VOUS paraître absurde. 

ANTONIA, dans le cabinet de toilcUe. 

Absurde et charmant. Pourtant vous n'êtes pas bête, 
mais vous êtes si intelligent que si vous vouliez être 
bête, vous le seriez plus que n'importe qui... Allons, 
Rosalie, vite, dépêchez-vous. 

ROGER. 

En somme, quand un homme a discuté avec sa mai- 
tresse, il se demande s'il n'a pas été forcément injuste 
ou lamentablement niais... Triste alternative. Ça n'est 
pas commode. 

ANTONIA. 

Si c'était commode, où serait la farce? 

ROGER. 

Vous savez qu'il est huit heures moins un quart, et 
nous n'avons pas diné. 

ANTONIA, apparaissant. 

A qui la faute? Nous manquerons encore le premier 
acte. C'est toujours comme ça qu'on arrive en retard au 
théâtre. 

Us sortent. 

Rideau. 



11. 30 



ACTE TROISIÈME 

Chez Roger. Un cabinet de travail. 

SCÈNE PREMIÈRE 

ROGER, CLÉMENCE, vieille domestique. 
Roger est assis devant sa table et dépouille le courrier. 

CLÉMENCE. 

Et monsieur a fait un bon voyage? 

ROGER. 

Oui, ma bonne Clémence; enfin, aussi bon qu'il pou- 
vait l'être, étant données les pénibles circonstances... 
Dis-moi, il n'y a rien eu de nouveau pendant mon 
absence? 

CLÉMENCE. 

Si, il est venu une dame. Elle est venue deux fois. 
Elle a tellement insisté pour voir monsieur que je lui 
ai dit que monsieur serait de retour aujourd'hui à deux 
heures ; c'est une dame très bien, elle a une figure si 
douce! 

ROGER. 

Elle n'a pas dit 'son nom, elle n'a pas laissé sa carte. 
Il fallait lui demander... 

CLÉMENCE. 

Je lui.ai^bien demandé, mais elle a dit que ça n'était 
pas la peine. Monsieur ne veut rien prendre ? 



ACTE TROISIÈME 35t 



ROGER. 



Non, ma bonne Clémence, merci, je n'ai besoin de 
rien, j'ai déjeuné en chemin de fer. 

cléme:ïce. 

Et moi qui ai mis le pot-au-feu, en cas que monsieur 
veuille prendre du bouillon. 

ROGER. 

Non, merci. 

CLÉMENCE. 

Il est bien bon pourtant. 

ROGER. 

Je n'en doute pas. 

CLÉMENCE. 

C'est dommage ! 

ROGER. 

Tiens, si tu veux absolument que je prenne quelque 
cViOse, apporte-moi du thé. 

CLÉMENCE. 

Tout de suite. J'ai justement de l'eau bouillante. 

( 'lie sort cl revient quelsjocs secondes après avec le thé.) Et le frère de 

monsieur?... Quel malheur! C'est-y Dieu possible! 

ROGER. 

Ah! oui, ma pauvre Clémence, c'est un grand mal- 
heur... Il y a aujourd'hui huit jours qu'il est mort. 

CLÉMENCE. 

Ah! mon Dieu, un homme si solide. De quoi est-il 

mort? 

ROGER. 

Il avait depuis longtemps quelque chose au cœur; 
luais tu sais comme il était imprudent, et il prenait 
des douches malgré la défense du médecin. Il y a trois 
semaines, il en a pris une et il est tombé. Il s'est alitf, 
nn a cru qu'il allait se remettre, puis c'a été de plus en 
plus mal. 



352 L'AFFRANCHIE 

CLÉMENCE. 

Il a beaucoup souffert? 

ROGER. 

Non, heureusement. 

CLÉMENCE. 

Il s'est vu mourir? 

ROGER. 

Je ne crois pas, je ne crois pas, quoiqu'il ait gardé 
sa connaissance jusqu'à la fin. Tiens, la veille de sa 
mort, il me parlait encore de toi. 

CLÉMENCE. 

C'est vrai? Ah! mon Dieu, mon pauvre petit Ray- 
mond, je l'avais vu naître, mon prince, comme je 
l'appelais. Il a parlé de moi? 

ROGER. 

Oui, il se rappelait comme il te faisait enrager quand 
il était tout petit. 

CLÉMENCE. 

Ah! c'était un vrai diable, et si intelligent! Un jour 
qu8 j'iui demandais s'il m'inviterait à son mariage et 
qu'il m'a répondu : « Mais non, pépé, tu sais bien qu'on 
n'invite pas les domestiques aux mariages; on ne les 
invite qu'aux enterrements. » Hélas! je n'aurai même 

pas été à son enterrement. (Elle pleure, coup de timbre dans l'an- 
tichambre.) On sonne, je vais aller ouvrir, (eiic sort et revient 
en disant :) Mousicur, c'cst Cette dame. 

ROGER. 

Fais-la entrer. 



SCÈNE II 

ROGER, JULIETTE. 

ROGER. 

Comment, c'est vous, Juliette? 



ACTE TUOISIÈME 353 



JULIETTE. 

Oui, c'est moi. Bonjour, Roger; je ne vous dérange 
pas? Je suis venue déjà deux fois pendant votre 
absence. Votre vieille domestique m'a dit que vous 
reveniez aujourd'hui à deux heures. Vous étiez allé 
auprès de votre frère, je crois. Comment va-t-il? 

ROGER. 

Il est mort. 

JULIETTE. 

Ah! mon pauvre ami, je vous plains de tout mon 
cœur. 

ROGER. 

Et vous, comment allez- vous? Comment va Pierre? 

JULIETTE. 

Bien. Je venais vous demander de me rendre un 
service ou plutôt de me donner un conseil, mais... 

ROGER. 

Je suis à votre disposition. 

JULIETTE. 

Voilà ce que c'est. Vous n'allez pas vous moquer de 
moi? Je voudrais travailler, 

ROGER. 

Travailler? Pourquoi faire? 

JULIETTE. 

Pour m'occuper d'abord, parce que je m'ennuie, et 
ensuite pour gagner de l'argent, pour gagner ma vie, 

ROGER. 

Mais vous n'en avez pas besoin. Voyons, qu'y a-t-il? 
Est-ce que Pierre serait gêné? Vous savez qu'il peut 
compter sur moi. 

JULIETTE, vivemcnl. 

Oh! non! oh! non! Pierre n'a pas d'embarras que je 
sache. 

30. 



354 L'AFFRANCHIE 

ROGER. 

Eh bien! alors, quelle nécessité pour vous de gagner 
votre ^^e? Laissez donc -ces préoccupations à celles 
qui ne peuvent pas faire autrement. Il y en a bien 
assez ! 

JULIETTE. 

Oui, certainement, mais enfin, ça ne durera pas tou- 
jours avec Pierre. Il peut se marier, ou même si, pour 
une raison ou pour une autre, nous venions à nous 
séparer... nous venions à nous séparer, n'est-ce pas? 

ROGER. 

Oui. 

JULIETTE. 

Qu'est-ce que je disais?... 

ROGER. 

Vous disiez que si vous veniez à vous... 

JULIETTE. 

Ah! oui... eh bien, du jour au lendemain, il faudrait 
que je me débrouille, n'est-ce pas? Parce que vous 
pensez bien que je ne suis pas une femme à avoir 
amassé des rentes. 

ROGER. 

J'en suis certain, mais Pierre ne vous laisserait pas 
partir comme cela; il est très généreux, il assurerait 
votre avenir. 

JULIETTE. 

Oh! certainement, mais je n'accepterais pas. Je 
trouve qu'en amour il ne saurait j; avoir d'indemnité, 
et l'on n'a pas droit à une retraite comme une em- 
ployée qui est restée le temps voulu dans une admi- 
nistration : les invaUdes du collage, je trouve ça humi- 
liant et un peu ridicule. 

ROGER. 

Alors ? 

JULIETTE. 

Alors, je veux avoir utï métier. Ça n'est pas désho- 
norant, n'est-ce pas? 



ACTE TROISIÈME 355 

ROGER. 

Loin de là. 

JULIETTE. 

Parce que je ne veux pas tomber dans la galanterie, 
ou même, sans tomber dans la galanterie, je ne veux 
plus me remettre sous la dépendance d'un homme, je 
ne pourrais pas, je ne pourrais pas. 

ROGER. 

Mais il n'est pas question de cela. 

JULIETTE. 

Enfin, on ne sait jamais. Alors, je viens vous 
demander un conseil. 

ROGER. 

Ah! un conseil, c'est bien difficile, ma pauvre amie. 
Qu'est-ce que vous voulez faire d'abord? 

JULIETTE. 

Je ne sais pas, moi ; je voudrais rentrer au théâtre. 

ROGER. 

Au théâtre ! Vous savez ce que c'est? puisque vous y 
avez déjà été. Un directeur vous donnera tout de 
suite deux cents francs par mois et le conseil de vous 
faire entretenir. Si vous ne voulez pas vous mettre sous 
le. dépendance des hommes, ce n'est pas au théâtre 
qu'il faut aller. Non, le théâtre, je ne vois pas ra pour 
vous. 

JULIETTE. 

Je peux me faire modiste, couturière. 

ROGER. 

C'est si encombré. Il y autant de couturières que 
de clientes. Chaque fois que j'entends une femme 
élégante dire, quand on lui fait des compliments sur 
sa robe : « C'est une toute petite couturière )>, je vois 
l'appartement au fond d'une cour, sans air, sans lu- 
mière, où la toute petite couturière crève de fatigue et 
de faim pour faire des robes bon marché à la belle 
dame. 



356 L'AFFRANCHIE 

JULIETTE. 

Alors quoi? vous ne connaissez rien? 

ROGER. 

Si, je connais bien une place, une très bonne place 
même, pour une femme : cent cinquante francs par 
mois. C'est chez une vieille dame, très bonne et très 
charitable, mais elle est infirme et elle a besoin d'une 
secrétaire pour aller visiter ses pauvres. Ah! dame, 
c'est fatigant, il faut grimper des étages, et cette dame 
fait tellement de bien, elle a tant de misères à soulager., 
que ses secrétaires n'y résistent pas. Elle en a déjà 
usé trois. Deux sont tombées malades; quant à la 
troisième, plus avisée, elle y a renoncé au bout de 
quinze jours... Elle a préféré aller chez les vieux mes- 
sieurs que chez la vieille dame. Je vous le répète, c'est 
une personne très bonne, très charitable, et qui est 
persuadée qu'elle paie très largement. Cent cinquante 
francs par mois, voilà les places que vous trouverez. 

JULIETTE. 

Alors, pour une femme comme moi, il n'y a qu*à se 
jeter à l'eau ou à prendre un amant. 

ROGER. 

Dame, oui! Mais encore une fois, vous n'en êtes pas 
là; pourquoi vous inquiéter de cela, puisque Pierre... 

JULIETTE. 

C'est vrai. 

ROGER. 

A propos, je voulais vous demander : c'est vous qui 
avez laissé à M"^^ de Moldère une photographie que 
j'ai vue chez elle?... Vous n'avez pas du tout l'air de 
savoir ce que je veux dire... La veille de mon départ, 
je suis allé chez Antonia, j'ai trouvé dans un livre que 
j'avais ouvert par hasard un portrait, le portrait de 
Pierre. Elle m'a dit que c'était vous qui le lui aviez 
laissé pour me le faire voir, (ii la regarde.) Ça n'est pas 
vous? 



ACTE TROISIÈME 357 

JULIETTE, éclatant en sanglots. 

Nofi, ça n'est pas moi. 

ROGER. 

Elle est sa maîtresse, n'est-ce pas? 

JULIETTE. 

Oui, elle est sa maîtresse. 

ROGER. 

Mais en êtes-vous sûre... en êtes-vous bien sûre? 

JULIETTE. 

Ah! si j'en suis sûre! Écoutez, j'ai suivi Pierre fjl 
rencontre M"^« de Moldère, 17, rue de Balzac, dans un 
rez-de-chaussée qu'il a loué sous un faux nom. 

ROGER. 

Ah ! mon Dieu ! 

Il tombe accablé. 

JULIETTE. 

Je VOUS demande pardon, j'ai eu tort de vous dire... 
C'est ma faute aussi, je n'aurais pas dû pleurer comme 
une bête, mais c'a été plus fort que moi. 

ROGER. 

Mais non, mais non... vous avez très bien fait, et 
vous n'arez aucun remords à avoir... vous avez très 
bien fait et je vous remercie... oui, je vous remercie; 
seulement, attendez... Il y a un moment pénible, 
n'est-ce pas? Mais c'est égal, je préfère la vérité au 
doute qui me ronge depuis que j'ai découvert son pre- 
mier mensonge, le doute, cette chos<^ obsédante et 
terrible qui, là- bas, au chevet de mon frère à l'agonie, 
me faisait penser : « Où est-elle? que fait-elle? » Mais 
c'est fini maintenant, je suis bien armé et je pourrai 
la confondre quand elle viendra, car elle va venir tout 
à l'heure, je l'attends; en arrivant ici, la première chose 
que j'ai trouvée, c'est un bl^u charmant, plein de 
cœur. Et quand j'étais là-bas, quand je lui ai télégra- 



358 L'AFFRAXCHÎS 

phié la nouvelle de la mort de mon frère, elle m'a 
écrit des lettres merveilleuses : t«nez, lisez, lisez» 

Il tire des lettres de sa poche et les tend à Juliette. 
JULIETTE, le repoussant. 

Non, non. 

ROGER. 

Si, si, lisez, je vous assure que ça en vaut la peine... 
C'est incroyable, hein? Avouez que le plus malin s'y 
tromperait ? Oui, elle va venir tout à l'heure, et elle sera 
comme toujours à la hauteur des circonstances. Com- 
bien pariez-vous qu'elle vient en noir? Elle sera conso- 
latrice et maternelle, elle dira les paroles qu'il faut dire, 
et toute la franchise sera dans ses yeux. Ah! cabotine, 
va! 

Il donne un coup sur la table et casse la tasse dans laquelle Clémence 
apporta du thé. 

JULIETTE, sursautant. 

Vous vous êtes fait mal ? 

ROGER. 

Je me suis coupé. Pauvre bol,, ce n'est pas sa faute. 

Savez-vous ce que c'est que ça? 

Il montre les débris de la tasse. 

JULIETTE, qui a un peu peur. 

Non. 

ROGER. 

C'est un très vieux bol, c'est là-dedans que l'on a 
servi à ma mère et à ma gi^and'm-ère le bouillon de la 
mariée, une jolie vieille coutume ; c'est là-dedans que la 
vieille Clémence, depuis dix ans,, m'apportait du thé 
tous les matins, et le voilà brisé; mais je suis sûr qu'il 
ne m'en veut pas, car nos choses familières sont pleines 
àe pitié pour nous, et, s'il pouvait parler, il me dirait 
peut-être : « T'es-tu fait mal, mon enfant? » 

JULIETTE. 

Roger ! 



ACTE TROISIEME 359 



ROGER. 

Non, n'ayez pas peur, je ne suis pas fou, je ne suis pas 
fou; mais parlons un peu de vous. Qu'ost-ce que vous 
devenez au milieu de tout ça? Vous n'êtes plus avec 
Pierre, naturellement. 

JULIETTE. 

Ah! non. Vous pensez bien que lorsque j'ai acquis 
la preuve de sa traliison, je n'ai pas voulu rester une 
minute de plus avec lui, et le soir moine j'étais partie. 
Oh! je spntais bien depuis longtemps qu'il n'était plus 
le même, qu'il s'ennuyait avec moi ; c^'est surtoutdepuis 
Venise qu'il avait changé, mais il ne voulait rien me 
dire, et pourtant, ce n'est pas faute que je le mettais à 
son aise... 

ROGER. 

Comment? 

JULIETTE. 

Oui, à chaque instant je lui répétais : < Si tu ne 
m'aimes plus, si tu as assez de moi, dis-le-moi, je dis- 
paraîtrai, c'est bien simple, je me tuerai. > 

ROGER. 

Vous lui disiez ça? 

JULIETTE. 

Oui, mais vous savez comme il est, si faible! il nie 
jurait qu'il m'aimait. Ah! vous paiiiez de doute, tout à 
l'heure. Voilà un an... oui, depuis la scène de l'atelier... 
il a dû vous raconter... quand je lui ai envoyé cotte 
balle... J'ai eu bien tort, d'ailleurs, de lui pardonner, 
car depuis ce jour-là j'ai vécu continuellement avec le 
doute et le soupçon, et c'est le plus torturant des sup- 
plices; c'est une angoisse continuelle, c'est la tète vide 
de toute autre pensée; c'est le cœur fpii bat à se 
rompre, comme si l'on vivait trop, alors rpi'on ne vit 
plus. Oui, vous aviez raison tout à l'heure, il vaut 
mieux savoir la vérité, aussi brutale qu'elle puisse 
être, mais savoir, savoir, savoir! Ma parole d'honneur, 



360 L'AFFRANCHIE 

c'est une détente, un apaisement, une consolation 
presque. 

Elle pleure. 

ROGER. 

Mais oui, c'est une grande consolation, (n s'essuie les yeux 
en se cachant.) Ah! uous avous bien l'air de gens con- 
solés ! Qu'est-ce que vous allez devenir? 

JULIETTE. 

Je ne sais pas, je ne sais pas. C'est justement pour 
ça que j'étais venue vous demander^ un conseil, mais 
vous me dites qu'il n'y a rien à faire. 

ROGER. 

Pierre vous a-t-il laissé partir, comme ça, sans... ^ 

JULIETTE. 

Oh! non, il faut être juste... il m'aurait donné tout ce 
que j'aurais voulu, mais je viens^de^^vous dire ma façon 
de penser là-dessus. 

ROGER. 

Je ne peux pas vous blâmer de--votre délicatesse, 
c'est si rare! Pourtant, je vous assure^que vous auriez 
pu accepter sans scrupules. Vous^voilà^bien avancée. 
En somme, vous n'avez rien. 

JULIETTE. 

Oh! si, j'ai un peu d'argent devant moi; d'ailleurs, 
j'en ai encore trop, car je n'attendrai même pas qu'il 
soit épuisé. 

ROGER. 

Que voulez-vous dire ? 

JULIETTE. 

Regardez-moi bien, mon ami. Je^vous le dis sans 
phrases, sans cabotinage, moi : je veux mourir. Oh! 
j'en ai assez, j'en ai assez ! 

ROGER. 

Vous n'allez pas faire cette folie-là ! 



ACTE TROISIÈME 361 

JULIETTE. 

Mais si, c'est bien simple, allez, le vieux réchaud de 
nos mères ; je ne tiens pas à avoir une moH originale. 
C'est bien grisette, le réchaud, mais je veux, avant tout, 
ne pas souffrir. C'est très commode, on s'endort, ornie 
se réveille pas. 

ROGER. 

Mais vous êtes si jeune ! Pensez donc, vous avez toute 
la vie devant vous... vous vous guérirez, vous oubherez. 

JULIETTE. 

Vous croyez qu'on oublie comme ça, vôu« ? 

ROGER. 

Mais oui, et vous rencontrerez un brave garçon qui 
vous aimera comme vous le méritez, car vous avez un 
cœur plein de tendresse... 

JULIETTE. 

Ah ! ça m'a bien servi d'avoir le cœur que vous dites! 
Je crois, au contraire, que c'est une raison potir n'être 
jamais heureuse. Et puis, d'abord, j'ai toujours dit ^ 
Pierre que je me tuerais. 

ROGER. 

Mais il ne faut pas vous croire engagée pour ça! 
Oui, je sais bien que vous le lui avez toujours dit et 
sans cesse répété. Et vous vous étonnez qu'il n'ait pas 
eu de franchise ! Mais reconnaissez qu'il lui était bien 
difficile d'en avoir devant de telles menaces, et qu'il 
n'était guère encouragé à vous faire part de la mort da 
son amour, devant une telle responsabilité. Il voulait 
concilier votre bonheur et le sien; c'est toujours la 
même histoire. Oui, vous avez eu tort de le lui dire, 
mais vous auriez encore plus tort de le faire. D'ahoi'd, 
vous n'en avez pas le droit, non, vous n'en avez pas le 
droit. ^ 

JULIETTE. 

Ça ne regarde que moi, je suppose. 

II. V. 



362 L'AFFRANCHIE 

ROGER. 

Il ne faut pas être égoïste, il ne faut pas penser qu'à 
soi, il faut songer aux autres. 

JULIETTE. 

Je n'ai pas de parents, je suis seule, toute seule. 

ROGER. 

Comprenez ce que je veux dire, il faut songer aux 
autres femmes 'qui sont dans votre cas... Vous ne 
devez pas leur donner un exemple déplorable et conta- 
gieux, oui, contagieux, car votre suicide aura des con- 
séquences dont vous ne vous doutez même pas. Il en- 
traînera, pour sa part, et dans l'avenir, le suicide de 
combien de pauvres filles abandonnées, et qui se se- 
raient probablement très bien consolées et très vite. 
Vous n'avez donc pas le droit de grossir la liste des 
faits divers, et de donner par votre exemple une sanc- 
tion aux dénouements tragiques des aventures d'amour. 
Songez un peu à la responsabilité de votre acte... 
Comprenez- vous ? 

JULIETTE. 

Oui, je comprends, c'est ce que doit dire une personne 
qui ne souffre pas à une personne qui souffre; mais je 
voudrais bien vous y voir. 

ROGER. 

Comment, vous voudriez m'y voir! Mais, ma pauvre 
Juliette... 

JULIETTE. 

Ah! c'est vrai, mon pauvre ami, je vous demande 
pardon. Je ne pensais pas du tout à vous, je ne pensais 
qu'à moi... je vous demande pardon. 

ROGER. 

Oh! c'est si naturel. Mais moi, croyez-vous donc 
que je ne souffre pas, que je trouve la vie bonne, en ce 
moment, et l'humanité jolie? Ah! non, ah! non. Et 
croyez- vous que j'y tienne à la vie? Et si je voulais 



ACTE TROISIÈME 363 

agir, n*ai-je pas le choix entre toutes les violences? Je 
pourrais aller trouver Pierre et le provoquer... mais le 
pauvre garçon, je sais si bien que ce n'est pas tout à fait 
sa faute. Il ne Ta pas prise, elle s'est fait prendre. Quant 
à elle, je pourrais... Mais non, je ne le ferai pas, et pour 
toutes les raisons que je vous ai dites. Si je souffre trop, 
je m'en irai dans la solitude, dans la nature où toutes 
les douleurs se fondent et se dissolvent, parce que nos 
plus grandes douleurs sont très petites, et que le plus 
petit coin de campagne est très grand. Oui, oui, elle 
peut venir, je l'attends et je me sens très fort, très sûr 
de moi, autant qu'on peut l'être du moins; en tout cas, 
c'est vous qui m'avez rendu fort; en voulant vous sau- 
ver, je me sauve moi-même. Ah! Juliette, vous n'êtes 
pas une cérébrale, ni une révoltée, vous êtes simple et 
admirable, et vous avez toute la faiblesse de la femme 
et toute sa grandeur. 

JUUETTE. 

Je suis une pauvre fille, mais vous êtes très bon et 
j'ai confiance en vous. 

ROGER. 

Alors, promettez-moi de ne pas faire de sottises. 

JULIETTE. 

Je ne peux rien vous promettre, je n'ai plus d'intérêt 
dans la vie. 

ROGER. 

Voyons, réfléchissez à tout ce que je vous ai dit, et 
quand vous aurez réfléchi, je suis sûr que vous serez 
raisonnable. En tout cas, promettez-moi que vous 
reviendrez ici après-demain, jurez-le-moi. 

JULIETTE. 

Oh! ça, certainement. Vous pouvez être tranquille. 
D'abord, je tiens trop à savoir comment ça se sera passé 
avec Antonia. 

ROGER. 

Parbleu! Vous voyez bien que vou^ avez encoro un 



364 L'AFFRANCHIE 

intérêt dans la vie. A propos, m'autorisez- vous à dire à 
Antonia que c'est par vous que je sais ce que je vais 
lui dire. 

JULIETTE. 

Absolument^ 

ROGER. 

Maintenant, sauvez-vous, sauvez-vous; il est inu- 
tiîa que vous la rencontriez. Allons, au revoir, à après- 
demain... c'est juré. 

JULIETTE. 

C'est juré. 

lia échangeât une cordiale poignée de main et elle sort. 



SCÈNE III 

ROGER, puis CLÉMENCE. 

Roger sonne. 
CLÉMENCE, apparaissant. 

Monsieur a sonné ? 

ROGER. 

Oui, tiens, Clémence, enlève ça, fais dispara tre 
tout ça. 

CLÉMENCE. 

Oh! monsieur a cassé la jolie tasse ! 

ROGER, impatient. 

Oui, oui^ j'ai cassé la jolie tasse, allons, dépêche-toi- 

CLEMENCE, jpendant qu'elle ramasse les débris de la tasse dans son 
tablier relevé. 

Ah! j'entendais bien monsieur parler très fort. C'est 
cette vilaine femme qui a fait mettre monsieur en 
colère. Je n'aurais pas dû lui dire quand monsieur se- 
rait de retour; d'ailleurs, je m'en méfiais, elle avait une 
figure qui ne me revenait pas. 



ACTE TROISIEME 365 

ROGER. 

Allons, allons, ma pauvre Clémence, tais-toi, tu ne 
sais pas ce que tu dis. Laisse-moi. 

CLÉMENCE. 

Là! Là ! C*est fini, je m'en vais. 

Elle sort. 



SCÈNE IV 

ROGER, soui. 

Il se promène en relisant les lettres qu'Anlonia lui a envoyées pendant qu'il 
était en Algérie, puis on entend un coup de timbre dans l'anlicharabro 

CLEMENCE, ouvrant la porte et annonçant. 

Monsieur, c'est M^^ de Moldère. 

ROGER. 

Fais-la entrer. 

Antonia entre. Elle est en noir. 



SCÈNE V 
ROGER, ANTONL\. 

ANTONIA. 

C'est moi, tu m'attendais? 

ROGER. 

Oui. j'ai trouvé ton petit bleu en arrivant. 

ANTONIA, le regardant. 

Mon pauvre ami, comme tu es pâle, comme tu as 
l'air fatigué ! 

ROGER. 

Oui, je suis très fatigué, et puis, il fait triste dehors, il 
fait froid. 

31. 



366 L'AFFRANCHIE 

ANTONIA. 

Je>iens te réchauffer. - 

ROGER. 

Ah ! j'en ai grand besoin. 

ANTONIA. 

J'ai 'bien pensé à toi, quand j'ai appris l'horrible 
nouvelle. J'aurais tant voulu être près de toi; c'est si 
terrible la mort de ceux qu'on aime! ;1 semble qu'ils 
vous tirent par la main pour vous emmener avec eux; 
alors, de l'autre côté, on a besoin de quelqu'un qui vous 
retienne avec une main qui ne soit pas glacée, mais 
chaude de tendresse, et c'était ma main qu'il t'aurait 
fallu. 

ROGER. 

|Oui. 

ANTONIA. 

Ah! tu étais si loin, si loin, je ne pouvais^que t'écrire, 
et l'on écrit mal ce que l'on ressent. 

ROGER. 

Tu m'as écrit des lettres admirables. 

[antonia. 
Oh! admirables, non. Je t'ai écrit des lettres d'amante. 

ROGER. 

C'est ce que je voulais dire. 

' ANTONIA. 

Enfin, te voilà, tu es là, nous allons pouvoir" souffrir 
ensemble. Je ne sais pas comment j'ai vécu"* pendant 
que, tu étais absent; j'avais défendu "^ma porte, je ne 
voulais voir personne. Quelquefois, l'après-midi, j'allais 
au Bois, près de notre petit lac mélancolique; je ne suis 
pas sortie du tout le soir, je refais chez moi, je me 
mettais au piano et je jouais Werther : ça me rappelait 
la soirée que nous avions passée ensemble, la veille 



ACTE TROISIÈME 367 

de ton départ; je m'imaginais être encore près de toi; 
je jouais, tu sais, Tair que nous aimons. 

Elle jou8 depuis l'eadioit qui est oiarqué sur la partition, page 6i, 
lent, très calme et contemplatif, jusqu'à Charlotte et Werther 
paraissent à la porte du jardin. Pendant ce temps-là, Roger la 
regarde, il lui touche douccnieot l'épaule en disant : 

ROGER. 

Arrêtez ! Ne vous fatiguez pas. 

ANTOIA. 

Mais ça ne me fatigue pas. Pourquoi me dis- tu cela, 
chéri? 

ROGER. 

Parce que j'ai pitié de vous. Je pourrais vous laisser 
aller comme ça longtemps, et vous joueriez toute la par- 
tition; mais encore une fois j'ai pitié de vous. 

ANTONIA, interdite. 

Je... je... je ne comprends pas. 

ROGER. 

Vous allez comprendre. Vous n'êtes pas seulement 
allée au Bois, pendant mon absence, près de notre petit 
lac mélancolique. N'êtes- vous pas allée aussi, 17, rue 
de Balzac? 

ANTOMA, se levant. 

Oui, en effet, j'y suis allée. 

ROGER. 

Qu'y veniez- vous faire ?j ..; 

ANTONIA. 

Je n'ai pas à répondre, du moment que vous m'avez 
fait suivre, espionner comme une domestique. 

ROGER. 

Quand une femme telle que vous ment comme une 
mauvaise domestique, on a le_ droit, j'imagine, de la 
faire suivre. 

ANTONIA. 

C'est un procédé que je ne qualifierai pas. 



Zm L'AFFKANCHIE 



ROGER. 



Oui, je sais, je sais. Il est entendu qu'un homme est 
une brute quand il agit envers une femme comme 
cette femme eût agi envers lui, dans des circonstances 
identiques, réciproques. Mais c'est fini, tout ça, c'est 
fini, il faut que ça change. D'ailleurs, je ne vous ai pas 
fait suivre, je répugne à ces moyens-là; je n'ai pas eu 
besoin d'aller chercher la preuve de votre trahison : on 
est venu me l'apporter; vous savez bien que les mau- 
vaises nouvelles, tôt ou tard, viennent vous trouver 
sans qu'on se dérange. C'est Juhette, qui sort d'ici à 
l'instant môme, qui a suivi Pierre et qui l'a vu entrer, 
17, rue de Balzac, dans un appartement où vous êtes 
venue le rejoindre, (un long silence.) Pourquoi avez- vous 
fait ça? Quand j'ai trouvé chez vous, la veille de mon 
départ, cette photographie de mon ami et que vous 
lu'avez raconté que c'était Juliette qui vous l'avait 
prêtée, vous avez fait un des mensonges classiques 
qu'aurait fait n'importe quelle femme dans cette cir- 
constance. D'a,illeurs, le fait d'avoir découvert chez 
vous une photographie que vous dissimuliez me met- 
tait dans mon tort vis-à-vis de vous. Somme toute, je 
prenais l'offensive, vous vous défendiez comme vous 
pouviez. Et qu'à ce moment-là, vous m'ayez déclaré 
de vous-même que vous aimiez mon ami, on ne peut 
exiger ça d'une femme; vous étiez déjà trop com- 
promise pour faire un tel aveu. Mais, quand je vous ai 
demandé de médire si vous ne m'aimiez plus, pourquoi 
m'avez- vous fait des protestations passionnées ? Pour- 
quoi cette comédie et ce batelage? 

ANTONIA. 

Comment ? 

ROGER. 

Oui,, ce batelage ; c'est étonnant comme les mots vous 
choquent qui définissent exactement vos façons d'agir. 
Pourtant je vous avais bien expliqué que c'était votre 
droit de ne plus aimer, de ne plus m'aimer, et vous 



ACTE TUOISIÈME 369 

saviez que vous n'aviez rien à craindre de moi, ni ran- 
cune, ni colère, ni vengeance. Pourquoi donc n'avez- 
vous pas avoué, puisque c'était si simple ? Ah ! ah ! c'est 
justement parce que c'était trop simple; si l'homme 
que vous n'aimez plus ne devient pas une pauvre loque 
pantelante ou une bête furieuse, pour vous c'est 
manqué... vous n'avez pas le beau rôle! La perspec- 
tive d'une séparation sans pleurs, sans cris, sans drames 
en un mot, n'était pas pour vous séduire, et ma rési- 
gnation était pour vous une offense. 

ANTONIA. 

Taisez- vous donc. Vous ne savez pas ce que vous 
dites. Je sais ce que valent ces résignations-là, et bien que 
vous prétendiez que j'aime les drames, je trouve qu'il 
y en a déjà assez dans ma vie. Vous vous ingéniez à 
m'expliquer ce qui s'est passé en moi... je le sais mieux 
que vous peut-être, et je vous dis que vous vous 
trompez. Je n'ai pas pensé à moi, à ce moment-là, j'ai 
pensé à vous. 

ROGER. 

Vous avez eu pitié de moi. 

ANTONIA. 

Oui, j'ai eu pitié de vous et j'ai eu peur que vous... 

ROGER. 

Achevez. 

ANTONIA. 

Que vous souffriez trop. 

ROGER. 

Mais quand même j'aurais dû en mourir, ça ne vous 
regardait pas. 

ANTONIA. 

Pourtant... 

ROGER. 

Non, ça ne vous regardait pas. Ça ne regardait que 
moi, vous entendez, que moi. En amour, il faut s'at- 
tendre à tout. Tant pis pour les vaincus. 



370 L'AFFRANCHIE 

ANTONIA. 

Tout ça, ce sont des mots ; vous étiez sincère en me 
parlant de votre résignation, je veux bien, mais si je 
vous avais dit à ce moment-là que mon cœur était à un 
autre... 

ROGER. 

Votre cœur ? Ah ! parlons-en de votre cœur ! 

ANTONIA. 

Vous voyez bien, vous auriez rugi, vous auriez pleuré, 
votre amour-propre aurait saigné... d'ailleurs, il suffit 
de vous voir en ce moment. 

ROGER, criant. 

Je n'ai pas d'amour-propre, je vous Tai déjà dit. 
Le monde entier peut savoir quelle femme vous êtes, 
je vous demande un peu en quoi ça peut m'atteindre? 
Vous semblez triompher parce que je suis en colère, 
mais ce qui m'a mis en colère, si vous voulez que je 
vous le dise, c'est votre entrée tout à l'heure, c'est votre 
robe noire, c'est Werther ^ ce sont vos lettres que je 
relisais en vous attendant, ces lettres que vous avez eu 
l'impudence de m'écrire et que je lisais avec attendris- 
sement, tandis que vous étiez rue de Balzac avec Pierre, 
et que vous vous moquiez de moi, peut-être; car j'étais 
bien ridicule, n'est-ce pas, de vous aimer, de croire en 
vous, pendant que vous lui disiez sans doute les mêmes 
paroles brûlantes que vous m'écriviez, pendant que 
vous aviez dans ses bras les mêmes enlacements, les 
mêmes souplesses, les mêmes sorcelleries que vous avez 
eus avec moi, les mêmes extases et les mêmes cris. 

ANTONIA. 

Non, non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai. 

ROGER. 

Ah! tenez, vous mériteriez... 

Il la prend à la gor^e et la renverse rudement. 
ANTONIA. 

Eh bien, oui! tuez-moi, vous en avez le droit. 



ACTE TROISIÈME 37i 

ROGER, la lâchant. 

Mais non, je n'en ai pas le droit; ne me tentez pas, 
tenez, allez- vous-en. Qu'est-ce que j'allais faire, grands 
dieux? Allez-vous-en. 

Un silence, 

ANTONIA, s'approcliant de lui. 

Roger! 

ROGER. 

Quoi? 

ANTONIA. 

Vous me détestez. 

ROGER. 

Non, je ne vous déteste pas, vous voyez, c'est fini. 
Je n'ai plus de colère et je n'ai pas de haine. Ah! si 
vous m'aviez parlé franchement, alors que je vous le 
demandais, j'aurais pu rester votre ami, ou si cela avait 
été au-dessus de mes forces, du moins j'aurais gardé 
de vous un très tendre souvenir, tandis que mainte- 
nant ce sera l'oubH, je veux que ce soit Toubli. 

ANTONIA. 

Vous me reprochez de ne pas vous avoir avoué que 
j'en aimais un autre, mais pouvais-je le faire, puisque 
je n'aimais que vous, car je n'ai jamais aimé que vous, 
toi seul, entends-tu. Non? Alors si je ne t'aimais pas, 
pourquoi suis-je restée avec toi, cachée tout un été au 
fond d'une province, ne voyant que toi, et si triste 
quand je restais seulement une heure sans te voir? 
Pourquoi m'as-tu faite tienne au point que nous pen- 
sions en même temps ies mêmes choses et qu'à la 
même minute souvent nous disions les mêmes mots? 
Pourquoi les choses les plus simples, mais qui te con- 
cernaient, m'attendrissaient-elles jusqu'aux larmes? 
Car je t'aimais comme mon enfant, tu le sais bien... 
mais tu étais surtout mon maître. Tu ne te rappelles 
pas des nuits, à Venise, où j'étais si blanche, si blanche, 
que tu avais peur et que tu me croyais morte; et ici 
même, combien de fois suis-je venue pour cinq minutes^ 
pcnsais-je; mais nous restions des heures entières à 



372 L'AFFRANCHIE 

dire des bêtises profondes. La nuit nous enveloppait 
comme en ce moment, et nous nous prenions éperdu- 
ment dans le crépuscule. Il y a pourtant des choses qui 
ne mentent pas ! 

ROGER, durement. 

Et Pierre, qu*est-ce que vous en faites dans tout ça? 

ANTONIA. 

Ah! je n*en sais rien; ne me parle pas de cet homme- 
là, j'ai honte de moi et j'ai horreur de lui ; mais c'est 
fini, c'est fini, je te le jure... c'est bien fini. 

ROGER. 

Pourquoi ça a-t-il commencé ? 

ANTONIA. 

Ah ! pourquoi, pourquoi ? je ne sais pas. 

ROGER. 

Voyons, si vous m'aimez comme vous le dites, je 
vous conjure d'être sincère. Pourquoi avez- vous été sa 
maîtresse ? 

ANTONIA. 

Tu me demandes ça, est-ce que je sais, moi. (Eiie 

cherche à définir ce qu'elle a éprouvé.) G'cst qUClquC ChOSC d'iu- 

conscient, d'irrésistible qui m'a poussé vers lui, un 
entraînement, une sorte de curiosité, oui, c'est ça, une 
curiosité... je crois, oui, je crois bien... Ah! c'est ab- 
surde, c'est fou, je n'ose pas te le dire maintenant. Ne 
me regarde pas comme ça. Ah! mon Dieu, que j'ai 
honte!... parce que Juliette... tu sais, dans l'atelier... 
parce qu'elle avait tiré sur lui. 

ROGER. 

Ah! cette fois, vous avez dit la vérité. Mais si un tel 
fait divers, plus grotesque au fond que tragique, 
vous met hors de vous et vous fait perdre la tête à ce 
point, vous n'êtes guère intéressante. Tenez, vous me 
rappelez une femme de brasserie que j'ai connue dans 
le temps, au quartier latin, et qui était tombée amou- 



ACTE TROISIEME 373 

reuse folle d'un de mes amis, parce qu'il ne fumait pas 
ses cigarettes jusqu'au bout. Il tirait deux ou trois 
bouffées et il les jetait, et alors, pour cette femme, 
c'était le faste, c'était l'Orient ! Ça vous offense, mais 
au fond c'est absolument du même ordre. Celui-là vous 
trouble parce que sa maîtresse a tiré sur lui, cet autre 
vous troublera parce qu'il aura tiré sur sa maîtresse, 
et un troisième, je ne sais pas, moi... et alors, quand 
vous êtes troublée, il faut absolument que vous ayez 
celui qui vous trouble; il le faut, parce que chez des 
femmes comme vous, le cœur, le cerveau et le reste 
sont si intimement liés, si près l'un de l'autre, que, ma 
parole d'honneur, je ne sais pas si vous-même vous 
parvenez à bien les distinguer. Et pour satisfaire une 
curiosité, un caprice, vous avez menti, vous avez 
bluffé, vous avez agi comme la dernière des filles, vous, 
Antonia, qui pouviez vous en aller si joliment dans 
la vie, ne dépendant que de vous-même. 

ANTONIA. 

Hélas! dépendre de soi-même, c'est parfois la pire 
dépeadance. 

ROGER. 

Il faut bien le croire! Ah! pauvre affranchie, vous 
n'êtes qm'une loque sentimentale. 

ANTONIA, à genoux. 

Oui, tu as le droit de me parler ainsi ; tu me méprises, 
tu me rudoies, et pourtant, je t'admire, je t'adore, 
je sens que tu es mon maître, mon maître. Ah! ou*, 
c'est la vérité, hélas! la lamentable vérité : c'est 
toi que j'aimais, je te le jure, mais mon cœur était 
comme une soie changeante, et quand l'autre était là, 
j'étais troublée. Ah! il ne fallait pas me laisser seule! 
Pourquoi ne m'as-tu pas emmenée comme je te le de- 
mandais? 

ROGER. 

Évidemment... 

II. Sa 



374 I/AFFRANGHIE 

ANTONIA, dans les larmes. 

Oui, je suis un pauvre être inconscient, par moments, 
une créature mobile et fragile; mais voyons, pour un 
entraînement, pour une chose folle et bête dont je me 
repens et dont je rougis et dont je pleure, tu ne peux 
pas m'abandonner, tu ne peux pas me laisser dans cette 
détresse ; il faut que tu aies pitié de moi, car tu as charge 
de mon âme, entends-tu, et toi seul peux me guérir, 
me sauver de moi-même. Ah! ne me condamne pas... 

ROGER. 

Je ne vous condamne pas; qu'un autre entreprenne 
cette guérison et ce rachat ; moi, il ne m'appartient plus 
de le faire. D'abord, je ne le peux pas... je suis trop 
prévenu, j'en sais trop. Quant à recommencer avec 
vous une existence sillonnée de soupçons, de doutes... 
ce serait l'enfer; non, non, c'est impossible. Allez - 
vous-en. 

ANTONIA. 

Mais tu n'auras pas à douter, tu n'auras pas à soup- 
çonner, tu m'emmèneras loin, bien loin; je ne veux que 
toi, je n'ai besoin que de toi et nous vivrons dans la so- 
litude. 

ROGER. 

Mais, dans un désert même, empêcherais- je mon 
imagination de me torturer? Et j'en sais assez malheu- 
reusement pour trop imaginer. 

ANTONIA, se traînant aux pieds do Roger. 

Alors, je suis perdue, je suis perdue. C'est affreux. 
Ah! vivre sans toi, ce n'est pas possible, ne t'en va pas ; 
ne m'abandonne pas, je ne veux pas te quitter. Ah ! tu 
aurais bien dû me tuer tout à l'heure, c'est une peine 
que tu m'aurais épargnée. Que veux-tu que je fasse 
maintenant ? 

ROGER, se dégageant doucement. 

Non, c'est inutile, laissez-moi. Je vous l'ai déjà dit : 
c'est fini. Vous comprenez, ça serait trop commode : 
vous semez des désastres autour de vous, vous désempa- 



ACTE TROISIÈME 375 

rez des existences, vous séparez Pierre de Juliette pour 
l'abandonner ensuite; par vous, pour vous, on souffre, 
on pleure, une femme veut mourir; et alors il^vous[suf- 
flrait de dire que votre cœur était comme une^^'soie 
changeante ! Vous vous en tireriez à trop bon compte 
et ça ne serait pas juste. Vous voyez, je n'ai pas de 
colère, je n'ai pas de haine, mais je n'ai pas non plus de 
pitié et surtout je ne vous crois plus. Laissez- moi ! 

ANTONIA. 

Ah ! quand je serai morte, tu me croiras peut-être. 

Elle s'accroche à lui dcscspéroniûnt. 
[ROGER. 

Allons, finissons-en! Et puisque vous ne voulez pas 
partir, c'est moi qui vous cède la place. Adieu ! 

ANTONIA. 

Roger, Roger ! 

Ello pousse un cri et (oaibe évanouie sur un sofa. 
Pendant cette dernière scène, la nuit est venue. 



SCÈNE VI 
ANTONIA, ROGER, CLÉMENCE. 

CLÉMENCE, accourant avec la lampe qui éclaire la scène. 

Qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu! Ah! Seigneur Jésus, 
la pauvre dame ! Elle est morte ! 

ROGER. 

Ne crie pas comme ça, ne crie pas comme ça. Non, 
elle n'est pas morte, seulement occupe-toi d'elle. Va 
chercher de l'eau, du vinaigre, des sels, je ne sais pas, 
moi. 



376 L'AFFRANCHIE 

CLÉMENCE. 

Mais qu'est-ce qu'elle a? Comme elle est blanche ! 

ROGER, mettant son chapeau et prenant ses gants. 

Elle est peut-être évanouie. 

Il sort. 

Rideau. 



TABLE 



Pages. 

Amants 1 

La Douloureuse 135 

L'Affranchie 265 



B 7047. — Impr. MoTTEROZ cl M.\rtinbt, 7, rue Saiot-BeB»it, Paris. 



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